28 février 2004
Aspiré dans la tourmente, Jean Pelletier doit s'excuser
Hélène Buzzetti
Le comité parlementaire des Comptes publics, responsable de faire la lumière sur le scandale des commandites, entend convoquer la médaillée olympique Myriam Bédard pour connaître sa version des faits au sujet des relations d'affaires entre Via Rail et l'agence de publicité Groupaction.
La saga des commandites se poursuit donc et prend un nouveau virage. Dans ce cas-ci, Mme Bédard prétend qu'elle a été congédiée par le président et chef de la direction de Via Rail, Marc Lefrançois, ainsi que par le président, Jean Pelletier, après avoir critiqué ce qui lui apparaissait comme étant des factures gonflées de Groupaction, avec laquelle la société d'État faisait affaire. M. Lefrançois est déjà sous le coup d'un ultimatum d'Ottawa : il a jusqu'à lundi pour s'expliquer sur ses agissements dans le controversé programme de commandites, lui qui a été nommé par la vérificatrice générale dans son récent rapport. «Je vais certainement demander au comité de convoquer [Myriam Bédard], mais c'est une décision que le comité devra prendre», a expliqué hier le député conservateur John Williams, président du comité des Comptes publics. «Il est scandaleux qu'un emblème canadien soit traîné dans la boue par le titulaire d'une fonction publique parce que cette personne a sonné l'alarme à cause des activités illégales qui avaient cours au sein de l'organisation.»
Myriam Bédard a malgré elle déclenché une véritable tempête en faisant parvenir à La Presse la copie d'une lettre qu'elle avait écrite au premier ministre Paul Martin pour lui faire part des pratiques, qu'elle juge «pas catholiques», au sein de l'équipe de publicité et de commandite de Via Rail. Jean Pelletier, qui a été chef de cabinet de Jean Chrétien avant d'être nommé à Via Rail, a lui-même rappelé le quotidien pour traiter de mensonges les allégations de Mme Bédard, ajoutant qu'elle était motivée par l'appât du gain.
«Elle veut profiter d'un canot qui a l'air de voguer comme il faut», aurait dit M. Pelletier à La Presse. Mme Bédard veut récupérer son emploi à Via Rail. «Je ne veux pas être méchant pour elle, mais c'est une pauvre fille qui fait pitié, une fille qui n'a pas de conjoint, que je sache. Elle a la tension d'une mère monoparentale qui a des responsabilités économiques. Dans le fond, je trouve qu'elle fait pitié.» M. Pelletier en aurait remis en disant que les médaillés olympiques «sont des gens qui ont de la misère, après avoir été célébrés, à revenir sur le plancher des vaches. Redevenir un simple pékin, ce n'est pas facile pour ces gens qui ont été dans la lumière».
Marc Lefrançois a lui aussi balayé du revers de la main les allégations de Myriam Bédard, demandant si elle prenait «des pilules».
Devant le tollé soulevé par ses propos, M. Pelletier a dû présenter ses excuses en fin de journée hier. «Je réalise que ces propos étaient déplacés. Je regrette ces commentaires et je m'excuse sincèrement auprès de Mme Bédard pour l'embarras ou la peine que cela aurait pu lui causer», a-t-il dit par voie de communiqué.
Le premier ministre Paul Martin avait demandé qu'il s'excuse. «C'est tout à fait inacceptable. Je m'attends à ce qu'il retire son commentaire et s'excuse», avait dit M. Martin plus tôt en journée hier.
La réplique la plus cinglante est cependant venue de la ministre de l'Industrie, Lucienne Robillard. «Je dois dire qu'en tant que femme, je n'apprécie nullement les propos qui ont été prononcés. Je me demande, si ç'avait été un gars, un gars qui a deux pensions alimentaires à payer et qui a une troisième femme, je ne sais pas si on aurait dit : "pauvre p'tit gars"... »
Sans vouloir se prononcer directement sur le sort de M. Pelletier, la ministre a fait entendre qu'il était de son intérêt de corriger le tir dans les plus brefs délais. «M. Pelletier est président du conseil d'administration, il sait très bien que c'est un privilège d'occuper cette fonction et qu'on doit faire tout en notre possible pour rétablir la confiance des citoyens dans les sociétés d'État. Alors, j'ose espérer qu'il prendra les mesures en conséquence.»
Ainsi, Jean Pelletier est à son tour aspiré dans la tourmente des commandites, lui qui, jusqu'à présent, n'avait pas été affecté par l'opération de nettoyage entreprise par Ottawa à la tête de ses sociétés d'État.
Rappelons que dans son rapport sur le programme de commandites, la vérificatrice Sheila Fraser a révélé que des sociétés d'État avaient participé à des combines apparemment mises sur pied pour permettre à des agences de publicité de toucher de généreuses commissions. Via Rail était du nombre, elle qui avait fait transiter une commandite destinée à la série télévisée sur Maurice Richard, puis rédigé une fausse facture pour que l'argent passe par l'agence Lafleur, qui a touché 112 500 $ au passage sans avoir levé le petit doigt. Trois dirigeants de sociétés d'État ont été suspendus à la suite de ces révélations, mais Jean Pelletier, qui n'était pas encore à Via Rail au moment des faits reprochés par Mme Fraser, s'en était sorti indemne.
Sur le fond de l'affaire, Myriam Bédard prétend que les factures soumises par Groupaction à Via Rail pour du travail publicitaire étaient gonflées. Par exemple, pour modifier la couleur du ciel sur une affiche ou rendre une photo plus floue, Groupaction demandait 2000 $ alors qu'une autre agence n'exigeait que 200 ou 300 $. «On dépensait trop d'argent pour faire une simple opération de publicité, a-t-elle expliqué sur les ondes de la SRC. J'ai demandé à un collègue à ce moment-là s'il y avait une possibilité d'aller ailleurs, de faire cela d'une autre façon, moins cher, avec d'autres agences, et on m'a dit non.»
Elle soutient qu'elle aurait à maintes reprises soulevé des doutes sur les pratiques commerciales de Groupaction et que, visiblement, la haute direction ne voulait pas l'entendre. «Chaque fois que je refusais de faire quelque chose d'illégal, on me tassait.» Elle aurait reçu un appel de Marc Lefrançois le 11 janvier 2002, lui disant de quitter immédiatement pour aller travailler chez Groupaction, sans quoi c'est Jean Pelletier lui-même qui la congédierait. Elle a refusé et est partie de Via Rail.
La société d'État a émis un communiqué en fin de journée pour démentir cette version des faits. «Il est faux d'affirmer que Mme Bédard a été forcée de quitter Via. Mme Bédard a été embauchée par le département du marketing de Via en janvier 2001, mais rapidement, il est devenu clair que sa relation de travail avec Via ne répondait pas à ses besoins. Elle a donc quitté la société volontairement le 18 janvier 2002 afin de poursuivre sa carrière à titre de consultante indépendante.»
Le gouvernement fédéral dit prendre les allégations de Mme Bédard très au sérieux. Toutefois, le ministre des Transports, Tony Valeri, n'a que transmis la lettre de Mme Bédard à la haute direction de Via Rail afin que celle-ci se penche sur la question. Et encore, il ne l'a fait qu'hier, alors que le gouvernement est en possession de la lettre de Mme Bédard depuis deux semaines.
«Via Rail est une société d'État et, à ce titre, elle fonctionne sans lien de dépendance opérationnelle avec le gouvernement du Canada, écrit le ministre Valeri. Pour cette raison, le ministre des Transports ne s'immisce pas dans les activités courantes de cette société. Je vous fais donc parvenir copie de cette lettre pour que vous puissiez faire le suivi approprié.»
C'est Paul Côté, le remplaçant de Marc Lefrançois pendant sa suspension, qui devra se pencher sur cette question. Il travaille avec Jean Pelletier.
Les réactions aux propos de M. Pelletier ont fusé de toute part hier. La Fédération des femmes du Québec soutient qu'il s'agit de propos sexistes et inadmissibles. La présidente, Michèle Asselin, se dit outrée et demande des excuses. «J'ai bondi en lisant les commentaires de M. Pelletier, a-t-elle dit. Ces propos sont d'un sexisme éhonté, épouvantable, surtout de la part d'un haut dirigeant.» La Fédération des syndicats de l'enseignement a aussi publié un communiqué de presse pour s'indigner des propos de M. Pelletier. La présidente, Johanne Fortier, estime que Jean Pelletier devrait être démis de ses fonctions.
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