31 décembre 2005


photo : André Pichette

C'est sans grande surprise que le double médaillé d'or des Championnats du monde aquatique, Alexandre Despatie, a été choisi Personnalité sportive 2005 de La Presse par l'équipe des Sports et nos lecteurs.

Déjà sélectionné en 2002, Despatie a fait oublier ses performance en demi-teintes des Jeux d'Athènes et s'est rebâti une confiance pour les prochains Jeux olympiques à Pékin en 2008. Le plongeur de 20 ans subissait une pression incroyable cet été, non seulement en compétition, mais dans la promotion d'un événement - les Championnats FINA 2005 - dont on n'a su qu'à la dernière minute qu'ils auraient bel et bien lieu.

La plupart des athlètes s'y seraient cassé les dents , mais Despatie s'en est sorti de façon exceptionnelle. Notre chroniqueur Jean-François Bégin l'a rencontré récemment pour tracer avec lui un bilan d'une année mémorable.

Michel Marois
directeur des Sports


photo : Alain Roberge

L'année 2005, pour Alexandre Despatie, c'est l'année des deux médailles d'or aux Championnats du monde. L'année des records. L'armée de l'adulation sans borne du public québécois.

Mais 2005, pour le plongeur de 20 ans, c'est aussi l'année de la peur. La vraie. Celle qui noue les tripes et qui embrouille le cerveau. Celle qui fait douter, hésiter, vaciller - ce qui est rarement une bonne chose quand on est perché sur une étroite plateforme, à 10 mètres dans les airs.

Cette peur, Alexandre Despatie l'a éprouvée il y a un mois environ, en haut de la tour du centre Claude-Robillard, où il s'entraîne avec le club CAMO. Elle l'a étreint quand, pour la première fois depuis mars, il a tenté un triple saut périlleux et demi renversé.

« Je n'ai jamais été nerveux comme ça de toute ma vie », raconte-t-il. On le comprend. La dernière fois qu'il avait fait ce plongeon, c'était aux Championnats canadiens d'hiver, à l'Université Laval. Ses orteils avaient heurté la plate-forme. Son élan brisé, il avait touché l'eau sur le ventre et s'était légèrement blessé à la jambe et à la mâchoire. Quelques semaines plus tard, encore ébranlé, il prenait la difficile décision de renoncer à défendre son titre mondial à la tour et de se concentrer cette année sur les épreuves d'un et trois mètres.

« En me tenant au bout de la plate-forme, le mois passé, j'ai revu ce qui m'était arrivé à Québec. J'avais le feeling dans mon corps et dans ma tête. J'essayais de me concentrer pour faire le mouvement approprié, de me dégager de la tour. Je n'avais jamais ressenti une telle nervosité. Aux Championnats du monde, la nervosité, c'est de l'adrénaline. Là, au 10 m, la nervosité était différente. C'était de la peur. »

Évidemment, la peur n'est jamais bien loin en plongeon. « Tout au long de sa carrière, même une fois arrivé au plus haut niveau, il faut vouloir expérimenter de nouvelles choses et pour ça, il faut vaincre sa peur, explique Despatie. Mais refaire ce plongeon-là pour la première fois (et le réussir), ce n'était pas seulement une étape de ma carrière. C'était une étape de ma vie. »

Cette capacité de rebondir, de faire fi des difficultés, c'est un peu la marque de commerce d'Alexandre Despatie, choisi personnalité sportive de l'année de La Presse. Pour lui, l'année 2005 se termine sur un high : quelques jours avant Noël, il a été choisi meilleur athlète de niveau international pour la troisième année consécutive, au gala Sports-Québec.

Mais il y a un an, le portrait était pas mal moins rose. Il était plutôt... blues, comme dans blues post-olympique. Médaillé d'argent au tremplin de 3 m à Athènes à l'été 2004, Despatie a eu du mal à retrouver le plaisir à l'entraînement, l'automne suivant. Happé par le tourbillon médiatique, sollicité à gauche et à droite, il lui est même arrivé de penser l'impensable : il s'est demandé s'il aimait encore plonger.

Les mois ont passé. Et le blues a viré au noir. Pendant que la Fédération internationale de natation retirait puis redonnait in extremis à Montréal l'organisation des Championnats du monde, Despatie s'est blessé au dos et a été forcé à l'inactivité. À trois semaines des Championnats canadiens, il est retourné à la piscine. Mais son accident à Québec l'a ramené une fois de plus à la case départ.

Libéré des exigences du 10 m, il s'est remis à la tâche. Il est parti pour Miami se consacrer entièrement à l'entraînement. Et cette fois, ça a marché. Quand les Championnats du monde ont commencé dans l'île Sainte-Hélène, à la mi-juillet, Alexandre Despatie avait retrouvé le sourire. Il avait repris confiance. Le 19 juillet, devant 4500 partisans chargés à bloc, il a signé la performance de sa vie, obtenant 813,60 points dans l'épreuve du 3 m pour rafler la médaille d'or. Jamais un plongeur n'était parvenu à franchir le seuil des 800 points.

Deux jours plus tard, Despatie remettait ça, au tremplin d'un mètre cette fois. Médaille d'or, record du monde - sa performance lui a aussi permis de devenir le premier plongeur de l'histoire à monter sur la plus haute marche du podium dans les trois épreuves individuelles des Championnats du monde (il avait gagné l'or à la tour de 10 mètres à Barcelone, en 2003).

« J'aurais jamais cru que ça se terminerait comme ça », avait dit Despatie en sortant de la piscine. Modeste, comme à l'habitude.

Et la suite ? Il a repris l'entraînement après deux mois de vacances bien méritées. D'abord en Floride, où il a travaillé avec l'entraîneur de l'Université de Miami, Randy Ableman, et avec son ami et coéquipier des Mondiaux, Arturo Miranda. « La Floride, c'est une manière pour moi de me retirer et d'avoir la paix. Là-bas, il n'y a pas de distractions. C'est entraînement, entraînement, entraînement. C'est nécessaire, parce qu'à Montréal, j'ai mes amis et il y a toujours des événements auxquels je dois assister. »

Sa relation avec son entraîneur Michel Larouche demeure excellente, assure-t-il. Rentré au Québec en novembre, Despatie a repris le travail avec son mentor. C'est avec lui qu'il a finalement refait le fameux trois périlleux et demi renversé. « Michel, il me connaît comme s'il m'avait tricoté. On communique ensemble. Il sait quand il doit me pousser et quand il doit relaxer », dit-il.

Les prochaines étapes seront les Jeux du Commonwealth, en mars, puis la Coupe du monde, en Chine, fin juillet. Une année relax, somme toute. Mais Despatie continue de mettre les bouchées doubles. « En plongeon, du jour au lendemain, tu peux tomber de premier à cinquième ou sixième. C'est un sport d'une journée. Il y a cinq ou six gars qui travaillent très fort pour gagner. Je sais qu'il faut que je continue de travailler si je veux rester en tête. »

Pour l'instant, il n'est pas sûr de poursuivre sa carrière au-delà des Jeux olympiques de Pékin, en 2008. Car il songe déjà au prochain métier qu'il veut exercer : comédien. Il entend même prendre des leçons au cours des trois prochaines années. « Je veux me faire coacher. Je veux que la personne me dise si j'ai un avenir là-dedans ou si je ne l'ai pas, mais alors pas pantoute. Je ne me lancerai pas dans ça si je ne suis pas bon. Je suis un gars de performance. »

Et un gars, serait-on tenté d'ajouter, à qui le trac ne risque pas trop de faire peur.


photo : André Pichette



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