6 octobre 1999

Mère de champion

Michel Blanchard

On parle beaucoup de athlètes et des sacrifices énormes qu'ils doivent s'imposer pour devenir les meilleurs de leur discipline Mais derrière chaque athlète, il y a les parents. Dont on parle rarement. Et dont le rôle joué dans la carrière de leur enfant est déterminant. Eux aussi souffrent, pleurent, angoissent et exultent quand, finalement, les bons résultats finissent par arriver.

C'est l'histoire que je vous propose, aujourd'hui.

Elle s'appelle Christiane Despatie. Elle est la mère d'Alexandre, 14 ans seulement, double médaillé d'or aux Jeux du Commonwealth au tremplin de trois et de dix mètres. (Note du webmestre : Michel Blanchard a été quelque peu emporté par l'enthousiasme : Alexandre a gagné la médaille d'or à la tour de 10 mètres mais non pas au tremplin de 3 mètres). Ce qui en a fait le plus jeune athlète, tous sports confondus, à avoir réussi cet exploit.

(Mais Alexandre est bel et bien le plus jeune athlète a avoir gagné une médaille d'or aux Jeux du Commonwealth)

Mine de rien, au Championnat du monde junior disputé le mois dernier à Pardubice, en République tchèque, Alexandre a remis ça et remporté deux autres médailles d'or. Une au tremplin de trois mètres, l'autre au tremplin d'un mètre.

Le mot n'est pas trop fort, le jeune homme est un véritable prodige.

Dur de plonger
« Les gens ne savent pas à quel point il est dur de plonger. Physiquement dur. Si le plongeon n'est pas réussi à la perfection, si l'entrée dans l'eau n'est pas parfaitement contrôlée, le choc est violent. Brutal. Et est ressenti par tout le corps.

« Quand je vais reconduire Alexandre au Centre Claude-Robillard et qu'il quitte l'auto pour aller s'entraîner, je suis chamboulée. Je connais fort bien les souffrances qui l'attendent et j'ai mal pour lui. Je ne m'y habitue pas, à chaque fois c'est la même chose.

« À tous les jours, quand je le vois entrer à la maison après ses deux entraînements quotidiens (13 h à 15 h et 16 h 30 à 19 h 30), courbaturé, épuisé, en petits morceaux souvent, je le prends en pitié. Je lui prépare alors un bain chaud et lui fait un long massage. Le soir, à neuf heures, nous regardons les Simpsons ensemble.

« Le printemps dernier, Alexandre s'est plaint de maux de dos. Des examens radiologiques ont décelé des fissures à quatre vertèbres. Pendant trois mois, il n'a plus plongé du tremplin de dix mètres. Les médecins ont beau dire que les risques de séquelles sont inexistants, que le corps d'un enfant de 14 ans se regénère de lui-même, les inquiétudes persistent quand même.

« Quand j'apprends, comme hier soir, qu'un hématome s'est formé sur sa paroi abdominale, je deviens toute croche.

« Le tremplin de dix mètres, c'est un peu la folie. Il faut y être monté au moins une fois pour se rendre compte que ça n'a pas de bon sens. Moi, j'y suis allée et j'ai été incapable de m'approcher à plus de trois pieds du bord. Quand je vois Alexandre s'y aventurer et effectuer des plongeons pas simples du tout, j'angoisse. Littéralement.

« Alexandre me dit que c'est sur un tremplin de dix mètres qu'il se sent le mieux. Qu'entre le moment où ses pieds quittent la planche et le moment où il touche l'eau, il avoue vivre une expérience unique. Libératrice. Euphorique. Moi, je veux bien, mais à chaque fois que je le voix quitter le tremplin de dix mètres, une frayeur m'envahit. »

Vie d'enfant
« Au fond, tout ce que je veux c'est qu'il soit heureux. Nous ne l'avons jamais forcé à plonger. Écoutez, cet enfant-là, à six semaines, s'endormait dans l'eau. Nous l'avions inscrit à l'école de natation de Réjean Lacoursière. Nous le mettions à l'eau et lui tenions la tête pour lui permettre de respirer. Souvent, Alexandre s'endormait. Une fois endormi, nous le laissions à lui-même et il continuait à dormir sur l'eau sans jamais s'enfoncer. L'eau, c'est son deuxième chez-soi.

« Nous ne l'avons jamais forcé à plonger, mais ça ne veut pas dire qu'il n'a jamais traversé de périodes difficiles. Ça lui est arrivé de vouloir tout laisser tomber. Par découragement, épuisement ou par grande lassitude. Nous lui avons toujours conseillé d'y penser par deux fois avant de décider quoi que ce soit.

« Nous, ce que nous tentons de lui enseigner, c'est de bien gérer ses succès et ses revers. Et d'abandonner le jour où il'n'éprouvera plus de plaisir à exercer son sport.

« À son retour des Jeux du Commonwealth, il m'a dit qu'il avait l'impression que les gens lui parlaient moins et l'aimaient moins. Il a fallu lui expliquer que les gens étaient parfois jaloux et mesquins des succès des autres et qu'à partir du moment où il se sentait bien dans sa peau, le reste importait peu.

« Être mère d'un champion, c'est aussi apprendre à gérer le succès d'un enfant auprès des autres membres de la famille. Ce n'est pas toujours évident. Les succès d'Alexandre ont quelque peu perturbé la vie de notre fille de 16 ans, Anouk. Un jour, elle m'a demandé pour quelle raison nous ne l'avions pas fait comme son jeune frère. Je me suis assise avec elle et nous avons longuement parlé d'Alexandre et du rôle de grande soeur qu'elle devait jouer. Finalement, elle a bien réalisé que nous l'aimions tout autant. »

Depuis qu'Alexandre fait partie de l'équipe canadienne de plongeon, monsieur et madame Despatie n'ont plus à débourser de sous pour permettre à son fils d'exercer le sport qu'il adore. Mais jusqu'à il y deux ans, il leur en coûtait une dizaine de milliers de dollars par année.

« Je me considère chanceuse. J'ai une amie dont les deux filles pratiquent le patinage artistique et c'est 40 000 dollars annuellement qu'elle doit débourser.

« Je n'ose toutefois pas penser à ce qu'il nous en coûtera pour accompagner Alexandre à Sydney, en septembre prochain. Juste pour assister aux épreuves de plongeon, c'est 1500 dollars U.S. par personne. Ajoutez à cela le prix du billet d'avion et des chambres d'hôtel et vous arriverez à un montant assez exorbitant. »

De succès en succès
Alexandre, au Championnat canadien senior, a accumulé 686 points. Aux Jeux olympiques, un plongeur qui récolte 700 points et plus est assuré d'une médaille.

« À Sydney, Alexandre aimerait bien terminer parmi les 12 premiers. Mais à force de se mesurer aux meilleurs de sa discipline, il prend de l'assurance. Et réalise que les meilleurs, les Chinois notamment et le Russe Dimitri Sautin, le meilleur plongeur de la planète actuellement, sont également capables de rater des plongeons et qu'ils ne sont pas des surhommes.

« Vous savez, à 14 ans, il est facile d'être impressionné par les autres. L'an passé, à la coupe du monde, Alexandre a terminé au 17e rang et était fort déçu de sa performance. Quand Alexandre aura compris qu'il lui suffit de plonger pour lui-même, sa confiance augmentera et les résultats qu'il obtiendra seront encore meilleurs. »

L'argent, ce n'est pas tout
Alexandre Despatie vient de parapher un lucratif contrat avec la chaîne de restaurants McDonald. Un contrat de trois ans qui lui assure, disons, tout l'argent nécessaire pour entreprendre, le moment venu, n'importe quelle étude universitaire, n'importe où dans le monde.

« L'argent, ce n'est pas tout. Nous, tout ce qu'on veut, c'est qu'il sourit et qu'il soit bien dans sa peau. Le jour où il n'aura plus de plaisir à plonger, je veux qu'il abandonne. Sur-le-champ. Jeux olympiques ou pas. »

Être mère d'un champion, c'est aussi cela.



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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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