15 mars 2008

Parlez-vous Franqus ?

Un autre dictionnaire célébrant le joual, diront certains. À tort. Le Franqus est plutôt le premier ouvrage recensant le français standard en usage au Québec.

Jean-Benoît Nadeau

« Voyons donc ! On a déjà le Larousse et le Robert. » C’est ainsi qu’avaient spontanément réagi les membres du conseil d’administration de la Conférence régionale des élus de l’Estrie lorsque Pierre Martel et Hélène Cajolet-Laganière, linguistes de l’Université de Sherbrooke, leur avaient soumis, en 1997, l’idée d’investir dans un projet de dictionnaire usuel québécois. Pourtant, les deux profs étaient sortis de la rencontre avec un chèque de 350 000 dollars. « Nous leur avions montré que des mots aussi courants que “vice-première ministre”, “Cour suprême”, “écotourisme”, “MRC” ou “CLSC” n’existent ni dans le Robert ni dans le Larousse », raconte Pierre Martel.

Très attendu, ce premier dictionnaire du français standard en usage au Québec sera présenté au public dans sa version électronique en juillet 2008, à l’occasion du congrès de la Fédération internationale des professeurs de français, à Québec. Les Publications du Québec lanceront la version papier à l’automne 2009. Le Franqus (pour Français québécois : usage standard) promet une petite révolution, car la plupart des francophones cultivent depuis longtemps l’idée qu’il n’existe qu’un « bon français » : celui des dictionnaires parisiens.

« On ne peut plus vivre avec l'illusion qu'il n'y a qu'une forme de français. C'est périmé, il faut ouvrir les fenêtres. Ne serait-ce que pour décrire toutes les idées que le français véhicule» , dit le lexicographe en chef du Robert, Alain Rey, qui a participé au comité scientifique du Franqus. Pierre Martel renchérit: « Abri d'auto", cela n'existe pas à Paris, mais ici, oui. Il est normal que nous regardions le français depuis l'Amérique plutôt que de Paris.»

Chercheur en linguistique statistique, Pierre Martel est incollable en matière de particularités québécoises. Des mots ou expressions comme «truite mouchetée », «deux-par-quatre» ou «petites créances» sont courants, explique-t-il, mais ne figurent dans aucun dictionnaire français. D'autres n'ont été « admis » que récemment, tels « téléroman », « poutine », « rondelle » (de hockey), « joual », « pitonne », « traversier » ou « croche», et l'acception québécoise de certains passe après les usages régionaux de France. Le Franqus ne sera pas pour autant un dictionnaire du joual. « Ce sera celui de la meilleure communication publique écrite au Québec », insiste Conrad Ouellon, président du Conseil supérieur de la langue française.

De quoi aura l'air l'ouvrage? Un pavé de 2 000,2 500 pages, avec les définitions de 50 000 mots tirés d'un échantillon de 15 000 textes (romans, conférences, articles, dont un bon nombre de L'actualité) totalisant 52 millions de mots. Combien de québécismes? C'est mal poser la question, car toutes les définitions feront ressortir l'usage ou le sens québécois, avec des exemples d'auteurs ou de textes québécois ainsi que des exemples littéraires français. « "Route", "fleuve", "chemin" sont des mots universels au français, mais qui ont un sens et un emploi différents en France et au Québec », dit Alain Rey.

L'équipe du Franqus a toutefois pris soin d'éviter le piège des jurons et des anglicismes, qui ont miné d'autres tentatives de dictionnaires. Dans les années 1990, elle a mené une consultation auprès de 800 réviseurs, traducteurs, enseignants, journalistes pour connaître leurs attentes. « On ne veut pas que des élèves disent à leur professeur que c'est bon parce que c'est dans le dictionnaire », dit Hélène Cajolet-Laganière.

Le calice ou l'hostie seront définis comme objets de culte, et un sigle renverra à un article encyclopédique sur les jurons. Même traitement pour les connecteurs oraux (« genre », « pis », « tu », « faque », « tsé », « ben »), qui ne feront pas partie de la nomenclature, mais seront étudiés dans un des 80 articles encyclopédiques. Les anglicismes seront précédés d'une croix qui en déconseille l'usage et il y aura un renvoi au terme français. Ainsi, bed and breakfast renverra à « couette et café » (qui ne renverra pas à bed and breakfast).

Le Franqus fera certes jaser dans les chaumières et dans les facultés de lettres. Tout linguiste rêve de son dictionnaire, et le Franqus est une aventure qui fait des jaloux: ses concepteurs ont recueilli cinq millions de dollars de financement du gouvernement provincial, de la Fondation de l'Université de Sherbrooke et de la Conférence régionale des élus de l'Estrie. «Ces sommes ont servi non seulement au dictionnaire luimême, mais aussi à créer une équipe, comptant notamment une vingtaine d'agents de recherche et trois informaticiens, que nous espérons permanente », dit Pierre Martel.

«Cette dimension nous a plu», explique Claude Boulanger, qui était agent de développement de la Conférence régionale des élus de l'Estrie au moment où celle-ci a accordé sa subvention. Diplômé en lettres de l'Université de Sherbrooke, il est fier de voir sa faculté capable de mener à bien un projet porteur. « Nous avons tout de suite compris les retombées potentielles en matière de reconnaissance de la voix ou de logiciels de correction.

Car le Franqus est un tour de force technologique. « Autour d'un seul mot, nous pouvons recueillir plus de 450 types d'information, mais le logiciel est assez léger pour que vous puissiez le consulter de votre PalmPilot ou de votre cellulaire», dit Chantal-Édith Masson. Linguiste et cogniticienne (informaticienne en modélisation cognitive), elle a monté l'ensemble du système informatique et conçu des pirouettes pour coordonner les travaux de centaines de rédacteurs: l'Université Laval s'est occupée de l'étymologie des mots; l'UQAM, de la prononciation; l'Union des écrivains du Québec, des citations québécoises. Les citations françaises viennent du Trésor de la langue française.

Chantal-Édith Masson fait la démonstration à l'écran des possibilités du Franqus. Par exemple, le logiciel reconnaît et corrige les erreurs à la saisie. Tapez « jénéral », le mot « général » apparaît. Vous cherchez les termes à étymologie arabe d'avant 1688 ? Une fonction le permet. Tout comme vous pouvez avoir la liste des mots qui riment en « -ine » ou en « -oune ».

Difficile de prévoir quel accueil le public réservera au Franqus. En 1985, Marie-Éva de Villers avait fait un tabac avec son Multidictionnaire, qui porte sur les difficultés de la langue. La différence fondamentale entre les deux ouvrages ? Le Franqus est usuel, général, descriptif, et fournit des définitions complètes, alors que le Multi, normatif, ne donne que de brèves définitions. « Les deux ouvrages seront complémentaires et feront partie de la trousse habituelle des Québécois », prévoit Marie-Éva de Villers.

Les Québécois étaient le dernier peuple du Nouveau Monde à n'avoir pas leur dictionnaire à eux. En effet, les Mexicains et les Brésiliens, dont l'espagnol et le portugais s'écartent des pratiques de l'Espagne et du Portugal, ont leurs propres ouvrages. Et que dire des Américains ! Une boutade de George Bernard Shaw veut qu'Américains et Britanniques constituent deux peuples « séparés par une même langue ». Environ 5% des mots anglais s'écrivent différemment selon que l'on consulte un ouvrage britannique (ou canadien) ou américain; et de nombreux sens divergent - les bons dictionnaires font état des différences en fonction de leur perspective nationale.

Le retard du Québec s'explique par deux siècles de colonialisme britannique et de sous-scolarisation massive ainsi que par une faible population, qui rendaient un tel projet difficilement viable. Et il fallait que les Québécois optent pour un type de français - c'était tout l'objet de la bataille du joual. Depuis la Révolution tranquille, ils ont choisi une langue appartenant au courant international plutôt qu'un créole français, ce qui n'exclut pas des variations dialectales parfois fortes. Autrement dit, les linguistes sont plutôt d'accord sur le fait que le joual n'est pas le français québécois, mais un registre argotique ou populaire.

« Un dictionnaire est un des ouvrages fondateurs d'une collectivité, comme la Bible ou le Code civil », dit Pierre Martel, qui présidait le Conseil supérieur de la langue française pendant le débat passionné sur l'affichage, de 1987 à 1990. Ce n'est pas un hasard si le Québec se dote de son ouvrage après avoir reçu sa reconnaissance en tant que nation. « On peut imposer l'affichage en français, mais on ne peut pas obliger au bon français. Un dictionnaire général est un lieu de cohésion et d'identification. On y retrouve sa réalité, sa culture, sa mentalité. »

Quelques définitions tirées du Franqus illustrant certaines de ses particularités.

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