12 décembre 2005

Art de destruction massive

En remontant le boulevard Saint-Laurent avec mon carton d'invitation, je me sentais comme Hans Blix. La seule différence, c'est que je ne m'en allais pas en Irak. Seulement au vernissage des tableaux de destruction massive du peintre Nima Mazhari, conjoint de la double médaillée d'or olympique Myriam Bédard.

Quelqu'un m'avait soufflé à l'oreille que le peintre, accusé du vol et du recel d'une vingtaine de tableaux de feu Ghitta Caiserman Roth, les avait peut-être détruits puis recyclés dans ses propres oeuvres, qu'il exposait maintenant.

C'était une idée un brin farfelue sinon complètement parano, mais certains indices pointaient dans cette direction. D'abord un fragment de la toile Les Tournesols de Caiserman avait été reproduit sur le carton d'invitation. La reproduction était d'autant plus provocante que Les Tournesols font partie des tableaux disparus. Le peintre avait-il poussé le cynisme jusqu'à mettre en scène une exposition bidon pour le simple plaisir de narguer les autorités policières ? Cela restait à voir.

J'ai gravi le long escalier qui mène à l'atelier sachant que 500 cartons d'invitation avaient été envoyés et qu'il risquait d'y avoir foule. La porte était grande ouverte. À ma grande surprise, il n'y avait... personne. Personne à part Nima, Myriam, sa fille Maude, leur caniche nain Soli, un type armé d'un plateau de thé au gingembre et un ami.

J'ai regardé ma montre. Il était seulement 17 h 10. Les 500 invités de marque étaient sans doute coincés dans un embouteillage. Myriam Bédard m'a souri de son beau sourire olympique et a appelé Nima en renfort. Dès le premier contact, j'ai compris pourquoi il avait suffi d'un seul regard lors d'une séance de photos pour que Myriam craque pour Nima. Le regard de Nima Mazhari est un trou noir et pénétrant, voire une arme de persuasion massive, qui vous subjugue sur-le-champ.

Si jamais cet homme-là décidait de lancer une secte, je suis convaincue qu'il ferait fortune. Pour ce qui est de la peinture, c'est une autre paire de manches.

Je n'avais pas fait trois pas dans l'atelier que j'ai immédiatement reconnu le fragment des Tournesols de Caiserman. La toile était crucifiée sur le mur, dans un cadre de clous soudés au sommet duquel trônait ironiquement les deux balances de la Justice, en clous soudés aussi. Sauf que... Il ne s'agissait pas de la vraie toile. Seulement de la photo imprimée de la toile. C'est ce qu'on appelle une giclée, procédé qui vous permet d'avoir un Van Gogh dans votre salon et d'impressionner vos invités en leur faisant croire que vous l'avez achetée au Japonais qui l'a payée 50 millions.

L'essentiel de l'exposition était constitué de toiles aux couleurs primaires et criardes et de sculptures confites dans une sorte de bric-à-brac de bazar qui dénotaient sans doute beaucoup d'imagination mais pas un immense talent. À vrai dire, il n'y avait que deux pièces d'une certaine valeur artistique, à mes yeux. Une sculpture de clous soudés représentant la photographe assassinée Zahra Kazemi et une oeuvre de granit, de chaîne et de clous représentant le journaliste iranien Ghanji, détenu dans une prison iranienne. Pour le reste, la production de Nima Mazhari, avec ses coulées de peinture enfantines et ses élucubrations figuratives, laissait à désirer.

Ma montre indiquait maintenant 18 h 03 et il n'y avait toujours pas l'ombre d'un invité, exception faite d'un journaliste de La Presse reparti en coup de vent, d'un monsieur aux cheveux blancs et d'une jeune blonde anglophone. That's it, that's all.

Mais enfin, où sont vos invités ? ai-je demandé innocemment à Myriam Bédard. Peut-être viendront-ils demain, m'a-telle répondu avec un sourire sibyllin, sachant très bien que ceux qui se risqueraient au vernissage se compteraient sur les doigts d'une main.

Depuis que Myriam Bédard a annoncé au juge Gomery que Nima Mazhari avait sauvé le Canada en empêchant Jean Chrétien d'envahir l'Irak, sa cote de crédibilité a chuté vertigineusement. À un point tel que même le Mouton noir de l'information la traite comme si elle avait la lèpre. Invitée à faire une entrevue avec Isabelle Maréchal il y a quelques semaines, Myriam a été virée une minute avant d'entrer en ondes par peur du scandale.

Sans excuser l'impolitesse du Mouton noir, j'ai tenté de raisonner la belle. J'ai plaidé que Jean Chrétien avait sans doute consulté 250 experts en politique étrangère avant de prendre sa décision sur l'Irak. « Pas 250, 2500 », a corrigé Nima avant d'ajouter : « Mais cela ne change rien au fait que c'est moi qu'il a appelé à 5 h du matin et moi qui me suis présenté à son bureau à 7 h du matin le jour J. Et cela, personne ne l'a jamais démenti. »

Vérification faite auprès d'un proche de Chrétien, l'ex-premier ministre n'a jamais appelé personne à 5 h du matin pour la bonne raison que, à cette heure là, il dort. Pour ce qui est d'une rencontre entre Chrétien, Myriam et Nima, elle a effectivement eu lieu huit mois avant le début de la guerre. Les deux lui ont remis un livre de photos réalisés par Nima avec une bourse du Conseil des arts. S'il a été question d'un pays, on m'assure que ce n'était pas de l'Irak.

J'imagine que, si je fouillais les autres histoires, notamment le complot politique et les fausses accusations de vol dont les deux se disent victimes depuis la commission Gomery, je me buterais au même flou artistique. Mais à quoi bon ? Si Myriam Bédard et Nima Mazhari veulent vivre dans une tragédie grecque et se poser en martyrs d'un Etat fasciste, c'est leur droit. Comme l'écrit si cruellement Marie-Claire Blais, que deviendrait l'art sans quelques victimes ?


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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