On n'a plus besoin du point d'interrogation. La voiture est bel et bien la nouvelle cigarette.

Insensiblement, notre perception de l'automobile change. Comme nous avons changé au fil des ans notre perception de la cigarette. Cela a rendu parfaitement acceptables des restrictions sur l'usage du tabac que même les non-fumeurs, il y a 25 ans, auraient crues dignes d'un régime totalitaire.
La même chose arrive à l'automobile. La conscience de plus en plus aiguë des dimensions nocives de l'automobile se lit dans les lois, les décisions des tribunaux, le discours public.
Du côté écologique, c'est évident, les restrictions à l'utilisation de l'automobile iront en augmentant: taxation, obligations d'efficacité énergétique, bannissement dans certains quartiers.
Mais ce qui se pointe de nouveau et de potentiellement spectaculaire est du côté de la sécurité publique. C'est une question de temps avant que quelques États américains, ou quelques individus, lancent des recours dévastateurs contre les constructeurs d'automobile.
Les victimes de la vitesse folle au volant n'auront pas un argument farfelu quand ils se présenteront en cour avec des vidéos de publicités des grandes marques de voiture.
Les limites de vitesse ne dépassent généralement pas 110 km/h en Amérique du Nord. Toutes les voitures ont un système électronique de limitation de la vitesse par ordinateur. Certaines marques de voiture ont une limite fixée par ordinateur quelque part entre 160 et 185km/h. Mais ce n'est évidemment pas le cas de toutes.
Les constructeurs vendent des véhicules dont ils pourraient limiter la vitesse facilement. Mais ils savent aussi que la vitesse est un des principaux arguments de vente des voitures. Les études démontrent - êtes-vous surpris? - que les propriétaires de voiture sport sont ceux qui aiment le plus leur voiture. Non pas que le propriétaire d'une Yaris n'aime pas la sienne: il est plus indifférent à l'objet. Tandis que le propriétaire d'une Mustang, par exemple, est très excité par la chose.
Non seulement les constructeurs ne limitent pas les vitesses, mais ils renforcent les comportements délinquants par la publicité, que ce soit les «vroum, vroum, vroum», «tasse-toi mon oncle» ou toutes ces autres où l'on voit une voiture qui course contre un avion, qui fait des courses de rue, qui accélère de manière exagérée, etc.
Un jour, donc, la mère d'un jeune conducteur mort dans un accident de la route, ou le père d'une jeune fille handicapée du fait d'un chauffard, plaidera ça devant un jury américain. Comme des cancéreux l'ont plaidé contre des fabricants de tabac, ils tenteront de prouver la responsabilité des constructeurs d'autos. Et ils gagneront. Et des États entreront dans la danse.
C'est déjà le cas, en fait. Il y a quelques années, Ford a été poursuivi par un regroupement d'États pour une publicité trompeuse au sujet de ses VUS. La publicité montrait un 4x4 hors route, puis faisant une manoeuvre d'urgence à haute vitesse. Banal, direz-vous. Pourtant, on a jugé que la publicité était trompeuse et dangereuse, car elle omettait de mentionner que les 4x4 sont trois fois plus susceptibles de capoter que les voitures ordinaires. On reprochait aussi à Ford d'avoir insisté sur l'espace de rangement sans dire que, selon sa répartition, le bagage pouvait causer des dangers. En 2003, Ford a versé 51,5 millions de dollars américains, dont 30 millions ont servi à une campagne de prévention.
Il y a 10 ans, quand les premières poursuites de fumeurs ont été intentées, on ne leur accordait aucune chance: tout le monde sait que la cigarette est dangereuse. Le fumeur sait quel risque il prend. Après quelques revers, les poursuites ont réussi en montrant la mauvaise foi des fabricants de cigarettes.
La même chose se prépare pour les automobiles. On ne pourra pas dire qu'ils n'ont pas couru après, même s'ils écrivent en petites lettres, dans les pubs où l'on voit des voitures prendre des courbes à des vitesses apparemment vertigineuses: pilote professionnel, n'essayez pas ça à la maison.
Je ne vois pas dans ces recours une solution à l'irresponsabilité des individus et des constructeurs. Bloquer à 130 toutes les voitures n'empêcherait pas de rouler à 90 dans une zone de 50.
C'est plutôt le symptôme d'une prise de conscience. D'un changement de perception et de mentalité.
Comme les fumeurs ont protesté, les amateurs de vroum-vroum crieront à l'assassinat de la liberté individuelle. Mais quand on aura bien fait le compte des coûts et des bénéfices, quand on aura pensé à la liberté perdue dans les cimetières et dans les chaises roulantes, la liberté de rouler sans contrainte aura perdu, comme celle de fumer n'importe où. Radars, limites électroniques, limitations pour les jeunes, baisse du taux légal d'alcool dans le sang, augmentation des peines et des amendes, confiscation des véhicules des délinquants, etc. On y est.
Dans 25 ans, on regardera notre rapport actuel à l'auto comme on regarde avec dégoût les années où les parents fumaient dans la voiture et où c'était normal.
En 2006, 717 Québécois sont morts sur les routes. Près du quart à cause de la vitesse, selon la SAAQ. Le quart de ces morts n'avaient pas 25 ans. Certes, c'est beaucoup moins qu'il y a 30 ans. Mais c'est tout de même un bilan médiocre. Si le Québec affichait le même bilan par habitant que l'Ontario, il y aurait eu 229 morts de moins l'an dernier. Cette seule différence de performance représente deux fois et demi le nombre de meurtres commis au Québec en 2006 (93).
L'idée a fait son chemin: toutes ces vies perdues pour rien, sans parler des milliers de vies gâchées, ne sont pas une fatalité.
Tranquillement, l'idée fait aussi son chemin qu'on n'a pas tout essayé pour que cet objet extraordinaire soit de moins en moins un tombeau. Tant mieux.
19 novembre 2007
Il est beaucoup question des valeurs québécoises. Nous nous disons tolérants, respectueux, épris d'égalité, solidaires, écologistes, pacifistes... Pourtant, ces beaux principes, nous les rangeons au fond du coffre de notre conscience dès que nous prenons le volant. Sur les routes, les Québécois sont tout sauf respectueux. Nous sommes des intégristes de la vitesse.

NOUS ROULONS BEAUCOUP TROP VITE - Il suffit de respecter les limites de vitesse pendant quelques jours pour le constater: presque tout le monde dépasse ces normes de 20 km/h, 30 km/h, quand ce n'est pas davantage. Le député adéquiste Pierre Gingras soutenait la semaine dernière que la vitesse maximale devrait être haussée à 120 km/h sur les autoroutes: «Il faut que la limite de vitesse affichée représente la limite de vitesse que vous pouvez conduire en toute sécurité sur cette route-là.» (sic) Est-il sécuritaire de rouler à 120 km/h sur la 40? Peut-être. Mais ça l'est sûrement davantage de rouler à 100 km/h. Et ça l'est évidemment beaucoup moins de filer à 132 km/h, comme l'a fait la semaine dernière le chauffeur de la ministre des Transports, pris en flagrant délit par le Journal de Montréal.
Pourquoi sommes-nous si pressés ? Conduire vite réduit la durée d'un trajet d'à peine quelques minutes. Les risques d'accidents, par contre, sont sensiblement augmentés, de même que la consommation d'essence. Ne sommes-nous pas de grands écologistes, au Québec ?
NOUS SUIVONS DE TROP PRÈS - Il n'y a rien de pacifique dans le fait de coller son pare-chocs contre celui de la voiture qui nous précède. Le conducteur ne se prend pas pour Jacques Villeneuve ? Et alors ? Suivre de près est dangereux, arrogant et, pour tout dire, stupide.
LES CAMIONNEURS SE FICHENT DES VOITURES - Beaucoup de chauffeurs de camion ne tiennent aucun compte de l'effet de leur conduite sur les autres usagers de la route. Ils roulent trop vite, surtout par mauvais temps, et usent sans cesse de la grosseur de leurs mastodontes pour intimider les automobilistes. Le respect, vous connaissez ?
UNE NATION DE RESQUILLEURS - Dès qu'une file s'installe, les resquilleurs apparaissent. C'est une minorité, mais une grosse minorité. Il n'y a pas de comportement plus méprisant, plus égoïste que celui-là. Elle est où, la solidarité ?
Depuis des décennies, les Québécois aiment se comparer aux conducteurs pépères de l'Ontario. Quand on y songe, pourtant, cette comparaison n'est pas du tout à notre avantage.
Les changements au Code de sécurité routière proposés par le gouvernement Charest ne rendront pas à eux seuls nos routes plus sûres. Il nous faut opérer un changement de culture. Ce changement serait conforme aux valeurs que nous disons avoir. Il rendrait nos routes plus accueillantes. Il diminuerait le stress de tout le monde. Il ferait chuter le nombre de victimes de la route. Et il permettrait d'abaisser notre consommation d'essence, pour le plus grand bien de notre portefeuille et du climat.
On commence quand ?