2 mars 2011

Camping, Aquavit et mondiaux de ski nordique

Comme des milliers de Norvégiens de tous âges, «L’illustré» a planté sa tente dans la forêt enneigée de Holmenkollen, où se déroulent des Mondiaux de ski nordique à l’extraordinaire engouement. Frileux s’abstenir : les nuits y sont aussi glaciales qu’arrosées.

Marc David

Camper et dormir dans la neige. Un seul peuple au monde, paraît-il, aime à hisser de simples tentes dans ses forêts glaciales et à y festoyer des nuits et des journées entières en plein hiver, en y buvant force aquavit et autres liqueurs étranges. Il n’y a que les Norvégiens pour aimer cela, rien qu’eux.

Même leurs voisins au climat identique, Suédois et Finlandais, ne se risquent pas à geler de leur plein gré en communauté, petits et grands, jeunes et vieux, par - 10 ou - 20 °C.

Avec ces Mondiaux de Holmenkollen, comme lors des très fabuleux et très authentiques Jeux de Lillehammer (1994), les gens du lieu ont donc tous gaiement essaimé dans les bois qui jouxtent le parcours des skieurs de fond, quelques kilomètres au-dessus d’Oslo. Dans cet endroit mythique nommé Holmenkollen. La Mecque du ski nordique pour sa ferveur aux accents presque religieux.

Le résultat est extraordinaire. Ils sont des dizaines de milliers éparpillés à deux pas du parcours, sous des tentes vert bouteille en forme de tipis indiens. Nichés dans les branchages, tentant de se maintenir à l’abri du vent qui frise l’échine et éprouve les volontés. « Norwegian wood », chantaient déjà les Beatles, qui connaissaient la musique.

On a décidé de faire comme eux. Planter notre tente à leurs côtés, parmi les milliers de petits drapeaux rouge et bleu. En Norvège, le camping sauvage est autorisé pour deux jours. Pendant les Mondiaux, il est cependant permis lors des onze nuits de l’événement, pour autant que la tente soit occupée. Un peu de neige sur l’abri, signe que personne n’y loge, et l’objet est expulsé par le service d’ordre.

Le camp le plus typique s’appelle Steinaldercamp. Le camp de l’âge de la pierre. Il est situé tout au bout du parcours de ski de fond. À part la neige et le gel, tout y est organisé comme à Paléo. Poubelles pour trier ses déchets et bois de feu à disposition, car il est interdit de le couper sur place. Et présence de l’objet le plus capital de l’endroit après la pilule d’Alka-Seltzer : la pelle.

On a commencé par peller cette neige. Si peu humide qu’elle refuse de se tasser, une matière qu’on dirait sans eau, grumeleuse, qui se refuse sous les pieds et les sardines. Pas si simple de créer un endroit à peu près plat puis de monter la tente, du genre modeste, pour finir par installer le matelas isolant sous le sac de couchage, celui qui va nous sauver la vie. Sans lui, le corps endormi se refroidit si vite qu’on ne tarderait pas à doucement rejoindre les vertes prairies éternelles. Le risque de finir en bâtonnet Findus existe.

On a été vite repérés. À des petits détails, des riens. Un gars de Molde nous l’a tout de suite fait remarquer. « Votre tente, elle est toute petite. Ce n’est pas grave, mais un truc nous choque : vous n’avez rien prévu pour accueillir les gens de passage. Il faut absolument organiser un espace pour recevoir et boire. C’est comme cela que cela marche, pendant toute la nuit ! »

Le cadeau de la tente d'en dessous
Il a suffi que nous nous éloignions pendant cinq minutes pour que, revenant dans notre palace, nous ayons une surprise. Deux épaisses peaux de rennes, sur nos sacs. Cadeau de la tente d’en dessous. Trois gars de Trondheim : Thomas, Jonas, Torkil. Deux militaires et un garde du roi. « Avec ces peaux, on ne se fait plus de souci pour vous. Et notre tente vous est toujours ouverte, si vous gelez. »

Ils nous ont fait les honneurs de leur logis. Rond et tout en hauteur, avec un fourneau efficace au milieu et des bouteilles de tous alcools alignées un peu partout. Une tente de garçons. Dedans, c’est comme si le temps s’arrêtait. Ce pays de richesses et de technologie, ce pays de pétrole et d’écrans plats retourne là au temps des rudesses vikings. De ces dieux nommés Ullr ou Skadi qui étaient représentés skis aux pieds. De ces rois mythiques qui se déplaçaient déjà ainsi. Ce pays a inventé le ski, un mot issu du vieux norvégien skidh. Et le saut à skis, qui était considéré comme un acte de bravoure.

Torkil revient au présent : « Pour nous, c’est une semaine où tout est permis. On oublie notre famille et on se lâche comme jamais », dit-il en se fichant un morceau de snus, du tabac à priser, entre la gencive et la lèvre supérieure. Le froid, Thomas ne le craint pas, mais il le respecte. « Je dis qu’il fait froid à partir de moins 20. Avant, ce n’est pas du froid. » Lui-même a vécu des mois dans un institut polaire, sur une île proche du pôle Nord, à des températures flirtant avec les - 45 °C. « La semaine dernière, je suis parti camper avec ma fille de 3 ans. Il faisait moins 17. Elle était folle de joie. Moi, déjà tout petit, je partais souvent pêcher avec mon père. »

Pour autant, ils sont prudents. Thomas a poussé un hurlement en constatant que deux jeunes du camp, ivres, s’étaient endormis sur la neige. Chaque année, des imprudents succombent. Parmi les 20 000 personnes qui campent, certains font des erreurs.

« Ici, on oublie tout pendant une semaine », répètent-ils. Pour Torkil, c’est la guerre. Soldat de l’OTAN, il revient d’Afghanistan, où il a perdu trois amis, et repart dans quelques jours. Sous la tente, il raconte des histoires de peur et de courage. Cela rit fort et cela chante, aussi, dans une langue râpeuse et farouche. Parfois, la porte de la tente s’ouvre et un homme entre, titubant parfois. Il vient d’Oslo, de Tromsø, d’ailleurs. S’il est originaire de Molde, les trois occupants se moquent de lui. Entre Trondheim et Molde, ce doit être comme entre Lausanne et Genève, en plus glacial.

Tous se retrouvent autour du redoutable breuvage local, le moonshine. Distillé à 92 degrés, il est illégal à la vente. Se fabrique dans les fermes. Camouflé dans du café ou consommé brut, il est dévastateur. Et réunit tout un peuple aussi bien que l’autre sentiment : la haine des Suédois, le voisin honni.

Logé un peu plus bas dans la forêt, Bob, honnête père de famille, le confirme. « Ici, tout le monde a le droit de gagner, sauf les Suédois. » Or, la veille, le champion norvégien local, Northug, s’est incliné contre le Suédois Hellner. « Une défaite ! La médaille d’argent, on s’en fiche. » Sa femme, Ingerid, a suivi le mouvement avec les deux petits de 5 et 8 ans. « On n’a pas trop l’habitude, mais on les a aussi pris avec nous. Ils ont leur peau de renne, il n’y aura pas de problème. »

À deux pas, Tore est venu depuis Oslo avec ses filles. « Nous ne sommes pas des fanas de ski, mais un tel événement ne se manque pas. C’est génial de vivre cela en famille. Mon épouse a préféré rester à la maison. Elle aime les douches chaudes… » Les enfants se couchent vers 21 heures, lui reste à parler autour du feu jusque après minuit. « Nous restons à distance des jeunes qui boivent. Le camp a une place pour les familles. On n’est pas obligé de s’enivrer. »

Le défi de dormir et de se réveiller vivant
Même des gens d’un certain âge sont là. La soixantaine bien frappée, Kjell Sandli a amené un groupe d’amis depuis Orje, tout près de la frontière suédoise. Ils sont une quinzaine et se sont habillés avec des costumes traditionnels, qu’ils ont fabriqué eux-mêmes. « Au civil, je suis dans l’informatique. C’est une fête de l’amitié. On va rester là toute la semaine. » L’intérieur de leur tente ressemble à un cocon chaleureux et accueillant. Alimenté par des briquettes, le feu y brûle la nuit entière, générant une douceur du début du monde.

Il reste le plus important. Dormir et se réveiller vivants. On a passé l’épreuve avec la facilité de bébés rennes ou de loirs du Nord. Il faisait frais et le moonshine a fait le reste. On recommande ce genre d’expérience, du Brassus à Grindelwald. À l’exemple de ce petit peuple très patriote. Très chaud, finalement.


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