1er avril 2006

Les souliers de neige

Paul Larue et Jean Paré

La double trace du ski est interminable. Elle commence loin dans le temps, loin dans l'espace. Quelque part dans le nord de l'Europe ou de la Sibérie. Ou plutôt un peu partout : comme son quasi-jumeau spécialisé la raquette, le ski a été inventé et réinventé chaque fois que des hommes découvraient qu'en mettant le pied sur un rameau de sapin ou une écorce, on n'enfonçait pas dans la neige.

Amérindienne, la raquette ? Cela nous fait plaisir de penser qu'elle a été inventée quelque part entre le Yukon et le cap Breton, mais elle est sans doute arrivée sur le continent américain par le détroit de Béring, avec les premiers humains. Les ethnologues qualifient ces deux moyens de locomotion hivernale, ces «souliers de neige», d'outils «évidents», comme le feu, l'arc et la flèche.

Et il ne faut pas non plus prendre le ski pour une découverte récente. Il semble bien antérieur à la roue. Les traces trouvées dans l'Altaï, chez les Toungouses et autour du lac Baïkal, datent de milliers d'années, tout comme celles qu'on a relevées en Finlande et en Scandinavie. Le Musée d'Umeå, en Suède, expose un ski bien conservé vieux d'environ 5 000 ans. Et on a trouvé de nombreuses gravures rupestres plus anciennes encore de personnages sur des planches, tel «l'homme de Rodoy», dans le Norrland. Les anciens Scandinaves avaient même un dieu et une déesse du ski: Ull et Skade - ce dernier nom étant à rapprocher du mot anglais pour patin, évidemment.


Soldats et chasseurs à skis, dans l'Histoire des peuples du Nord d'Otaus Magnus, publiée à Rome en 1555.

Le ski a d'abord servi à la chasse et aux transhumances annuelles, tant dans le centre que dans le nord du continent eurasien. Mais on sait qu'il a aussi servi très tôt à la guerre. Le Livre des guerres de Procope, historien byzantin, décrit, vers l'an 550 de notre ère, les skis des guerriers nordiques. Mais déjà Hérodote en avait parlé près de 1 000 ans auparavant, dans ses Histoires. La perche unique qui aidait à la propulsion des skieurs, jusqu'au siècle dernier, est d'ailleurs considérée comme une évolution du javelot.

Presque tous les explorateurs du Moyen Âge ont vu des chasseurs ou des guerriers à skis : Guillaume de Rubroek, franciscain flamand envoyé en mission en Mongolie par le roi Saint Louis vers l'an 1250, en rapporte l'utilisation chez les Tartares. Le tsar Ivan le Terrible a conquis les khanats de Kazan et la Livonie grâce à ses régiments de skieurs. Mais il devra reculer devant les skieurs finlandais. Les descendants des mêmes peuples s'affrontent aujourd'hui aux Jeux d'hiver.

Le ski apparaît dans des dizaines de récits de voyage des 15e, 16e et 17e siècles. Même le philosophe Emmanuel Kant parle, dans sa Géographie, de «longues planches de bois qu'on met aux pieds et avec lesquelles on peut rattraper un loup à la course»! On croit que le premier Français à chausser des skis a été Jean-Baptiste de Lesseps, consul de France en Russie, membre de l'expédition de La Pérouse sur l'Astrolabe, qui part le 7 septembre 1787 du Kamtchatka pour gagner Moscou à travers l'immense Sibérie. Il arriva enfin à Paris, dans un costume si pittoresque que tout le monde le pria de le conserver pour être présenté à Louis XVI et Marie-Antoinette.

Est-ce la lecture de son récit qui conduira Honoré de Balzac à lancer une de ses héroïnes à skis dans une avalanche dans Séraphina? Ou a-t-il rapporté l'idée de Russie lors du voyage qu'il y fit en 1843 pour retrouver sa flamme, Évelyne Hanska? Au Québec, on verra apparaître les premiers skis «littéraires» en 1926, dans La maison vide, de Harry Bernard.

Connu dans presque toute l'Europe au 19e siècle, le ski reste d'abord un outil militaire. C'est l'Italie la première puis la France qui ont formé des bataillons de raquetteurs et de skieurs. La première école de ski est celle de l'école militaire de Briançon, alma mater de Napoléon. En 1888, Fridtjof Nansen s'en sert pour traverser le Groenland, trajet que refera plus tard un Bernard Voyer, en plus de gagner les deux pôles, Sud et Nord, sur ses planches.

Car le ski fera à son tour son arrivée en Amérique, plusieurs milliers d'années après la raquette. Au moment où, en Europe, il cessait d'être utilitaire pour devenir un sport, il se propose d'abord, ici, comme moyen de déplacement sur la neige, et concurrent de la raquette. On organisera d'ailleurs des courses opposant skieurs et raquetteurs, notamment entre le mont Royal et Oka. Léger avantage pour le ski, mais on peut parler d'un match nul.


Trois skieurs à Québec vers 1900.

Qui fut le premier skieur canadien ? L'aide de camp de lord Dufferin (qui a donné son nom à la terrasse de Québec), gouverneur général du Canada de 1872 à 1878 et créateur des prix du Gouverneur général, se targue dans ses mémoires d'avoir introduit le ski au pays en 1887: «J'ai apporté mes skis russes à Ottawa, la première paire jamais importée au Nouveau Monde.»

Vantard! Il y a déjà près de 10 ans que les journaux La Minerve et La Patrie ont rapporté qu'un immigrant norvégien du nom de Birch a fait le trajet de Montréal à Québec en «raquettes norvégiennes», comme on les appelait alors, «s'aidant d'une longue perche pour faciliter sa progression» (La Minerve, 1879). On précisait que ses skis mesuraient neuf pieds (2,7 m). Dès 1877, The Gazette déplorait que la «raquette norvégienne» bousculait les clubs de raquetteurs, que l'on venait pourtant d'inventer…

Le ski, en effet, avait été importé au Canada par des Norvégiens, mais probablement depuis le milieu du 19e siècle, comme aux États-Unis, d'ailleurs: des immigrants norvégiens ont travaillé à la construction du chemin de fer Montréal-Portland, qui atteignit Sherbrooke dès 1852. Un an avant le raid de Birch, un club de raquetteurs de Sherbrooke déplorait que «plusieurs Norvégiens qui avaient l'habitude de faire de la raquette traditionnelle pratiquent maintenant le ski et incitent d'autres à le faire». C'est d'ailleurs dans les Cantons-de-l'Est, à Stanstead, que naîtra en 1911 la première fabrique de skis au Canada, la Morrill Ski Company, fondée par des descendants d'une famille de ce nom venue du New Hampshire au siècle précédent.


Ski au lac Manitou dans les Laurentides en 1905.

Puis, la folie du ski gagne tout le pays sitôt qu'on s'aperçoit que ce moyen de déplacement, dépassé, peut devenir un sport formidable. Le Montreal Ski Club est fondé en 1901 et organise la première excursion dans ce qui deviendra «le P'tit Train du Nord» (arrivé à Sainte-Agathe en 1892): «Les adeptes se rendent à Sainte-Agathe en train, redescendent à travers bois à Shawbridge, où ils reprennent le train pour Montréal.» Les réseaux de sentiers de randonnée se développent: on skie encore aujourd'hui sur celles de ces pistes qui n'ont pas disparu sous les quartiers résidentiels. En 1911, un Suisse, Émile Cochand, ouvre la première école de ski à Sainte-Marguerite-Station, où il construira le Chalet Cochand, et un tremplin de saut. Pour lancer son affaire, il importera de Suisse 100 paires de skis…

Cette même année, des concours de saut se tiennent dans… la côte des Neiges, à Montréal! Onze Norvégiens et deux Canadiens s'y affrontent. La mode gagne aussi Trois-Rivières, où de nombreux Norvégiens travaillent dans les papeteries. D'ailleurs, cette ville sera longtemps le centre canadien du saut à skis. En 1927, un autre Norvégien, Herman Johannsen, dit Jackrabbit, arrive des États-Unis, s'installe dans les Laurentides et deviendra une légende, mais le ski est depuis longtemps un sport pratiqué dans tout le pays. On connaît la suite: les techniques mises au point par les Autrichiens et les Suisses pour adapter le ski à la montagne, puis le remonte-pente, une invention de Moïse Paquette, de Sainte-Agathe, transformeront le ski en sport alpin. Dans les années 1920, Paquette vendra une vingtaine de remontées à câble, dont celle de l'Université de Montréal, sur le flanc nord du mont Royal.

La double trace du ski se perd dans le passé, et nul ne sait où elle mène.


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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