Mai 2007


Michel Coulombe

Martin Gilbert est né à Châteauguay. Sa famille y vit toujours. C'est là, dans la partie sud-ouest de la couronne montréalaise, que se trouve son point d'ancrage lorsqu'il est au Québec. Aussi roule-t-il souvent dans sa région. En Montérégie, aux portes du Suroît. D'ailleurs, il n'en fait pas un secret : cette région, il la connaît par coeur. À l'envers comme à l'endroit. Et, invariablement, sur deux roues.

Lorsqu'il monte en selle, Gilbert est entouré de maisons en rangée. Quartier en apparence très paisible. Vie de banlieue. Il lui suffit de quelques vigoureux coups de pédale pour laisser derrière lui ce cadre urbain. Le coureur longe la rivière Châteauguay, emprunte le boulevard d'Youville et, dès le moment où il traverse le pont en bois sur lequel on a aménagé une voie pour les cyclistes, la ville, dont les origines remontent au XVIIe siècle, paraît déjà loin derrière. Il est vrai qu'à Léry, sur le chemin du Lac-Saint-Louis, on a vite fait de s'abandonner à la beauté des lieux. Sur la gauche, de magnifiques maisons en pierre, des parterres fleuris, de grands arbres sous lesquels on a tout de suite envie de paresser. Sur la droite, bordé de quais jetés ici et là, le lac Saint-Louis, qui tient la ville à distance.

Balade familiale
Comme tous ses collègues de l'élite cycliste, Martin Gilbert s'entraîne avec des professionnels. Il roule donc avec ses coéquipiers, bien sûr, mais aussi avec d'autres coureurs québécois. Toutefois, lorsqu'il part de Châteauguay, c'est différent. Martin Gilbert prend régulièrement la route en famille. Il faut dire que sa copine, Mathilde Hupin-Debeurme, étudiante en médecine, est championne de vélo de montagne. Quant à son père, Daniel, professeur de génie mécanique au cégep du Vieux Montréal, c'est un vétéran du triathlon. Lorsqu'ils discutent des trajets qui s'offrent à eux, le père et le fils se contentent de phrases incomplètes. Un repère, un nom de village, le nombre de kilomètres, le détour par une route moins fréquentée. Par ici ou par là ? Au final, l'aîné tranche en rappelant que c'est lui qui a fait découvrir ce trajet au jeune Martin. Ce dernier, qui ne veut pas être en reste, ajoute qu'on passera néanmoins par tel endroit pour approcher les 65 km. Voilà, tout le monde a raison. En selle !

Une balade à vélo en famille, chez les Gilbert, c'est quelque chose de sérieux. Le garage paternel n'a d'ailleurs rien à envier à bien des ateliers de vélo. Cuissards, maillots, accessoires, montures haut de gamme, on tient la cadence et on pédale avec énergie. N'empêche, sur ce trajet, dès qu'on s'arrête un instant il devient facile d'entrer en contact avec les gens du coin. Ainsi, il suffit de se montrer un tant soit peu intéressé par un curieux cabanon, construction insolite placée en avant-poste devant une maison, pour qu'un vieil homme, le propriétaire, sorte de chez lui en trottinant, trop heureux de pouvoir fournir des explications sur cette maisonnette construite avec le bois des ruches qu'il lui a fallu détruire. Aujourd'hui, des années plus tard, sa création trouve enfin une fonction, un sens : des enfants y attendent l'autobus. Allez, on reprend la route...

Là, comme ailleurs sur le parcours, les Gilbert sont à peu près assurés de croiser des connaissances, d'autres mordus du vélo, les uns solitaires, les autres en famille.

Les cyclistes seraient en nombre croissant dans la région. La tenue du Défi métropolitain en 2005 aurait en effet donné une impulsion au cyclisme. On a vite fait de comprendre que les connaissances de Daniel Gilbert vont bien au-delà des individus. De toute évidence, les installations sportives de la région n'ont aucun secret pour lui, comme d'ailleurs tout ce qui touche le vélo : les courses, les circuits, les boutiques. Il agrémente le parcours de questions pièges. Probablement par déformation professionnelle. « Connaissez-vous les CSO ? » demande-t-il, sourire en coin. Nommés de la sorte en référence à CSC, les Crinqués du sud-ouest se rejoignent au pont des Bourdon. Mollets indécis, s'abstenir. La description paternelle fait sourire le fils qui, loin de tout ramener à ses propres exploits, s'assure qu'on connaisse bien Czeslaw Lukaszewicz, champion cycliste en début de quarantaine qui habite, lui aussi, Châteauguay. Certains étés, les deux Châteauguois se retrouvent à la ligne de départ des Mardis cyclistes de Lachine.

Dans l'ensemble, le circuit des Gilbert est peu fréquenté par les automobilistes. Comme la perfection n'est pas de ce monde, il faut bien se résoudre à emprunter la 138, passer par Maple Grove et traverser Beauharnois, ville fusionnée, par la rue Saint-Laurent. Rien là qui puisse effrayer le cycliste impressionné par la circulation automobile. On se rend de la sorte jusqu'à Melocheville, d'où l'on aperçoit l'île Perrot. À partir de là, le cycliste a accès à un réseau de pistes cyclables en asphalte ou en poussière de roche. Ainsi, en poussant jusqu'à Valleyfield, on accède à la piste Soulanges, qui fait une quarantaine de kilomètres. Le clan Gilbert emprunte plutôt la piste qui longe le canal de Beauharnois. Ce circuit de voies cyclables fait 47 km, dont 36 sont asphaltés.

Paradis du sprinter
Comme il n'y a aucune dénivellation le long du canal et souvent bien peu de monde, on est tenté d'y voir une forme de paradis du sprinter, l'endroit parfait pour se donner à fond. Martin Gilbert ne s'en prive pas, lui qui craint la monotonie. Il varie le rythme aussi bien que les parcours là où d'autres coureurs choisissent les rituels immuables et adoptent la vitesse constante. S'il est seul et qu'il doit s'astreindre à taire des intervalles quatre ou cinq heures durant, alors il écoute des émissions en baladodiftusion. « En voyage, estime-t-il, les deux amis du cycliste sont le MP3 et l'ordinateur portable. »

Cette véloroute aménagée avec la collaboration d'Hydro-Québec conduit à la Halte des villages, aménagée il y a deux ans. À partir de là, les Gilbert prennent à gauche vers Saint-Louis-de-Gonzague. Le patrimoine architectural de l'endroit ne freine pas leur cadence. Ils empruntent ensuite le chemin de la Rivière-Saint-Louis Nord. Il accompagne les méandres de cette rivière, qui se jette dans le lac du même nom. Le paysage change alors du tout au tout. On roule désormais en milieu rural. Havre de paix pour le cycliste. Peu de circulation, des maisons coquettes, des champs et des pâturages. Ici et là, des lignes droites qui ont des allures de pistes d'accélération. Tout ce qu'on entend, à l'exception de la machinerie agricole, c'est le chant des oiseaux.

Le trio prend la rue de l'Église jusqu'à la jolie église Saint-Étienne à Saint-Étienne-de-Beauharnois, puis le chemin Saint-Louis (route secondaire 236) avant d'aller retrouver la rivière Châteauguay, sinueuse, du côté de Sainte-Martine, où l'on a récupéré une emprise ferroviaire abandonnée, au grand bonheur des cyclistes et des patineurs. La veille, un violent orage avait frappé la région. D'énormes branches jonchent le sol. Quant à la rivière, elle paraissait bien sombre et anormalement haute pour la saison. Mais qu'importe au cycliste, car beau temps mauvais temps, elle le guide sur le chemin du retour jusqu'à Châteauguay.

Ce serait mentir que de laisser croire que Martin Gilbert roule exclusivement dans les environs de sa ville natale. Il partage ses sorties entre trois régions qui résument bien sa vie. Bromont, port d'attache de l'élite québécoise. Sherbrooke, là où étudie Mathilde. Et Châteauguay, évidemment. Trois régions. Une pour le travail, une pour l'amour, une pour la famille. L'équilibre n'est-il pas indispensable quand on passe une grande partie de sa vie sur deux roues...


Page mise en archives par SVP

Guy Maguire, webmestre, svpsports@gmail.com
Consultez notre ENCYCLOPÉDIE sportive

veloptimum.net