20 janvier 2007

Les avantages respectifs de l'ordre et du désordre dans la vie quotidienne
Ode au désordre

L’ordre est une valeur surestimée.
Il n’y a aucune preuve scientifique qui a démontré hors de tout doute raisonnable qu’en rangeant nos armoires et en classant nos papiers, la vie deviendra plus facile.
Pourtant, c’est ce que les défenseurs de l’ordre tentent de nous faire avaler. Les plus extrémistes, adeptes du grand ménage, vont jusqu’à dire que cet exercice fastidieux leur permet par la même occasion d’ordonner leurs idées, de mettre de l’ordre dans leur vie… Le beau mensonge…
Comme si le ménage pouvait quoi que ce soit contre le grand chaos imprévisible qu’est la vie !
Chaque année, en janvier, des dizaines de magazines veulent nous convaincre de poser des tablettes, d’acheter des classeurs, de nous équiper de boîtes de plastique translucide qui nous permettront de ranger nos chaussettes par couleur et nos fines herbes par ordre alphabétique. Quel ennui…
Méfions-nous de l’ordre, encore plus de ceux qui le défendent. Les maniaques qui tiennent absolument à faire régner l’ordre ne réussissent habituellement qu’à étouffer l’étincelle de vie chez les autres.
Si seulement ils vivaient leur névrose en solo. Mais non. Ils veulent vous convertir. Ils détaillent votre intérieur d’un oeil critique, vous toisent de haut s’ils vous prennent en défaut et se considèrent moralement supérieurs parce qu’ils trouvent TOUJOURS leur clé d’auto.
Zzzz…
Cette obsession – pour ne pas dire cette maladie – trahit invariablement une grande rigidité de l’esprit ainsi qu’une profonde insécurité. L’ordre rassure (faussement) et crée l’illusion que le monde est organisé, que la vie est prévisible, stable, sans surprise. Face aux obstacles et aux épreuves de la vie, ces gens-là tombent habituellement de plus haut que les autres.
Dans A Perfect Mess, un essai original – et quelque peu désordonné – paru récemment, les auteurs louangent les vertus du désordre. Ils nous rassurent, nous, apôtres du flou artistique, de la clé égarée et des tiroirs qui débordent : le désordre que nous créons chaque jour rend le monde dans lequel nous vivons plus agréable à vivre. Ils affirment en outre que les individus, les organisations et les systèmes modérément désorganisés sont aussi plus efficaces, résilients et créatifs.
Comme l’a si bien écrit Paul Claudel, « L’ordre est le plaisir de la raison, mais le désordre est le délice de l’imagination ». Les amants du désordre savent, eux, que la vie est un fouillis, un bordel sans nom, une aventure imprévisible où on ne peut rien prévoir, où le contrôle est une illusion.
Regardez les sociétés où on tente d’imposer l’ordre : États policiers, gouvernements totalitaires, lieux étouffants où les citoyens, malheureux, ne rêvent que de se soustraire de ce contrôle malfaisant.
Il faut du désordre pour créer, pour laisser surgir le génie. Le désordre c’est la vie, la nature, l’état normal des choses.
Essayer de le maîtriser, c’est perdre une énergie folle à vouloir atteindre un but inatteignable et surtout, sans grande utilité.
Bon, où ai-je rangé ce livre déjà ?
L'ordre des choses

Le désordre est un luxe que l’on peut se permettre uniquement dans les sociétés ordonnées. Le désordre est créateur – et même à l’occasion rentable – uniquement lorsqu’il repose sur une structure qui, elle, a été bâtie avec ordre. Le désordre accède à l’esthétisme par effet d’éloignement, de comparaison, par rapport à un ordre sous-jacent.
Le principe vaut autant pour l’organisation quotidienne de la vie en société ou la construction d’une œuvre musicale ou plastique, que pour l’agencement du contenu du placard sous l’escalier.
L’illustration parfaite est celle d’une pièce musicale où la dissonance, ce désordre que le compositeur introduit pour suggérer l’anarchie et provoquer l’émotion, ne remplit pleinement son rôle que parce qu’elle se pose sur (et, en finale, retourne à) l’harmonie ordonnée.
C’est amusant de le savoir.
Mais concédons que ça ne réglera pas le problème du bordel dans le placard sous l’escalier…
La nature tend au désordre.
Le chaos et l’incertitude sont les qualités constitutives de la matière et de l’énergie, comme l’enseigne la science moderne – le truc du papillon qui bat de l’aile à l’autre bout du monde, vous connaissez? Et tout ce qui est abandonné à son propre sort évolue vers un désordre croissant, comme l’apprend tout parent négligeant l’inspection régulière d’une chambre d’adolescent.
On peut raisonnablement soutenir que la longue marche de la bête humaine vers la civilisation a été faite, et l’est encore, de millions de petites victoires sur des millions de petits désordres.
Sans doute l’affaire a-t-elle débuté avec le passage du statut de chasseur-cueilleur à celui d’agriculteur. Ce mode de subsistance suppose en effet la reconnaissance de cycles minutieusement réglés. L’accomplissement méthodique d’un certain nombre de tâches. Et la disponibilité d’un minimum d’outils que le premier fermier des cavernes a appris à bien ranger (avec les pots de peinture rupestre, les vieux gourdins fêlés, le silex en vrac et les roues d’hiver) dans le premier cabanon de jardin, au fond à gauche, derrière le menhir.
Des millénaires plus tard, l’amant le plus passionné du désordre admettra sans peine que la société ne pourrait fonctionner sans de solides structures cartésiennes. Il refusera certainement de monter à bord d’un avion s’il apprend que c’est la pagaille intégrale dans la tour de contrôle. Et il descendra précipitamment de la table d’opération s’il aperçoit à son chevet un chirurgien connu pour égarer ses bistouris dans les entrailles de ses patients…
Parce qu’il demande un effort, l’ordre n’est pas très populaire. Alors que le désordre, lui, en vertu des lois naturelles que nous avons vues, se construit tout seul. Mettre de l’ordre est donc un acte d’affirmation, une oeuvre de résistance, un refus de redevenir poussière que l’on oppose à tous les déterminismes de l’univers.
L’ordre, c’est le luxe de l’illusion ultime : celle de l’immortalité !
| FORUM |
Ranger c'est éclaircir
Ce n'est pas pour rien que notre maison se nomme notre « intérieur » : lorsque l'on met de l'ordre chez nous, à mon sens on met aussi de l'ordre EN nous. Ranger c'est éclaircir, c'est trier, c'est retrouver certaines affaires éparpillées et donc se retrouver un peu, aussi. On peut être artiste et être rangé, avoir besoin de classer ses idées avant d'écrire un livre, de trier ses pinceaux avant de commencer une toile. Le désordre ne représente pas à mon sens une liberté, mais au contraire une contrainte qui se loge entre nous et notre créativité, et même entre nous et les autres : une personne trop désordonnée peut paraître irrespectueuse; auriez-vous confiance en un conseiller financier dont le bureau serait un vrai champ de bataille ? Sûrement pas. Être rangé ne signifie pas être dans le rang. On peut être ordonné sans pour autant être « sous les ordres de » qui que ce soit.
Aude Jimenez
Des gens tendus
Avez-vous déjà remarqué comment les gens ordonnés semblent beaucoup plus tendus ?
Continuellement à la recherche de la miette de pain, de la boule de poussière, de la marque de doigt sur le mur, du poil dans la salle de bain, etc. Et s'ils ont un chien ou un chat, alors là ils deviennent carrément insupportables. Remarquez comment ces gens s'excusent constamment de leur (imaginaire) désordre lorsque vous pénétrez chez eux, alors qu'on se croirait dans un cloître aseptisé.
J'aurai bientôt 50 ans, je confesse n'avoir JAMAIS fait mon lit ! J'ai été réconforté dernièrement en apprenant qu'il était plus hygiénique d'agir ainsi ! Parce que les acariens adorent se réfugier sous les couvertures. Ils recherchent les endroits sombres, chauds et humides. En laissant mon édredon retiré et les draps en fouillis dans une chambre bien aérée, mon pucier est libre de ces vilaines bestioles.
Je pourrais donner encore bien d'autres exemples, mais je dois aller faire un peu de désordre !
P.S. Je n'ai jamais perdu mes clés ni une facture. Elles sont toujours placées dans le même désordre. Et paradoxalement, mon ordinateur est dans un ordre exemplaire. Allez y comprendre quelque chose...
Claude Garceau
Mon coeur balance...
Je ne sais pas s'il existe des gens qui ne sont qu'ordre et d'autres qui ne sont que désordre mais, personnellement, je réclame d'être les deux. J'ai toujours de la difficulté avec les visions binaires, statiques et figées comme s'il était possible de classer les gens comme des chaussures dans des boîtes, ou comme des chaussettes dans des tiroirs. D'ailleurs, quel plaisir y aurait-il à mettre de l'ordre s'il n'y avait pas de désordre ? Et quel bonheur y aurait-il à vivre s'il était impossible de chambarder l'ordre des choses ? Vive la folie et la complexité du désordre ! Vive le calme et le repos dans l'ordre !
Constance Sirois
Chicoutimi
Quelque chose d'important
L'ordre, pour moi, c'est important. Tout est bien classé dans le frigo et toujours à la même place. Mes tiroirs le sont aussi, mais j'ai renoncé à ceux de mon conjoint, car c'est toujours à recommencer. Je pense que je perds beaucoup de temps à toujours vouloir remettre de l'ordre. Par contre, vivre dans le désordre me donnerait peut-être plus de temps pour faire des choses plus personnelles et méditer sur cet aspect de la vie qui est oppressant à certains moments.
Céline Bilodeau
Accommodement raisonnable
Pour les grandes réalisations et l'organisation de notre société, d'accord, l'ordre et la rigueur sont essentiels pour que tout fonctionne bien, que nos avions tiennent l'air, que nos maisons ne s'écroulent pas et que nos ordures soient ramassées. Mais dans notre vie personnelle, l'ordre est beaucoup plps une question de confort et d'agrément que de contrôle. Personne n'aime trébucher sur les objets éparpillés et risquer de se blesser, et je connais peu de gens qui ont le sourire en cherchant leurs clefs pendant 30 minutes lorsqu'ils doivent partir pour un rendezvous important. Vivre dans un environnement relativement ordonné, sans toutefois s'astreindre à toujours tout ranger, n'est-ce pas un compromis acceptable, un «accommodement raisonnable entre le laisser-aller si facile du désordre et la rigidité de l'ordre à tout prix ?
Michel Vincelette
Montréal
La solution : un désordre ordonné
L'ordre pour l'ordre n'est pas intéressant. Il y a tellement plus de vie dans le désordre. L'ordre est rassurant comme le baiser d'une mère. La solution est un désordre ordonné. Il faut surtout fuir les extrémismes, en tout. Souvent les gens font à tort un lien entre désordre et saleté : si c'est sale, c'est à l'abandon. J'ai lu quelque part qu'il est meilleur pour un enfant de grandir dans un capharnaüm que dans une maison aseptisée (et que le fait de trop nettoyer n'aiderait pas les enfants à développer leur système immunitaire...). Personnellement, j'essaye de garder mon appartement le plus propre possible. Pour ce qui est de mon espace de bureau, de travail, j'aime bien que ça soit un peu bordélique, je m'y sens confortable.
R. Léveillé
La vie a plus à offrir
Du plus loin que je puisse me souvenir, j'ai toujours préféré le désordre. Tellement de gens passent le tiers de leur temps à travailler, le tiers à ranger, classer, frotter... et le tiers à dormir. La vie a tellement plus à offrir. Lire, voyager, regarder des films, marcher, discuter, écrire... Évidemment, lorsque je reçois, je stresse énormément. Mon univers ressemble à un joyeux bordel. Je sais que l'on juge énormément sur l'intérieur de sa maison, son bureau, et même de sa voiture. Mon père me dit encore «si tu veux savoir à quel genre de femme tu as affaire, regarde sa salle de bains... » Aujourd'hui, je ne vois plus mon père. Ses prioritées faisaient fi des miennes... dommage. Passer sa vie à ranger sous prétexte que c'est de cette manière que l'on met de l'ordre dans ses idées, me donne l'impression que c'est plutôt une fuite perpétuelle de soi... l'abstraction que l'on est quelqu'un en dehors du tout « matériel » qui nous entoure. Y a-t-il une différence de jugement porté sur le désordre d'un intérieur féminin et celui d'un désordre d'intérieur masculin ?
Solange Cantin
Saint-Placide
Je me corrige...
Vivant avec un désordonné depuis 10 ans, j'ai appris à ne pas m'en faire plus que nécessaire et de son côté, il se force pour «se ramasser». Il y a quelques années, profitant d'une absence prolongée pour son travail, j'ai tenté une expérience en laissant traîner mes affaires et en faisant fi du ménage. Résultat: moins stressée et plus de temps pour les choses plus importantes. Cela m'a aidée à rétablir mes priorités. Souvent, les attentes perfectionnistes font en sorte qu'on néglige de voir les efforts accomplis par l'autre. Maintenant quand il plie les serviettes et qu'elles ne sont pas parfaitement alignées, je souris en songeant que je peux peindre ou aller patiner au lieu de me préoccuper de détails inutiles.
Johanne Michel
Vive le chaos !
Ah... doux désordre. Vive le chaos... De toute façon, quand je range, je ne retrouve plus rien. Je n'aime pas l'ordre. Ce n'est pas vivant. Pas inspirant. Et je ne comprends pas les gens qui ont le réflexe de ramasser et de ranger à toutes les minutes. J'ai juste envie de leur dire : assieds-toi et relaxe. Bon... j'avoue qu'un minimum d'ordre est nécessaire... mais pas trop et pas trop souvent !
Laura Ethier