1984


« C’est Mireille [Belzile] que l’on voit sur le bord du parcours et qui est en train de me donner mon intervalle à l’épreuve du 50 km.
Lorsqu’elle était étudiante en médecine, elle avait l’habitude de nous rejoindre en Europe pendant la semaine de relâche et elle soignait nos petits bobos…»

20e au 50 km, 21e au 15 km et 21e au 30 km aux Jeux olympiques de Sarajevo en Yougoslavie

Lisez :
« Physiquement impossible de gagner une course », 14 février
Un point pour Harvey !, 20 février
Pierre Harvey : « Finies les folies, je retourne au ski pour de bon », 6 août

Autres résultats :
- 21e au 15 km de la Coupe du monde de sski de fond Reit im Winkl en République fédérale allemande
- 34e au 30 km de la Coupe du monde de ski de fond de Ramsau en Autriche
- 18e au 15 km de la Coupe du monde de ski de fond de Falun en Suède
- 20e au 15 km de la Coupe du monde de ski de fond de Lahti en Finlande
- 19e au 50 km de la Coupe du monde de ski de fond d’Oslo en Norvège
- 8e au 15 km de la Coupe du monde de ski de fond de Fairbanks en Alaska
- gagnant au 15 km, au relais 3 x 10 km et au 30 km aux Championnats nord-américains à Bend en Oregon

- 14e au 100 km du contre-la-montre par équipe et aide Steve Bauer à remporter la médaille d’argent à la course sur route des Jeux olympiques de Los Angeles


« ML : On va parler de 1984, année marquante. À l’époque, les Jeux olympiques d’été et d’hiver étaient présentés la même année et cette année-là vous avez participé aux Jeux d’hiver de Sarajevo et aux Jeux de Los Angeles l’été. Vous connaissant, ça ne devait pas être un objectif mais une conséquence de votre travail sportif ?

PH : Oui, un peu. C’est sûr que les Jeux de Sarajevo c’était mon objectif parce que là j’étais devenu spécialiste du ski de fond. Ça faisait 4 ans que je me concentrais sur le ski de fond. J’étais content de pouvoir y aller. Malgré que j’étais le seul Canadien. Ça c’est un peu triste, tu arrives aux Jeux olympiques et tu es tout seul de gars. Il y avait une équipe de filles, les filles étaient fortes mais les gars au Canada c’était un peu moins fort. Je suis le seul qui a réussi à se qualifier. Donc je fais les Jeux à Sarajevo. C’était le fun, j’ai adoré ça.

Et là je reviens, j’avais commencé à travailler. Ça faisait deux ans que j’étais sur le marché du travail. Je réussissais à travailler pendant l’été et l’hiver mon patron me laissait partir, congé sans solde, et je faisais de la compétition. Donc je reviens au printemps 84 et l’entreprise pour laquelle je travaillais était en faillite. Durant l’hiver il y avait eu de problèmes et en avril l’entreprise est fermée. Je me dis : qu’est-ce que je fais ? Les Jeux d’été s’en viennent. J’avais eu de l’aide de la communauté de Québec et de Rimouski. Les deux villes s’étaient unies pour m’aider, un souper bénéfice avec Marcel Aubut. Les gens m’avaient ramassé quasiment 20 000$. Dans ce temps-là c’était une fortune. Donc je reviens d’une bonne saison de ski mais j’étais pas dans les 5 meilleurs au monde.

ML : Cet argent là, c’était pour le ski de fond ou pour le vélo ?

PH : C’était juste pour dire « On est contents que tu participes aux Jeux olympiques d’hiver ». On avait fait une levée de fonds pour m’aider. Donc je suis sans emploi et je me dis je suis en bonne forme, si j’essayais de me préparer pour les Jeux d’été, si je voulais tenter ma chance… J’ai un peu d’argent de côté, je pourrais dire je prends un mois, au lieu de tout de suite me chercher un emploi, je vais passer un mois à m’entraîner sérieusement en vélo. Après un mois je vais voir si ma progression est assez rapide, est-ce que je suis capable de revenir à ce niveau-là ?

Pendant 3 semaines je m’entraîne tout seul à Québec et je participe à une première course au Québec, à laquelle j’ai participé pendant 4 ans, mais depuis 80 je n’ai plus fait aucune course de vélo. Là j’arrive à la première course et j’étais un peu stressé sur la ligne de départ. Tu es 100 coureurs, tu vas tourner le premier virage, si tu t’accroches tu vas chuter, comment tu vas te comporter dans le peloton, tout ça.

Je fais la première course, je suis un peu nerveux sur la ligne de départ, mais ça va bien. J’avais choisi d’ être dans l’équipe la plus forte au Québec. Je me disais si je veux me rendre aux Jeux olympiques je ne peux pas être dans le club local. Quelle est l’équipe qui présentement au Québec a les meilleurs cyclistes, parce qu’il faut que je sois avec des bons si je veux progresser.

J’avais choisi l’équipe Vélo Sport avec des gens de la Beauce. Tous les meilleurs Québécois, Gervais Rioux et une série de super bons cyclistes. Je fais une première course avec eux. La semaine suivante il y a une course aux États-Unis, une course de 3 jours dont un contre-la-montre et une étape sur route. Le contre-la-montre, je fini 2e derrière un dénommé Steve Bauer. Après ça la course sur route, je suis dans le peloton, je reste dans les 10 premiers, j’étais tout le temps dans les groupes de tête. Là je me disais la progression est bonne, si je continue comme ça, c’est possible de faire partie de l’équipe canadienne.

Je continue à m’entraîner. L’entraîneur de l’équipe canadienne dans ce temps-là c’était Pierre Hutsebaut. Pierre Hutsebaut vient me voir. Il y a une course qui s’appelle le Tour du Québec. On partait de Montréal, une étape jusqu’à Trois-Rivières, une autre étape jusqu’à Québec. On arrive à Québec, je traverse le pont de Québec, avec Steve Bauer, à deux en échappée. Je décolle un sprint, je sais où est la ligne d’arrivée, je gagne, je bats Bauer ! Je le battais jamais au sprint parce qu’il était meilleur que moi ! Toutes les courses, j’étais tout le temps dans le groupe de tête.

Finalement la dernière étape qui a fait la différence c’était dans le Tour du Québec. Mais là je dis à l’entraîneur ça fait 4 ans que je n’ai pas compétitionné au niveau international, je n’ai pas envie de faire la course sur route, parce que la course sur route c’est de la stratégie, connaître les autres cyclistes, savoir le moment où attaquer, savoir se protéger. Je lui ai dit, moi j’aimerais mieux être sur l’équipe du 100 km contre-la-montre. On est par équipe de 4, 100 km ça existait à l’époque, depuis ça n’existe plus. J’ai dit je veux me concentrer sur le 100 km. Pierre Hutsebaut dit : « OK, je te prends sur l’équipe du 100 km ». Il voyait que je finissais tout le temps dans les 2-3 premiers au Canada.

Donc on se prépare pour ça, mais il fallait atteindre le standard. Pour aller aux olympiques il fallait faire en bas de 2 heures 3 minutes sur 100 km. 3 semaines avant les Jeux on se prépare, camp d’entraînement à Santa Barbara, au nord de Los Angeles. On s’entraîne dans le désert pour s’habituer à la chaleur. On a un entraîneur spécifique. On fait du derrière moto à 50-55 km à l’heure, on fait des relais. On se rend aux Jeux. On a terminé 14e. C’était quand même bon. Les meilleures équipes dans ces années-là faisaient en bas de 2 heures. Nous on a dû faire 2h 03-2h04. Juste le fait d’être aux Jeux, j’étais super content.

ML : À la course sur route il y avait un beau contingent d’athlètes du Québec Il y avait vous, Louis Garneau, Alain Masson, que vous avez côtoyé également en ski de fond, Steve Bauer qui était un des favoris, qui va passer pro après les Jeux. Il a d’ailleurs terminé 2e, s’est fait battre par Alexi Greywal. Après des années on a appris que Greywal s’était dopé pendant sa carrière. Les gens qui suivent le vélo depuis longtemps disent : « Pierre Harvey a fait un travail colossal pendant la course en ligne ». Pouvez-vous nous parler de ce qui s’est passé ?

PH : Ce n’était pas prévu que je participe à la course sur route. Il y avait une équipe spécifique pour la route et une équipe spécifique pour le 100 km contre-la-montre. Moi j’étais dans l’équipe du 100 km mais lorsque les athlètes de l’équipe de route sont arrivés aux Jeux, l’entraîneur Pierre Hutsebaut est venu nous voir, Alain Masson et moi, et nous dit : Steve est en super forme, Louis va bien, mais les deux autres coureurs… On arrive du Tour du Colorado, les gars se font lâcher, sont pas assez forts. Ça nous prend 2 gars de 100 km qui font faire le travail, qui vont être devant pour Steve pour les 100-150 premiers km. Toutes les échappées vous embarquez dedans, quand ça va être la bonne Steve va se présenter et va embarquer dans l’échappée. Vous autres, la seule chose que je vous demande, c’est pour les échappées. Un tour c’est Alain Masson, le tour suivant c’est Pierre Harvey. Vous êtes dans toutes les échappées, vous en laissez pas une partir.

Moi j’avais terminé les 100 km, pour moi les Jeux étaient terminés dans ma tête, mais là on était là pour faire un travail de plombier, on allait aider Steve Bauer et on savait que Bauer avait une chance de médaille. Donc pour Alain et moi c’était un cadeau, on est là pour aider un des nos compatriotes à gagner une médaille et on sait qu’Alain et moi on n’a pas de chance de gagner une médaille. C’est plaisant ! On s’amuse, on est là pour 100 km pour une course de 180, 200 km. On est toujours un Canadien dans la tête. Alain et moi on fait notre travail. Rendus à 100-120 km moi je pars dans une échappée puis il se trouve que cette échappée-là c’est la bonne, c’est là où je vois Davis Phinney le meilleur américain, je vois Greywal, je me dis ça c’est la vraie échappée. 5-10 km plus loin Steve Bauer remonte. Moi je ralentis pour attendre Bauer. Je me dis les 3 médailles sont ici. J’ai continué à travailler le plus longtemps que je pouvais pour Steve mais quand tu t’entraînes pour un 100 km contre-la-montre tu roules à 50 km/heure pendant 2 heures, mais là une course sur route c’est plus 45 km/heure pendant 5 heures. C’est un peu moins rapide, mais dans les grosses montées j’avais un peu plus de difficultés, même si je suis un bon grimpeur. Mais pour le 100 km j’avais peut-être 10 livres de masse musculaire dans les cuisses, comme un patineur de vitesse, t’es rendu costaud, tu es un peu moins bon dans les montées.

Pour moi c’était un honneur d’être là. Tu te dis la médaille, c’est ici que ça se passe. Je suis resté dans le peloton et j’ai essayé de travailler pour Steve jusqu’à peut-être 160 km-180, mais à 20 km de la fin je me suis fait éjecter, j’avais tout gaspillé mes cartouches. Finalement Steve s’est rendu à la ligne et une petit erreur, mauvais braquet ou mauvais démarrage, il a terminé deuxième quand on sait qu’il était trois fois plus sprinter qu’ Alexi Greywal. Steve était très très bon en fin de course. C’était un ancien poursuiteur. Quand il était plus jeune il faisait de la poursuite sur piste, donc à 4 km de l’arrivée c’est inutile il y a personne qui peut l’empêcher.

La semaine suivante il a signé un contrat pro. On connaît toute sa carrière. Eu Europe, maillot jaune. C’est un des meilleurs cyclistes canadiens qu’on n’a jamais connu. Alain et moi on était très contents d’avoir contribué un petit peu.

ML : Deux Jeux olympiques dans la même année, et un an et demie plus tôt, vous êtes allé chercher votre diplôme d’ingénieur. Avez-vous des journées de 36 heures ?

PH : Mon cours à l’université, je l’ai fait en 6 ans. Au lieu de prendre de prendre 5 cours par session, j’en prenais 4. J’ai arrêté deux fois une session, avant les Jeux de Montréal et avant les jeux de Moscou. Je quittais la session du printemps pour aller m’entraîner encore plus. C’était une belle vie, bien remplie, super agréable. J’allais courir le matin, sur l’heure du midi j’allais à la salle d’entraînement, l’hiver j’étais avec le club de ski de fond. On avait plusieurs entraînements de groupe. La fin de semaine faire des courses. C’était super agréable et faisable d’avoir les deux en parallèle.

Je vois Alex qui prend des cours en droit. Il va faire son cours en 7-8 ans. Quand il va terminer il va pouvoir travailler dans un métier qu’il aime.

Moi je pense que les sportifs qui font juste une chose, qui se concentrent sur un seul sport, qui font rien d’autre dans leur vie, ça fait des carrières qui sont plus courtes. Ça devient stressant. Tu t’entraînes fort mais veut, veut pas il y a des périodes dans l’année, il y a la fatigue, les blessures. Tu te remets en question. En vieillissant tu vois des jeunes qui arrivent à côté de toi… La course de sélection pour les Jeux olympiques, si je suis pas dans les quatre premiers, c’est quoi mon avenir ? Je suis rendu à 27 ans, j’ai toujours fait du vélo, j’ai rien d’autre à faire dans la vie, c’est stressant. La veille de la course tu dors pas très très bien. Tu te dis si demain j’ai pas une bonne journée, c’est fini. J’ai vu ça mes coéquipiers très stressés. Ils prenaient 4 athlètes pour aller aux olympiques et lui était 5e, à 2 secondes du 4e. Mais cette journée-là si tu es pas 2 secondes devant, il retourne chez-lui.

Moi ça m’a permis de prolonger jusqu’à 31-32 ans ma carrière de skieur parce que je me disais la journée que je me casse une jambe ou que je n’ai plus le goût de faire du ski, je retourne travailler.

L’été je me souviens on avait des camps d’entraînement dans l’Ouest sur des glaciers. On partait au mois de juillet. Moi je travaillais pendant tout l’été et quand je partais deux semaines pour aller faire un camp d’entraînement de ski, pour moi c’étaient des vacances, parce que j’étais habitué de faire 3 heures d’entraînement par jour et travailler 8 heures par jour. Là me lever le matin, partir en hélicoptère, faire 2 heures de ski, revenir dîner, faire une sieste et à 3 heures pm me relever pour aller monter la montagne en course à pied ou en skis à roulettes, pour moi c’était tranquille ! 2 heures là, et une heure là, et après je me repose le reste de la journée !

J’arrivais au camp d’entraînement motivé. Quand j’arrêtais de travailler au mois d’octobre, pour moi je partais en camp de vacances. Tandis que mes chums qui passaient tout l’été à s’entraîner, rendus à l’automne ils étaient blasés. Ça faisait déjà 8 mois qu’ils s’entraînaient. Là il fait pas beau aujourd’hui, ça ne me tente pas d’aller m’entraîner. Moi il n’y avait pas de température qui m’empêchait. Je me disais ma job c’est m’entraîner. Moi j’avais du plaisir à le faire. Ça m’a permis de continuer plus longtemps malgré les périodes difficiles. Tous les athlètes passent par des périodes difficiles, des périodes un peu dépressives, parce que ça fait 3 semaines que ça va pas bien, l’autre course d’avant tu n’avais pas le bon fartage, celle-là t’a tombé… Tu reviens au Canada après une saison, tu as terminé 24e et là le journaliste demande « comment t’as fait hier » ? Ah ça bien été, j’ai fait 24. Là, lui, 24e, il comprend pas. Le Canadien de Montréal hier ils ont perdu, ils étaient contre Toronto et ils ont fini 2e. Deuxième c’est être pourri parce que tu t’es fait battre, 24e c’est ultra pourri. Ça veut dire quoi 24 ? C’est pas une notion qu’ils ont dans leur tête.

Moi il y avait des périodes où je revenais et je me disais ça vaut-tu la peine de continuer ? Être 24e au monde ça vaut pas cher.»

extrait d’une entrevue réalisée par Mathieu Laberge en 2012.



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