6 septembre 2007
D’abord, la grandiloquence. Comment dire? Eh bien disons-le comme ça sort : on aurait dit que l'équivalent féminin de René Lévesque venait de mourir. On aurait dit que Mme Andrée P. Boucher était de cette poignée de personnages incarnant quelque chose de plus grand qu'eux, qui font dévier des destins collectifs. On aurait dit les Sud-Africains, le jour où Nelson Mandela va mourir.

Alors que, si j'ai bien compris, Mme Boucher a bien géré ses villes - Sainte-Foy, puis Québec (qu'elle méprisait quand elle était mairesse de banlieue) -, tout simplement. Rien de plus.
Surtout, rien de plus! Elle a géré localement, sans vraiment penser globalement. En s'opposant à tout ce qui pouvait transcender le 418, des Jeux olympiques au retour des Nordiques. Oserai-je le dire? O. K. en pensant «village».
Oui, bien sûr, cela est correct. Cela est bon pour le compte de taxes. Mais un tel épanchement, de telles effusions, pareil deuil collectif ? Pour une comptable ? Ouf.
Mais le show n'était pas tant dans la solennelle grandiloquence que dans les personnages de cette tragicomédie. Rarement des funérailles ont-elles accouché d'une distribution si fertile, si pathos, si généreuse en intrigues et en rebondissements.
Je pense particulièrement, ici, à cette conseillère municipale qui a pleuré en pleine télévision. «Je l'aimais tellement!» a-t-elle gémi. Le ton de la pièce de théâtre qui allait durer une semaine, Mort d'une mairesse, était donné.
Il y a ce maire suppléant, ensuite, M. Joli-Coeur, avec sa diction parfaite, son vocabulaire fleuri. Et ses idées de grandeur! Maire suppléant, c'est ni plus ni moins que porter les valises de la Ville pendant l'intérim. Eh bien, non, celui-là s'est mis à rêver d'un tramway! S'est mis à congédier du personnel! Il a voulu faire subir un Décore ta vie au bureau de Mme Boucher! Bref, la reine est morte, vive Moi! Dans le rôle du hautain fendant qu'on aime haïr, pouvait-on espérer un meilleur candidat ? Impossible.
N'oublions pas les hypocrites. Oui, je sais, vous le savez, tout le monde sait que quand quelqu'un trépasse, connu ou pas, la mort en fait un saint. Ou une sainte. Mais dans la mort, Mme Andrée P.Boucher a vécu le plus extrême des «extreme makeover». Dans la mort, la mairesse de Québec n'avait plus que des amis. Je pense ici, particulièrement, à Louise Harel, ex-ministre péquiste des Affaires municipales, qui s'est virilement colletée à la mairesse de Sainte-Foy, jadis, au point de déclarer (si vous êtes un enfant, cessez de lire immédiatement): «Quand André Boucher parle, j'ai l'impression que des crapauds, de la boue et des couleuvres sortent de sa bouche.» La semaine passée, Mme Harel encensait la défunte, dans un numéro de funambule qui a déridé bien des gens.
Dans la mort, Mme Boucher n'était plus une dame qui portait de grotesques robes multicolores à l'étranger; elle est devenue excentrique. Dans la mort, ce n'était plus une gestionnaire réactionnaire sans vision; elle est devenue une visionnaire qui savait exactement ce qui rend les citoyens heureux: un petit compte de taxes.
Puis, finalement, quand je dis que la tragicomédie était «très» Québec, il a bien fallu que Jacques Tanguay fasse un «caméo». M. Tanguay est cet homme d'affaires, émérite vendeur de mobilier, qui est de tous les projets à Québec. Celui, aussi, qu'on appelle à la rescousse quand votre bateau prend l'eau, comme, disons l'organisation d'un Championnat mondial de hockey. À première vue, M. Tanguay n'avait pas de rôle à jouer dans ces obsèques. C'était sans compter la Ville de Québec, qui a décidé de ne pas installer d'écrans géants à l'extérieur de la basilique, pour le peuple.
Eh bien, M. Tanguay a menacé de les installer lui-même, ces écrans, sans doute en puisant à même un de ses magasins de meubles. Les écrans furent installés.
Bref, et je ne veux pas partir une guerre civile entre le 418 et le 514, il s'agit là d'une tragicomédie incompréhensible pour les Montréalais. Remarquez, peut-être que les Québécois ont raison. Peut-être vaut-il mieux une mairesse, Mme Boucher, qui compte ses sous qu'un maire, M. Drapeau, qui nous sacre dans le trou avec Expo 67, un métro et des Jeux olympiques. Peut-être vaut-il mieux grappiller que rêver. Peut-être.
La mairesse est enterrée, mais la saga, elle, ne l'est pas. Car il faudra bien nommer quelque chose en sa mémoire. Ça jase, déjà, à Québec. Une plage ? L'hôtel de ville de Sainte-Foy ? L'aéroport ? Une autoroute ? Le Château Frontenac ?
Personnellement, je crois que les autorités de la Ville de Québec devraient prendre acte de la ferveur populaire et marquer un grand coup. Un simple mausolée ne fera pas l'affaire. Je pense plutôt à un nouveau nom pour Québec. Tout simplement.
Boucher-ville (en prononçant le «é», en oubliant le «r») me semble tout à fait approprié, dans les délirantes circonstances qui nous occupent.