1er avril 2007
Mathieu Perreault
Comme la cigale de la célèbre fable de La Fontaine, les humains sont nombreux à remettre leurs tâches à plus tard. Dans chaque bureau et dans chaque école, au moins une personne sur cinq est atteinte de procrastination grave.
«J’ai travaillé avec des collègues turcs, péruviens, britanniques, australiens, espagnols, polonais et autrichiens, et la prévalence est partout la même», affirme Joseph Ferrari, psychologue à l’Université DuPaul à Chicago, qui se penche sur le sujet depuis plus de 30 ans.
Les éternels adeptes du lendemain bousillent souvent leur vie personnelle ou professionnelle. Et ils bousillent aussi leur santé. Selon une recherche menée auprès d’étudiants de l’Université de Carleton en 2002, les grands procrastinateurs sont plus susceptibles que la moyenne de boire trop d’alcool, de mal manger, de ne pas faire d’exercice et de dormir trop peu. Ils sont aussi plus susceptibles d’avoir des difficultés affectives.
Pour les psychologues, les mauvaises habitudes de vie s’expliqueraient en partie par une mauvaise estime de soi : qui se voit négativement a tendance à se conformer à cette image négative. Boire permettrait aussi d’éviter les émotions négatives provoquées par la procrastination.
Pourquoi on tarde
Quant à savoir ce qui amène certaines personnes à tout remettre à plus tard, les hypothèses sont nombreuses. En 2003, des chercheurs torontois ont estimé que la procrastination est partiellement due à la génétique. Ils ont questionné 210 couples de jumeaux sur leur propension à remettre leur travail à plus tard. Les jumeaux identiques étaient plus similaires que les jumeaux fraternels dans le degré de procrastination. Au total, 22 % du risque de procrastination est lié aux gènes.
Des psychologues travaillant avec des économistes considèrent qu’il s’agit de simples lacunes cognitives, d’une mauvaise évaluation de ses propres intérêts. D’autres psychologues estiment plutôt que la cause est une incapacité à s’autoréguler, une sorte d’immaturité émotionnelle qui pousse à éviter le stress et les tâches pénibles.
Dans le camp des « économistes », se trouve le psychologue albertain Piers Steel, de l’Université de Calgary, et l’économiste californien Matthew Rabin. « Les gens pensent à court terme, vivent dans le présent. Leurs objectifs à moyen et long terme ne leur semblent pas importants, même s’ils ont des conséquences très importantes sur leur vie », explique M. Steel.
Dans l’optique du psychologue de Calgary, la procrastination est une « stratégie de vie ». « On parle des gens qui se rendent compte seulement à 50 ans qu’ils n’auront pas assez d’argent pour prendre leur retraite avant 75 ans. Ou de ceux qui prennent une hypothèque avec congé d’intérêts pour les deux premières années, mais avec un taux de 10 % par la suite. On peut toujours penser qu’on pourra s’arranger le temps venu ; mais parfois ce n’est pas possible, et la plupart du temps le résultat est moins intéressant. »
À l’Université d’Ottawa, le psychologue Timothy Pychyl a un autre point de vue. Plus une personne possède d’intelligence émotionnelle, moins elle aura tendance à procrastiner, dit-il. C’est aussi le cas si une personne a une identité bien définie : elle sera alors mieux placée pour s’autodiscipliner et agir en fonction de ses propres intérêts. « C’est en partie pour cette raison que les étudiants sont plus vulnérables à la procrastination : ils sont plus immatures, leur identité est moins bien définie », précise le chercheur.
Une idée floue de sa propre identité explique aussi pourquoi la procrastination est plus fréquente chez les perfectionnistes, selon M. Pychyl. « Pour pallier son immaturité, le procrastinateur va se fixer des idéaux, des objectifs irréalistes. Les écrivains qui souffrent de façon chronique de l’angoisse de la page blanche vont définir des conditions idéales pour l’écriture : dans la nature, sans distractions, avec un décor formidable. Alors que tout bon écrivain sait qu’il s’agit d’une question de discipline, qu’il faut savoir écrire malgré les distractions, suivre un horaire régulier si nécessaire. »
Quand l’autorégulation est difficile, le stress s’installe. « Pour supporter le sentiment de culpabilité lié à l’incapacité de s’autodiscipliner, on se dissocie de ses émotions, dit M. Pychyl. On fuit vers des rêveries, on cherche des projets de voyages sur internet, on échappe à la réalité en placotant. Ou alors, on boit de l’alcool pour diminuer son niveau de stress, comme le font les alcooliques. »
1er avril 2007
Mathieu Perreault
1. Se fixer des objectifs faciles à mesurer et planifier comment on les atteindra, étape par étape. Il faudra réviser régulièrement le tout.
2. Annoncer ses plans à ses proches. La honte de ne pas parvenir à ses fins est souvent un moteur efficace pour surmonter le désir de paresser.
3. Établir et consulter souvent la liste des tâches, pour rayer celles qui sont accomplies.
4. Si possible, compléter une tâche dès qu’on y pense : la méthode idéale pour accomplir de petites tâches comme la prise de rendez-vous.
5. Pour les tâches plus longues, utiliser la méthode des cinq minutes. On commence par se donner cinq minutes pour commencer la tâche. Ensuite, on s’accorde cinq minutes de plus pour continuer. Et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on décide d’arrêter. La plupart du temps, la force d’inertie nous amènera à compléter la tâche.
6. Planifier les tâches qui nécessitent de la concentration à des moments où il n’y aura pas d’interruption.
7. Planifier des moments pour les activités récurrentes (payer l’électricité le 20 de chaque mois).
8. Déléguer tout ce qu’on peut déléguer.
9. Si on se remet à repousser le tout au lendemain, prendre le temps de réfléchir aux motifs qui nous poussent à agir ainsi et aux conséquences qui peuvent en découler. On peut aussi contourner le problème, par exemple en accomplissant une autre tâche urgente plutôt que de perdre totalement son temps.
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Source : Adapté du livre The Procrastination Workbook, du spécialiste américain William Knaus.
1er avril 2007
Mathieu Perreault
1. Éviter l’inconfort. C’est le but le plus souvent visé par les cigales de ce monde. Pour se corriger, elles doivent augmenter leur tolérance aux désagréments.
2. Ne pas finir ce qu’on commence. Une attitude fréquente, même si elle cause souvent des inconvénients financiers et personnels. Dans un tel cas, mieux vaut ne pas agir du tout que d’amorcer une tâche qu’on ne finira pas.
3. Douter de soi-même : pour éviter des échecs, on reporte les décisions jusqu’à ce que le succès soit garanti, ou qu’il n’y ait plus qu’une seule option. Pour changer, il faut comprendre que la valeur d’une personne n’équivaut pas nécessairement à la valeur de ses actions.
4. Éviter les changements : à chaque fois qu’une nouveauté se profile à l’horizon, on se sent incertain et on aime mieux éviter d’y penser. Il faut reconnaître que les changements, même positifs, s’accompagnent toujours de stress et d’une période d’ajustement.
5. Être réactionnaire : on refuse un changement inéluctable, au lieu d’essayer de s’y adapter le mieux possible, d’en tirer le plus d’avantages. (Au lieu, par exemple, d’accepter une rétrogradation de bonne grâce pour permettre de limiter les pertes salariales.)
6. Être systématiquement en retard aux rendez-vous. L’impact négatif sur les relations sociales et professionnelles est dévastateur.
7. Éviter d’étudier. À l’ère de la formation continue, ce type de procrastination ne touche plus seulement les jeunes.
8. Mal s’organiser. La vie et le travail dépendent de nombreux automatismes. Si on a un mauvais système de classement, un bureau toujours en désordre, ou qu’on n’a pas les outils nécessaires au travail ou à la vie domestique, les retards et les oublis sont presque inévitables. Mieux vaut prendre le temps de s’organiser, même si cela oblige à reporter certaines tâches.
9. Reporter les examens médicaux. Un réflexe qui se rencontre souvent chez les hommes, et qui s’explique souvent par un problème de contrôle sur son propre corps. Se fixer des objectifs raisonnables de diète et d’exercice est un moyen sûr de se réconcilier avec soi-même et avec son médecin.
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Source : Adapté du livre The Procrastination Workbook, du spécialiste américain William Knaus.
1er avril 2007
La procrastination est-elle plus fréquente qu’auparavant? Oui et non. La tendance à remettre les choses au lendemain a toujours existé. Mais les progrès technologiques et les changements sociaux permettent aujourd’hui à ce défaut de se manifester plus souvent.
Mathieu Perreault
Tout a commencé à la révolution industrielle, estime Joseph Ferrari, un psychologue de l’Université DePaul, à Chicago. «L’éthique du travail protestante, qui a garanti le succès du capitalisme, laisse peu de place à la procrastination. Des traits de caractère qui étaient auparavant considérés comme de la sagesse, comme attendre avant de prendre une décision, ont tout à coup été vus comme négatifs. Il fallait bouger vite pour tirer parti de nouveaux marchés. On pouvait se tromper, mais les récompenses d’un succès sont devenues soudainement si attrayantes qu’elles compensaient les erreurs dues à la hâte.»
Mais même avant le 18e siècle, la procrastination pouvait être mal vue, selon Timothy Pychyl, psychologue à l’Université Carleton à Ottawa. «Les Égyptiens avaient deux mots pour l’attente : les délais « sages », et les délais « immoraux », dit M. Pychyl. La figure du cultivateur qui reporte trop longtemps les semailles, ou du forgeron qui ne livre jamais son travail à temps, a toujours existé.»
Dans des textes antiques, le psychologue Piers Steel, de l’Université de Calgary, a relevé que Cicéron la décrie et que l’historien grec Thucydide lui attribue une partie des défaites athéniennes contre Spartes. Même le livre hindou Bhagavad Gita, écrit 500 ans avant notre ère, critique des traits de caractère ressemblant comme deux gouttes d’eau à la procrastination.
Cette composante fondamentale de la nature humaine a tout simplement davantage d’occasions pour se manifester, selon M. Pychyl. « Avant les fax et les courriels, il fallait sans cesse attendre la poste. Maintenant, on ne peut plus se cacher derrière de tels délais. »
Les progrès des télécommunications ont mené à la multiplication des échéances. « Le degré de procrastination est directement lié au nombre d’échéances, dit M. Pychyl. On le voit avec les étudiants, dont 90 % procrastinent. C’est en partie dû au fait qu’ils ont sans cesse des échéances, des devoirs à remettre. Une échéance, c’est stressant, et il est tentant de repousser ce stress. »
La libéralisation des normes sociales a aussi eu des effets pervers. « Quand on est très encadré par la société, nos propres lacunes en matière d’autorégulation sont moins apparentes, explique M. Pychyl. C’est pour cette raison que la procrastination n’est presque jamais un problème sur les chaînes de montage.
Mais chez les cols blancs, le passage à un système où on est récompensé par l’atteinte d’objectifs, plutôt que de l’être simplement parce qu’on est assis à son bureau, donne une liberté propice à la manifestation d’une procrastination sous-jacente. Si on n’est pas capable d’organiser soi-même son travail, on va davantage procrastiner. »
La disparition progressive des normes sociales peut aussi mener à la procrastination dans la vie personnelle. Un psychologue américain, Barry Schwartz de l’Université Swarthmore en Pennsylvanie, a récemment publié The Paradox of Choice, où il explique que le nombre de choix que l’on doit faire au quotidien peut avoir un effet paralysant : sans cesse définir ce qui nous convient le mieux, même pour des questions triviales comme la couleur de son ipod, implique une dépense d’énergie considérable. « Parfois, on reporte la décision indéfiniment », explique M. Schwartz.
Il y a aussi un problème de définition. « Il y a de plus en plus de créativité liée au travail de bureau, explique M. Pychyl. Il faut trouver une manière originale de régler des problèmes. Parfois, il est bon de prendre une marche pour y réfléchir, ou même d’y songer en s’occupant de ses plantes dans le jardin. Mais ça n’est pas de la procrastination : c’est du travail. Après tout, Archimède a crié Eureka dans son bain ! »
L’emphase sur la productivité, évidente dans les manuels de pop-psychologie sur la procrastination – « Devenez 100 % efficaces ! » – génère elle aussi de la confusion, selon M. Pychyl. « L’un des symptômes du surmenage est la perte de productivité. Dans ce cas, le problème n’en est pas un de procrastination. On travaille tout simplement trop. »
La procrastination en chiffres
• En 2003, un sondage IPSOS-Reid révélait que les employés canadiens ont passé 1,6 milliard d’heures à se balader sur l’internet à d’autres fins que le travail.
• Au Canada, le sondage IPSOS-Reid estimait que les salariés canadiens passaient en moyenne quatre heures et demie à utiliser le courrier électronique et à naviguer sur la Toile à des fins personnelles. En 2000, c’était deux heures.
• En 2000, un sondage a révélé que la consultation frénétique du site de l’émission télévisée Big Brother par les salariés britanniques faisait perdre 3,5 millions de dollars aux employeurs par semaine.
• La proportion d’adultes québécois qui naviguent régulièrement sur l’internet est passée à 72 % en novembre dernier (ce qui représente 4,2 millions de personnes), soit plus du double des 34 % de janvier 2000, selon une enquête réalisée tout au long de l’année dernière par le CEFRIO et Léger Marketing auprès de 12 000 adultes.
• 38,1 % des adultes ont fait des transactions bancaires sur l’internet en 2006, contre 12,9 % en 2001.
• L’achat en ligne a également triplé.
• Quant aux vidéos, elles sont particulièrement populaires chez les 18 à 24 ans. Le pourcentage a doublé en l’espace d’un an, passant de 25 % à 53 % en décembre 2006.
• Dans le domaine du tourisme, il a été établi que 80 % des Québécois qui ont pris des vacances en 2006 ont utilisé l’internet pour les planifier.
• Près de la moitié des adultes québécois utilisent l’internet ou le courrier électronique dans le cadre de leur travail. Un sur cinq utilise aussi la messagerie instantanée pour son travail, et un sur trois utilise l’internet à la maison à des fins professionnelles.
• Trois employés sur cinq admettent utiliser leur accès internet à des fins personnelles.
• Ils estiment le temps passé à leurs activités personnelles à 3,06 heures par semaine, soit environ le quart (24 %) du temps passé sur l’internet.
• Environ 12 % des répondants ont consulté un site de pornographie au travail. La très grande majorité (95 %) affirment que c’était par accident.
• Les hommes consultent plus souvent la météo, les nouvelles sportives, les sites financiers et les blogues que les femmes.
• Trois employés sur 10 qui utilisent la messagerie instantanée (comme MSN) au boulot le font surtout pour des raisons personnelles.
• Près d’un employé sur cinq (18 %) télécharge et stocke dans son ordinateur des fichiers mp3, des photos, des vidéoclips qui n’ont rien à voir avec sa tâche de travail.
• La moitié des employés qui utilisent l’accès internet du travail pour des raisons personnelles aimeraient mieux qu’on les prive de leur café du matin plutôt que d’être empêchés d’utiliser internet à leur guise.
• Le mois de mars est qualifié de March Madness parce c’est à ce moment que culmine la saison de basket collégial. La perte de productivité des employés américains durant les 16 jours du March Madness est estimée à 3,8 milliards de dollars US.
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SOURCES : Websense 2006, Challenger, Gray & Christmas 2007, CEFRIO 2007