1er juin 2008


photo : Penguin Books

Humour postsoviétique

Martine Desjardins

Connaissez-vous l'histoire de la dame russe qui voit un chameau pour la première fois et qui s'exclame : « Regardez ce que le KGB a fait à ce pauvre cheval ! » ?

Le socialisme soviétique est le seul système politique à avoir engendré sa propre catégorie d'humour. Ronald Reagan, qui collectionnait les blagues du genre, en avait apparemment amassé plus de 15 000. Il lui en manquait sûrement beaucoup : sous Staline, 200 000 personnes ont été envoyées en Sibérie pour avoir lancé une plaisanterie de trop. Derrière le rideau de fer, le rire était non seulement une réponse désespérée à la censure et à la répression, mais aussi une façon d'endurer le dysfonctionnement de la vie quotidienne : « Il y aura des averses demain. - Faudra-t-il faire la queue aussi pour ça ? » « Qu'est-ce qui est plus froid que l'eau froide en hiver ? - L'eau chaude. »

Voilà la tradition à la fois lourde et légère dont a hérité Elena Botchorichvili, une Géorgienne au talent fulgurant qui écrit en russe et vit à Montréal.( Note du webmestre :Ell est la conjointe de Richard Chartier chef de pupitre aux Sports à La Presse) Sovki, son quatrième roman, relate l'histoire des Gomarteli, une famille de Tbilissi qui détient depuis 300 ans le secret d'un baume miracle contre l'impuissance. Dans cette fantaisie aussi colorée qu'un tableau de Chagall, où les hommes séduisent les femmes d'un seul regard et où les fiancées s'envolent au vent, chaque page bouillonne d'esprit, chaque phrase suscite un sourire - même dans les moments les plus tragiques. Quand, par exemple, un vieillard explique pourquoi il a été interrogé par la police stalinienne : « Comme tout le monde. On m'avait arrêté soit parce que j'étais contre, soit parce que j'étais pour. »

Elena Botchorichvili maîtrise aussi parfaitement l'humour absurde et s'en sert pour tourner en dérision la paranoïa galopante qui sévissait sous Staline. Ainsi, un des personnages craint le goulag lorsque son buste en plâtre de « l'homme d'acier » est ébréché. Jugeant trop dangereux de le jeter au rebut, il entreprend de le faire disparaître autrement « Toutes les nuits, dans le silence, la tête sous une couverture, il pilait Staline dans un mortier de pierre. Il obtenait de la poudre. Le matin, il sortait, le poing serré, et parcourait les rues en desserrant lentement les doigts. » Sous ce régime de terreur où l'on écrase les êtres humains pour en faire un peuple homogène, le baume Gomarteli devient un symbole de dissidence, en rappelant que « le plus important, ce sont les ingrédients ». Sans individualité, les hommes ne sont rien que des « Sovki ». Un autre jeu de mots de l'ère com¬muniste : en russe, ce diminutif de « Soviétiques » veut aussi dire « porte-poussière ».


SOVKI

Depuis trois cents ans, de génération en génération, la famille Gomarteli se transmet la recette d’une pommade aux vertus médicinales étonnantes. À l’époque des répressions de Staline, le jour où le grand-père est interrogé par la Tchéka, il crache tout de suite la recette, et la répète encore et encore. Non qu’il ait peur pour sa vie, mais parce qu’il veut mourir vite. Grand-père se moque de ses bourreaux : «Le principal ingrédient, c’est la voix! Nous seuls, les Gomarteli, avons cette voix qui donne son pouvoir au remède! » Chacun des membres de la famille Gomarteli – on fait la connaissance de plusieurs générations dans Sovki – passe à travers un moment d’auto-questionnement, parfois si intense que cela devient insupportable. La voix des Gomarteli, apparemment, éveille non seulement les vertus curatives de la pommade, mais rend également les femmes folles d’amour. Le petit-fils, Artchil Gomarteli déshabille les femmes en leur chantant à l’oreille, ou ce sont des femmes qui se déshabillent pendant qu’il chante? Qui sont ces gens de l’ère soviétique, ces «Sovki»? Pourquoi sont-ils mêlés les uns aux autres, comme des ingrédients indifférenciés d’une pommade ? Et qui possède la voix magique? Qui est Staline? Le diable? Dieu? Un parfait idiot! selon les mots de grand-père Gomarteli.

Elena Botchorichvili a écrit Sovki en phrases très courtes, pleines de subtilité et d’humour noir. C’est pourquoi on la compare souvent à une autre romancière issue d’un ancien pays communiste, Agota Kristof. Pour certains, elle se rapproche davantage de la précédente génération d’émigrés, dont le russe Ievgueni Zamiatine, auteur du roman Nous autres. Mais avec sa prose si particulière, imagée, rythmée, Elena Botchorichvili a créé un nouveau genre, le « roman sténographique », qui n’a pas d’équivalent parmi la littérature postsoviétique, quelle que soit l’époque ou le pays.

Librairie Pantoute