15 décembre 2005

101 mots pour comprendre le Québec

Comment comprendre le Québec d’aujourd’hui ?

À cette question, le cuisinier, la généticienne, la romancière, l’écologiste auront des réponses différentes - multiples points de vue, infinité de visions. Quelle est la bonne ? Aucune, bien sûr. Et toutes, évidemment. Car ensemble, ces réponses forment un portrait inédit, une mosaïque composée d’un grand nombre d’images diverses.

Nous avons fait appel à des dizaines de Québécois de tous les horizons. À chacun, nous avons demandé de choisir le mot d’après lui essentiel pour comprendre le Québec contemporain. Et d’en écrire une brève définition, claire et accessible.

Froid
Bernard Voyer, explorateur

S'il neige, marcher lentement en chantant
S'il vente, réécouter une musique jadis tant aimée
S'il fait froid, cuisiner un plat au four qui demande une longue cuisson, la maison remplie d'arômes
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Recette pour mieux aimer l'hiver, de Bernard Voyer

Il nous a fait qui nous sommes. Merci. Le froid, c'est le défi, l'obstacle qui fait l'homme plus intelligent, plus créatif, plus fort. Il fait les meilleurs ingénieurs, car l'appareil qui fonctionne à -20° fonctionnera partout. Il nous fait solidaires (il faut au moins deux personnes pour libérer une voiture prise dans une ornière de glace...) Il donne l'alternance qui influence la culture, l'architecture, la cuisine - l'alternance qui rythme nos vies, qui nous fait troquer le short contre l'anorak, le vélo contre la raquette, le barbecue contre la raclette, la terrasse contre le coin du feu.

C'est aussi l'allié qui nous débarrasse de ces ennemis minuscules qui s'appellent virus du Nil, pollen, moustiques.

C'est aussi l'ami qui nous enseigne l'humilité. L'homme peut détourner la plus grande rivière, couper la plus grande forêt, mais il n'éliminera pas le froid. On aura beau le repousser et le pelleter, toujours il reviendra.

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Hiver
Benoît Aubin, journaliste

Hiver, mon pays c'est l'... L'hiver de force, six mois par année, les deux pieds dans la sloche un transfert entre les dents. Je m'ennuie de l'hiver, fret et blanc comme un lavabo. L'hiver qui a fait de nous ce que nous sommes, un peuple heureux de dégeler au printemps. Je ne m'ennuie jamais de l'hiver en été, quand le monde est coloré et parfumé, et que les jupes des filles dansent dans la nuit tiède. Je m'ennuie de l'hiver en hiver. Sont où, les bancs de neige bleus-tellement-ils-sont-blancs ? Les plaques de glace noire où faire du ski-bottines ? La neige floconneuse qu'on a le goût de manger comme un sorbet nature ? Sont où, les patinoires extérieures où résonnait notre bande sonore nationale - le crouche des patins sur la glace, l'écho de la rondelle sur la bande ? Il est où, le ziiiiiiiihan de la Buick du Grec qui ne sait pas - pas encore - comment sortir d'une ornière de glace ? Qui nous a volé l'hiver ?

On a l'air de quoi dans ce merdier, les océans de gadoue entre le trottoir et la rue, avec nos bottillons de fifis, nos manteaux de Parisiens, nos chars de japonais, à essayer de faire semblant que l'hiver n'est pas si pire, malgré le bruit de succion déprimant des autos naviguant dans trois pouces de sloche ?

Naguère, l'hiver était la saison de prédilection. Pas de mouches sur la viande au marché, pas de remugles émanant des ruisseaux fétides, pas d'épidémies. En hiver, les jeunes pouvaient traverser lacs et rivières gelés, aller conter fleurette aux filles, hors limites en été. L'été était le temps des sueurs et des labeurs nécessaires pour se préparer à l'hiver, temps de farniente et d'amours au coin du feu. Aujourd'hui, on flambe les économies de l'année pour une semaine à Cuba, sans quoi on ne tiendrait pas le coup. Hellooo ?

Je sais qui nous a fait ça: les ingénieurs. C'est Jean-Paul L'Allier, maire sortant de Québec, qui a éclairé ma lanterne. Aussitôt élu, L'Allier a commencé à faire réduire la largeur des boulevards qui cisaillaient sa ville, a fait baisser l'éclairage et élargir les trottoirs. « II ne faut jamais demander aux ingénieurs d'apporter des solutions. Ils sont comme les militaires, ils en font toujours trop. Il faut leur demander d'exécuter le plan qu'on a conçu. »

Demandez à un ingénieur comment faire pour que la ville soit fonctionnelle en hiver, il répond : « Épandez 350 000 tonnes d'abrasifs partout, avant qu'il neige, et ça va circuler. » Les ingénieurs ne se demandent pas comment la ville va «feeler». Mais imaginez un leader municipal qui soit autre chose qu'un sous-produit de la Chambre de Commerce, de l'Asphalte et des Vendeurs de chars, et qui dirait : « Cessons de combattre notre environnement, cessons de vouloir être autre chose, faisons passer notre qualité de vie en premier et vivons nos hivers.» Plus de calcium dans les rues, que du sable dans les côtes - et des trottoirs déblayés en priorité. Ceux qui tiennent à rouler achètent des pneus à neige sérieux; les autres prennent le bus, ou marchent. Il y a alors plus d'espace pour les camions et les engins indispensables. Montréal est blanche dans le froid. Et l'hiver est à nous de nouveau...

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Refroidissement éolien
Bernard Voyer, explorateur

Je suis convaincu qu'un facteur, un seul, suffit : celui qui m'apporte quotidiennement quelque facture à payer, un magazine ou, à l'occasion, une carte postale du bout du monde envoyée par un ami oublié. À ma grande surprise, un second facteur se présente chez moi depuis quelques années. Précisons qu'il travaille de novembre à avril. J'ignore où il va durant l'été. Le croisant par hasard, un matin très tôt, en haut de mon escalier, je lui demande son nom. « Je suis le facteur de refroidissement éolien. » Ah bon !

Il a comme seule mission de vous faire croire que l'hiver est plus froid qu'il ne l'est en réalité. Il vous explique le tout au moyen d'un complexe tableau de chiffres mettant en relation température et vitesse du vent, inventé par des Etats-Uniens qui n'ont jamais connu l'hiver. Il m'a dit un jour de janvier qu'il faisait -100°C au sommet du mont Sutton ! J'en ai toujours douté. Comme on sait que le vent n'a d'effet que sur les parties du corps exposées, cela ne concerne donc que le bout de mon nez, juste le temps de remonter mon foulard. On n'a qu'à tourner quelque peu son regard pour que le facteur disparaisse. Il est tellement peu convaincant qu'il a complètement changé ses tableaux et chiffres, il y a quelques années. Il s'est rendu compte que la vitesse du vent était enregistrée à 10 m d'altitude, alors que je ne mesure que 1,80 m et qu'en haut il vente toujours un peu plus fort. Ce facteur ne s'est jamais rendu chez le paysan, qui sait depuis toujours qu'au bout de son champ le vent s'amuse et qu'il suffit de le prendre du bon côté.

Pourquoi tant en vouloir à l'hiver ? Pourquoi le déformer avec si peu d'élégance ? L'hiver n'a jamais voulu de mal à quiconque. Le 15 novembre, j'ai laissé au facteur éolien une note sur ma porte : « Absent jusqu'au printemps, je suis parti vivre avec l'hiver. » Je ne l'ai jamais revu.

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Sport
par Pierre Foglia, journaliste

Quand reviennent les séries de la Coupe Stanley et que les Canadiens de Montréal nous font le rare bonheur d'en être, et le plus rare bonheur encore d'éliminer les Maple Leafs de Toronto au premier tour, c'est alors que le Québec se projette tout entier dans ses Glorieux avec cette fébrilité particulière, cette attente exacerbée des gens qui, ne gagnant pas souvent, ont grand-soif de victoires. Plus une collectivité est fragile économiquement, isolée culturellement, plus elle a besoin d'équipes gagnantes. Et inversement. Par exemple, l'opulente Toronto des années 1990 entretenait avec sérénité, et même avec humour, de bien indigents Maple Leafs. Le Québec est beaucoup plus impatient, et grinçant, et vulnérable dans la défaite. Et beaucoup plus euphorique dans la victoire.

Ce trait particulier souligné, n'en faisons pas une culture sportive distincte. Le sport au Québec est la même métaphore de la société qu'ailleurs, sacralise la même marchandisation. Ici comme ailleurs, le fond (l'universalisme des grandes disciplines athlétiques) cède de plus en plus à la forme, je veux dire aux «stepettes» éminemment télévisuelles du ski acrobatique, du plongeon synchronisé, du volleyball de plage, etc. Il s'en trouve pour nommer cela la modernité, alors soit, le sport au Québec est résolument moderne, puisque, précisément, nous excellons beaucoup plus dans les «stepettes» synchronisées que dans les marathons.

Mais le Québec est aussi au plus fort de ce courant performance qui est un peu la réponse de Monsieur Tout-le-monde à la dénaturation de la culture sportive. Un courant qui s'exprime dans de plus en plus de triathlons, de cyclo-sportives, de randonnées populaires de ski de fond, de raids à vélo de montagne ou en canot, et dans lesquels des non-athlètes - vous et moi - visent des objectifs d'excellence. Je pense ici à tous ces gens ordinaires qui se sont fixé de courir le marathon en moins de trois heures, qui pédalent plus de 5 000 km par année, qui se chronomètrent sur 200 m le matin à la piscine avant d'aller au bureau. On n'est plus ici dans l'activité physique pour se mettre en forme, on est dans le dépassement. Just do it, qu'ils disaient. C'est ce qu'on fait.


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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