Est-ce que votre médecin vous écoute? J’espère bien, parce que c’est essentiel. Mais vous parle-t-il suffisamment? Si oui, c’est un bon point; sinon, posez-lui plus de questions! Enfin, le comprenez-vous bien? Pas toujours? Ah! c’est peut-être parce qu’il parle «docteur», ce dialecte un peu étrange qu’il utilise un peu trop souvent.
Mais peut-être ne connaissez-vous pas ce dialecte parlé depuis plus de 2 500 ans par les disciples d’Hippocrate, genre de secte dont les membres se déplacent avec un stéthoscope accroché au cou. Péniblement appris à l’université puis à l’hôpital, il ressemble à la langue que vous parlez, mais son vocabulaire est bien différent, sans parler de son écriture.
On estime que le dialecte «docteur» comporte environ 5 000 mots, soit l’équivalent du vocabulaire d’une langue. En quelque sorte, le rôle du médecin consiste notamment à le traduire pour ses patients, en temps réel. Ce qui ne fonctionne pas tout le temps, bien entendu.
Le vocabulaire n’est toutefois pas le seul problème: on trouve également plein d’abréviations obscures, qui parsèment autant les conversations d’initiés que les notes médicales, dont la calligraphie hiéroglyphique n’est d’ailleurs déchiffrable que par les pharmaciens et les infirmières.
Bref, il n’est pas facile pour le novice de lire correctement un dossier. Pour vous donner une idée, prenez cet exemple commun:
«Pt ATCD de MPOC, HTA, MVAS, Ao asc. 43 mm (ETT 2015), MCAS / Stent sur CD en 2011, Bx occluse, double anti-plaquetaire (ASA / Plavix) X 2015. HMA: DRS transfixiante à début brutal 8/10 X ce AM, + diaphorèse, + dyspnée et même quasi-syncope, paresthésies MSG et cervicalgie G. TA élevée, pouls asymétrique D > G, souffle aortique de régurgitation et? sous-clav D?, poumons MV dim, pas d’IC, abdo souple, Ao non pulsatile. EDU = épanch. péric. 2 cm. Dx: Dissection aortique type A prob. SCAN STAT demandé. Chx avisé, nitrates et BB donnés, NPO, gaz, 2 IV, TA visée autour de 90 syst. Deux culots en réserve. SV q 15 min. Explications données. Pronostic réservé. À suivre.»
Pas évident, n’est-ce pas? C’est pourtant la description absolument limpide de ce qu’on appelle une dissection aortique, une des grandes urgences médicales, consistant dans la déchirure aiguë de l’aorte et pouvant entraîner le décès dans les minutes qui suivent. Quand il s’agit de traduire ce genre de réalité pour le patient, le défi est donc de taille.

Mieux communiquer
Depuis quelques années, on dirait que je me pose de plus en plus de questions à propos de la communication médecin-patient et, surtout, de l’effet réel de mes mots sur les patients. Peut-être parce que j’ai appris à (un peu) mieux communiquer depuis 20 ans grâce à diverses expériences médiatiques à titre de chroniqueur, d’animateur, d’expert ou de militant?
J’y ai notamment constaté ceci: parler dans les médias n’est pas très différent de parler à son patient, pour ce qui est des défis de la communication. Dans tous les cas, il s’agit de passer efficacement de l’information et de s’assurer le maximum de celle-ci sera retenu.
Le défi, c’est donc de se rendre compréhensible pour les patients, qui doivent participer à une prise de décision «éclairée» grâce à ces informations. Mais les notions médicales, déjà souvent complexes, deviennent parfois opaques lorsqu’elles sont prononcées dans le dialecte «docteur».
De manière générale, malgré certaines formations en cours d’études (reçues toutefois à un moment où les concepts ne sont pas encore vraiment maîtrisés), les médecins restent généralement de mauvais traducteurs, à mon avis.
Quand j’enseigne à mes résidents ou que j’observe certains échanges médicaux avec les patients, je prends davantage conscience que l’information — pourtant cruciale ! — se perd souvent dans les méandres du vocabulaire, que le patient n’arrive presque jamais à maîtriser. L’important est au moins de s’en rendre compte.
Quelques trucs
On dit que nos patients comprennent environ 10 % des informations fournies dans les épisodes de soins, mais je pense que nous avons une responsabilité importante dans ce déficit communicationnel majeur. Plusieurs difficultés nous éloignent de ce but, pourtant essentiel, d’être bien compris par les patients.
Notre langue technique permet de décrire la complexité des choses, soit, mais beaucoup de nos patients sont laissés en plan dès les premières secondes d’un entretien médical parce qu’il ne suivent plus si nous ne simplifions pas les choses. Il est triste de les voir parfois hocher de la tête sans poser de questions, comme si tout cela allait de soi, se contentant d’une explication qui n’en est plus une.
La complexité des concepts abordés constitue une autre barrière. Et le manque de temps est aussi l’ennemi d’une communication efficace, mais nous n’avons pas toujours le luxe d’en avoir beaucoup, surtout à l’urgence.
Quelques trucs sont donc les bienvenus. Vous pouvez même les suggérer à votre médecin quand vous ne le comprenez pas. Il faut d’abord éviter tout vocabulaire pointu qui, sans qu’on s’en rende compte, contamine constamment les échanges avec vous. Mais pour cela, encore faut-il le réaliser !
Pour y arriver, ce qui ne fonctionne pas toujours, j’essaie de cibler à l’avance l’information à transmettre, afin de me concentrer sur une ou deux idées cliniques essentielles, parfois trois, mais jamais plus. Il faut ensuite s’efforcer de bien choisir ses mots afin de s’exprimer simplement et efficacement, tout en demeurant rigoureux. Prendre souvent des pauses dans les explications est toujours une bonne approche afin de vérifier si le patient comprend.
Mais c’est encore mieux de vérifier formellement la compréhension du patient, en lui demandant par exemple ce qu’il a saisi de l’explication. Ce test de réalité conduit à des résultats surprenants, le patient disant parfois le contraire de ce qu’on vient de lui expliquer avec conviction. Ce qui veut souvent dire qu’il faut recommencer.
Communiquer dans les deux sens
Vous vous en doutez, la communication médicale est bidirectionnelle. C’est essentiel, parce que mon travail à l’urgence repose à plus de 80 % sur l’information fournie par les patients, spontanément ou bien en réponse à mes questions.
Les mots du patient étant la source la plus précieuse d’information, le médecin doit toujours être attentif pour en capter toutes les nuances. Mon premier devoir, c’est donc d’être à l’écoute!
Il ne s’agit pas non plus de se limiter à fournir des informations ou à en recevoir. Pour être bien compris et s’assurer que l’information sera retenue, il faut établir un lien, que le courant passe, que les mots ne se perdent pas dans le vide. Il s’agit donc d’incarner l’information, de la rendre vivante, en établissant un lien émotif pour que le message passe mieux. Sans oublier que l’émotion aide à fixer la mémoire.
Mais si votre médecin s’obstine à parler le «docteur» et que vous ne le comprenez pas, demandez-lui de traduire. Parce qu’il en va de votre santé.
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Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal.