

« J’ai longuement hésité à rendre ce texte public, mais je me suis dit que si cela pouvait servir à au moins une personne du groupe, je devais le faire. Je vous explique.
Samedi dernier, fin pm, je quitte la maison à pied, skis à l’épaule. Je me dirige vers la plus proche entrée du parc Michel-Chartrand de Longueuil avec l’objectif réaliste d’engranger un 15 km en pas de patin et revenir à temps pour préparer le repas familial.
Ironie du sort, je teste mes skis de skate usagés que j'ai achetés sur Marketplace de la conjointe d’un homme décédé subitement d’une crise cardiaque. Me viennent d'ailleurs à l'esprit la parole prophétique de cette gentille dame: "Vous savez c’est très exigeant le ski de patin au niveau cardiaque." Je vous fais grâce de ma réponse assurée.
Départ mollo, car malgré mes 6500 km en vélo dans les mois précédents, il y a eu un long hiatus entre mes deux sports de prédilection. De plus, je sens que je ne suis pas top alors que j’ai expérimenté de légers serrements à la poitrine durant les efforts journaliers des dernières semaines. Mineurs et sans essoufflement spécifique, comme nombre de fois dans les deux dernières décennies où mon médecin à commandé des tapis à l'effort pour révéler que j'avais un cœur en bonne santé malgré mes doutes.
Qu’à cela ne tienne, la recette a toujours fonctionné. Quoi de mieux que se tester pour vrai et au mieux de se dégourdir le corps au grand air, question de se requinquer comme ce fut toujours le cas.
En peu de temps, les premiers kilomètres s’accumulent. Je suis heureux de constater que les skis me conviennent très bien et que mes jambes sont très à l’aise. De toute évidence, ma saison de vélo a consolidé le lancement de ma saison de ski précédente alors que j’avais terminé celle-ci avec un marathon de skate en continue de 43km dans la plénitude et avec le sourire aux lèvres puisque je venais de compléter mon objectif saisonnier de 1000km.
Au quatrième km, une légère douleur à la poitrine s’installe. Rien d’invasif ou de préoccupant. S'ensuivent un écoulement nasal et un besoin répété de cracher. Je me convaincs qu'il s'agit d'une crise d’aérophagie. Vent de face. L’air est frais. J’ai négligé mes sorties extérieures dans les dernières semaines.
En contrepartie, mes jambes demeurent fortes et fluides. Mon pouls et ma respiration se présentent normalement. Je me rassure en pensant à un épisode identique lors du lancement printanier hâtif de ma saison de vélo le long du fleuve, par un temps frisquet.
Contrairement à mes habitudes, je ressens néanmoins le besoin de faire une petite pause qui dépasse le simple besoin de réhydratation. Je reprends en me disant que le second souffle va bientôt embarquer et que c'est ma première sortie en skate et la seconde en ski au total.
Un km plus loin, je croise à nouveau Michel, de la boutique Courir de Longueuil, qui s'arrête cette fois devant moi. On pique un brin de jasette sur les conditions du marché et l’ajout des nouvelles pistes. Je me trouve dès lors juste devant la sortie du parc à distance de marche de la maison.
La douleur demeure, quoique toujours mitigée et difficilement discernable dans son explication. Néanmoins, je prends la décision de mettre fin à la conversation en prétextant l’heure du souper alors que c’est désormais mon ressenti général qui rend déplaisante l’idée de reprendre ma sortie dans cette condition.
Quinze minutes plus tard, après avoir placé mon linge à sécher, et m’être senti peu fier de ma sortie, je m’assois lourdement sur un fauteuil inhabituel à la maison. La faim n’est pas au rendez-vous, encore moins l'idée de préparer le repas.
Je ne peux m’empêcher de grimacer alors que je reçois via Strava le message sympathique de notre spécialiste de groupe Geneviève Lavigne qui est contente de me revoir en action et qui s'informe de l'état de la piste. Désolé en retard Gen, mais le goût de répondre me manque et je ne veux pas gâcher ton buzz de début de saison.
Peu après, l’iceberg se montre de plus en plus avec l’apparition de symptômes plus aigus, mais toujours confondants. Heureusement, les notions apprises au printemps dernier durant mon premier cours à vie de secourisme remontent aussi à la surface: paralysie intestinale, sueurs abondantes et fatigue extrême soudaine.
Mon auto-diagnostic se précise. Je croque deux aspirines. La question auto vs ambulance est vite tranchée. En un temps record, la civière est à l’entrée. Les gyrophares illuminent le quartier. L'égo en prend un coup. Je suis anormalement zen, zombie peut-être. Les ambulanciers procèdent avec l’ECG: Ben voyons donc! Le tracé est normal.
Le choix m’est donné. Je décide qu’il n’est pas question de rester à la maison. Les ambulanciers décident alors de refaire un autre ECG. Une anomalie est constatée, mais le doute persiste.
Les ambulanciers communiquent les données avec le service concerné de l’hôpital Pierre Boucher (centre régional de cardio de la Rive-Sud de MTL). Malgré le doute qui plane, on autorise mon admission directement à l’unité de cardiologie.
Sortie horizontale du gars sportif infatigable aux yeux du voisinage. Ouch encore. Transport en 4 min, sirène en extra. Pas d’arrêt au triage ni à la salle d’urgence. La douleur monte et je sens dorénavant que le temps compte plus que jamais.
Même au chaud, le froid envahit mes extrémités et je grelotte de manière incontrôlable. J’ai peine à imaginer être encore sur la piste en simple compagnie de chevreuils ébahis ou en transit vers un hôpital lointain.
La préparation pour l’opération va de l’avant, comme dans les films cette fois. Pas de chance à prendre. L'arrivée de nouveaux résultats confirme enfin le diagnostic d’une crise cardiaque. Je reste zen, m'infusant de l’assurance du personnel qui m'entoure. Reste que ma carapace se fendille alors que la froidure et les spasmes nerveux s'intensifient.
En un rien de temps, je me retrouve sur la table d’hémodynamie entouré d'une cohorte d’individus s'activant dans le cadre d’un ballet qui relève à la fois de la précision technologique et organisationnelle ainsi que d’une ambiance étonnamment détendue et rassurante.
La coronarographie débute. Le verdict tombe. L’artère droite est sévèrement obstruée. Grâce à un mouvement de va-et-vient qui s’apparente à celui d’un plombier qui passe le fish, le cardiologue ouvre le passage au niveau de la lésion. S’ensuit la pose d’une endoprothèse (stent) sur ladite lésion. Le gonflement de l'artère par le flux sanguin est immédiat sans pour autant que le soulagement de la douleur se fasse sentir, à la surprise du médecin traitant. Il se montre néanmoins confiant du résultat.
Je prends le chemin de l'unité des soins intensifs. Il me faudra attendre l’échographie cardiaque du lendemain pour connaître l'étendue des dommages.
Malgré la douleur encore persistante, l'échographie révèle à ma grande surprise qu’il n'y a aucun dommage au muscle cardiaque. Même que je vais désormais bénéficier d'un meilleur apport sanguin. Ainsi, dans deux semaines, je pourrai reprendre la pratique de mon sport préféré. Quelle chance!
Quoique ce récit peut vous sembler anecdotique, voici onze leçons que je veux partager avec vous à l’issue de mon expérience et de mes discussions avec les différents intervenants dont je tiens à souligner le professionnalisme et le dévouement exemplaire.
1. Les sportifs assidus et endurants ne sont pas à l’abri d’une défaillance de la sorte, surtout au delà de la cinquantaine. Il faut savoir écouter son corps, et ce, à tous âges.
2. Gare à la pensée magique. La piste de ski n’est pas un lieu et encore moins un outil de guérison pour ignorer et encore moins inverser les signes annonciateurs de la maladie. C’est un risque démesuré et une approche irrationnelle.
3. Sachez reconnaître les signes avant-coureurs. Oublier la crise cardiaque telle que personnifiée dans les émissions de télévision. Le malaise cardiaque peut se présenter sous différentes formes, parfois anodines, mais néanmoins sournoises au point de perdre soudainement vos moyens et vous mettre royalement dans le trouble.
4. Ne vous entêtez pas à trouver votre second souffle en pareille circonstances, ni à jouer à l'autruche. Au moindre doute, rebroussez chemin. Cela peut faire toute la différence, surtout si vous êtes loin, seul, sur une piste peu fréquentée et en soirée.
5. Ne vous illusionnez pas sur le temps et la capacité à intervenir sur place. Malgré les protocoles en place, la présence d’un défibrillateur ainsi que les meilleures intentions, plus de temps que vous ne l’imaginez peut s'écouler avant que vous ne receviez les soins appropriés tandis que votre condition risque de dégénérer soudainement.
6. Le temps devient critique puisque chaque minute qui s’écoule entre la piste et le bloc opératoire peut déterminer votre avenir en termes de survie, de qualité de vie, et de votre capacité à renouer avec le ski.
7. Pour votre bien ou celui des autres, connaissez les sentiers ainsi que votre position. Soyez prêt en tout temps à communiquer avec le service d’urgence en espérant qu’un hurluberlu n'ait pas supprimé les poteaux de signalisation - comme chez nous au parc Michel Chartrand - parce que cela dénaturait le paysage. Faut dire qu’au départ, on aurait pu faire moins "autoroute" avec ces affreuses bornes. Plus sérieusement, allez sur l'internet et apprenez dès maintenant, si ce n'est pas déjà fait, à transférer votre localisation à l’aide de votre téléphone.
8. Ne tardez pas à demander de l’aide sur la piste, voire un accompagnement supervisé si cela vous est encore possible.
9. L’activité sportive régulière et une alimentation saine sont vos deux meilleurs amis pour bien perfuser votre cœur votre vie durant et vous permettre le cas échéant de composer avec ce genre d'adversité.
10. Suivre un cours de secourisme peut sauver des vies, y compris la vôtre.
11. La dernière et non la moindre pour certains d'entre nous: savoir bien gérer ses zones de fréquence cardiaque ainsi que la récupération à l’effort. Tout comme il nous faut questionner sagement et réalistement la fréquence d'activité ainsi que la quête grisante de performance et de records sur nos applications électroniques.
Sur ce, bonne réflexion, bon ski et au plaisir renouvelé en ce qui me concerne de vous revoir sur les pistes. »
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