Le Québec succombera-t-il à la mode du diamant de synthèse fabriqué à partir des cendres d'un défunt ?
Carole Paquette a choisi son diamant. Il sera bleu, comme la couleur des yeux de son père décédé en 2005. Elle est la première Québécoise à commander un Diamant du souvenir. La pierre sera taillée de toutes pièces à partir... des cendres de son père.
Annie Mathieu
Trois ans après la mort de M. Paquette, sa fille a été séduite par l'idée d'utiliser les cendres paternelles pour les réincarner en diamant, un bijou « fort », comme l'homme qu'il était. II lui a suffi de fournir aux nouveaux distributeurs québécois de la compagnie LifeGem 250 grammes de cendres. Puis Carole a choisi le modèle et le support sur lequel la pierre précieuse sera montée. Elle portera son deuil au doigt puisque son choix s'est arrêté sur une bague, un alliage d'or et d'argent.
Depuis ses débuts en 2002, l'entreprise LifeGem de Chicago a vendu près de 4000 Diamants du souvenir. Disponibles dans une variété de formes et de couleurs, ce sont les carats et la couleur de la pierre qui déterminent le prix du diamant. La plus petite pierre coûte environ 2500$ et le prix peut grimper jusqu'à 25 000$.
Un coût injustifié pour des diamants qui ne sont pas naturels, croit Thomas Stachel, Ph.D spécialiste des diamants. « Les diamants de synthèse, explique-t-il, sont fabriqués en quelques heures grâce à une technologie de pointe. Ils sont surtout utilisés dans la fabrication d'outils destinés à couper, polir ou scier des matériaux durs comme le verre, la céramique ou le bois. » Ils valent une fraction du prix des diamants naturels qui scintillent dans les plus beaux comptoirs de bijouterie de la planète.
Le diamant choisi par Carole Paquette a coûté 2700$. La bague n'est pas incluse dans le prix, la facture totale s'élève à 3700$. « Le calcul a été rapide, explique-t-elle, un cercueil coûte au minimum 4000 $. C'est un peu fou de mettre l'argent en terre ! Le diamant, au moins, je vais le garder toute ma vie. »
L'idée est venue des Américains Rusty et Dean VandenBiesen qui, pendant plusieurs années, ont cherché à mettre au point un diamant de synthèse avec le carbone des cendres de défunts. Un pari réussi en 2002 alors que les frères tentaient l'expérience avec la peau d'un porc, très proche de celle des humains.
Rusty était obsédé par l'idée de la mort depuis qu'il était tout petit. Un jour, il a vu des reliques religieuses chez notre grand-mère et a eu très peur. Depuis, il a toujours cherché à se réconcilier avec la mort », explique Dean VandenBiesen, cofondateur de l'entreprise. C'est en visionnant un documentaire à la télévision sur la fabrication des diamants de synthèse que l'idée de cristalliser des cendres de défunts est venue. « Ils montraient que l'on pouvait faire des diamants à partir d'un pot de beurre de cacahuètes, illustre Dean en riant. Pourquoi pas avec des cendres d'humains ? »
Bill Sefton est le premier client à avoir « diamanté » un proche. Sa fille Valery, atteinte d'un cancer, meurt à l'âge de 26 ans. La famille trouve que l'idée des diamants permet à chacun de ses membres de garder auprès d'eux une partie de la jeune femme. Six diamants de Valery sont commandés. Un battage médiatique extraordinaire s'ensuit : c'est le début d'une nouvelle forme de commémoration des défunts. Le marché s'étend rapidement des États-Unis au Canada, puis à l'Europe et au Japon.
La compagnie offre désormais la possibilité de faire briller de mille feux les souvenirs d'animaux domestiques, une demande qui représente près de la moitié des ventes de LifeGem.
Un marché pour le Québec
Depuis la fin janvier 2008, les Services mémorables Harmonia inc., une compagnie de services funéraires alternatifs de Québec, offrent la gamme de Diamant du souvenir. Sa mise en marché est délicate, explique Yvon Rodrigue, président. « Il ne faut pas que ce soit perçu comme morbide. Le but est vraiment la commémoration du défunt » insiste-t-il.
Carole Paquette est d'avis que les Québécois seront réceptifs à l'idée, de plus en plus de gens veulent avoir des objets qui célèbrent la mémoire de leurs proches décédés, croit-elle.
« Le diamant est une belle illustration de notre incapacité à nous faire une représentation de l'agrès-mort », souligne Sébastien St-Onge, sociologue et auteur du livre L'industrie de la mort . Il croit que le diamant s'inscrit simplement dans la panoplie de nouveaux produits funéraires disponibles sur le marché. « Le Québec a perdu ses repères religieux, le capitalisme vient simplement à la rescousse de notre incapacité à apprivoiser la mort », conclut-il.
Le synthétique, mode d'emploi
Les Diamants du souvenir sont produits de la même façon que tous les diamants de synthèse.
Le carbone, matériau de base, doit être soumis à des températures et à une pression équivalente à ce que l'on retrouve dans la nature. Le processus prend des millions d'années lorsqu'il est produit naturellement. Grâce à une technologie de pointe, on est capable de recréer ces conditions en quelques heures. Les diamants créés sont généralement utilisés industriellement puisqu'ils sont imparfaits et beaucoup moins beaux que les naturels, choisis pour faire des bijoux de valeur.
Pour fabriquer un Diamant du souvenir, il faut isoler le carbone des cendres du défunt. Ce processus d'isolement du carbone est très complexe, explique Thomas Stachel, Ph. D, spécialiste des diamants. Généralement, lorsqu'un corps humain brûle, il reste très peu de carbone solide, souligne-t-il. Les frères VandenBiesen, de la compagnie LifeGem, affirment avoir découvert une méthode scientifique leur permettant de récupérer suffisamment de ce carbone pour produire des diamants. Ce processus est breveté, peut-on lire sur le site internet de l'entreprise.
Approximativement 200 grammes de cendres sont nécessaires pour la fabrication d'un diamant d'environ 0,25 carat, 50 milligrammes de carbone peuvent être extraits de cet échantillon, affirme Dean VandenBiesen. Pour la production de diamants plus gros, d'autres sources de carbone peuvent être utilisées.
Ce carbone est transformé en graphite puis soumis à des températures et à une pression très élevée dans ce qui est appelé par l'entreprise une « presse à diamant ». Cela cristallisera la pierre et en résultera un diamant.
Celui-ci sera taillé et poli au goût du client. Les diamants jaunes, verts et rouges sont moins chers puisqu'ils restent moins longtemps dans la presse à diamant, explique Dean VandenBiesen. Quant aux pierres transparentes ou bleutées, elles sont plus chères puisqu'elles prennent plus de temps à produire.