29 novembre 2006

Wikipédia face à la critique

Au mois de novembre, Wikipédia a gagné la quinzième place du palmarès international des sites Web, selon le compteur Alexa.com. Le concept de l'encyclopédie «collaborative» plaît à beaucoup d'usagers, et on ne peut qu'en féliciter ses artisans. Mais ce n'est pas tant la popularité de Wikipédia qui dérange, que la crédibilité découlant de cette popularité.

Nicolas Ritoux

Même si Jimmy Wales, le grand responsable de l'initiative, a lui-même averti le public des risques d'inexactitude inhérents à Wikipédia, l'encyclopédie est encore trop souvent prise pour un outil de référence par les internautes, notamment par des étudiants qui y trouvent facilement du matériel pour leurs travaux. Un réflexe tentant, mais dangereux. Le risque de tomber sur des informations erronées est souvent plus grand qu'on ne le pense.

C'est vrai, Wikipédia peut vous donner une masse d'informations introuvables dans les encyclopédies commerciales. Qu'il s'agisse d'étudier la psychologie des personnages d'une obscure série télévisée des années 60, de détailler les horaires d'une ligne de métro à l'autre bout du monde, ou d'expliquer comment la phrase «All your base are belong to us» est apparue dans un jeu vidéo japonais de 1989, vous trouvez.

En revanche, si vous cherchez des informations fiables sur les sciences fondamentales, l'histoire ou tout autre champ de connaissance «noble», mieux vaut vous armer de prudence.

Un «communisme de la connaissance » ?
Ce n'est pas que Wikipédia soit rédigée par des ignorants; beaucoup d'experts reconnus, issus du monde universitaire, participent au site. Mais ils n'ont pas plus d'autorité sur son contenu que n'importe quel autre citoyen du Web. Cela crée une sorte de «communisme de la connaissance «, où les «vrais» experts n'ont pas droit au privilège d'avoir le mot de la fin.

David Filippi a découvert cet effet pervers à ses dépens. Ce neurologue de 34 ans, qui pratique à San Francisco, a passé plus de 40 heures à peaufiner les pages de Wikipédia portant sur l'épilepsie, une spécialité à laquelle il a consacré plusieurs publications et conférences. Du temps perdu, selon lui.

«J'ai passé tout mon temps à réparer des erreurs et imprécisions ajoutées à mon texte par d'autres internautes. Même s'ils étaient bien intentionnés, il fallait chaque fois que je leur donne un cours sur l'épilepsie pour qu'ils n'interviennent pas. Dans la vie, j'enseigne à des étudiants en médecine et c'est très gratifiant, mais, enseigner à des gens sortis de nulle part, dont certains n'ont même pas fini le secondaire, c'était fatigant. Ça m'a écuré de Wikipédia.»

« Un endroit dangereux pour les experts »
« J'ai l'impression que, quand un expert apporte ses connaissances sur une page, celle-ci est constamment ramenée au niveau général de Wikipédia, que je comparerais à celui d'un bon élève du secondaire : lisible, parfois intéressant, mais qui manque de perspective et de rigueur. Il n'y a aucun respect pour l'expertise dans ce système : le travail d'un enfant de 4 ans pèse aussi lourd que celui d'un lauréat du prix Nobel. C'est encourageant pour l'enfant de 4 ans, mais c'est lassant pour l'autre.»

«Le plus gros problème de Wikipédia, c'est son manque de respect pour les experts», tranche Marshall Poe, professeur d'histoire à l'Université Harvard et collaborateur du magazine «Atlantic Monthly» à Washington.

«Systématiquement, des internautes passent après vous et ajoutent des erreurs, poursuit-il. Ils devraient respecter davantage le travail des gens qui savent de quoi ils parlent. Je ne pense pas qu'il faille créer une hiérarchie du savoir dans Wikipédia, parce que ça irait à l'encontre de sa philosophie, mais il faudrait trouver une solution pour rendre le site plus accueillant pour les experts reconnus dans leur champ. Je n'ai pas cette solution, malheureusement. Tout ce que je vois, c'est que pour le moment, Wikipédia apparaît à beaucoup de mes collègues universitaires comme un endroit dangereux, où ils seront traités brutalement.»

Wikipédia fait rire d'elle
Les faiblesses de Wikipédia ont été épinglées notoirement par Stephen Colbert, qui parodie chaque soir un odieux commentateur républicain dans son émission Colbert Report sur la chaîne Comedy Central.

«Grâce à Wikipédia, 1000 personnes peuvent se mettre d'accord sur un fait quelconque et celui-ci devient la vérité», disait-il en ouverture de son émission du lundi 31 juillet, avant d'inviter le public à pratiquer cette «démocratie de la connaissance» à sa manière. «Trouvez les pages portant sur les éléphants et écrivez que leur nombre a triplé en Afrique depuis six mois. Nous pourrons créer une réalité qui nous convient à tous!»

Dès le lendemain, Wikipédia reflétait ce mensonge éhonté; la formidable horde des téléspectateurs de Stephen Colbert a dominé le consensus, prouvant qu'un seul individu peut corrompre l'encyclopédie s'il mobilise assez d'internautes. La même semaine, l'hebdomadaire satirique «The Onion» invitait ses lecteurs à se livrer à une autre corruption de masse, sous le titre: «Wikipédia célèbre les 750 ans de l'indépendance américaine.»

Heureusement, Wikipédia a prévu ce genre de dérapage. En plus de faire appel à des «robots» qui parcourent les articles à la recherche de «vandalisme», l'encyclopédie est encadrée par un millier d'«administrateurs», des habitués de l'encyclopédie élus par des comités de pairs, qui ont le pouvoir de bloquer des pages ou de bannir des utilisateurs.

«On a trouvé 250 cas d'usagers qui sont allés modifier les informations sur les éléphants juste après l'émission. Ça venait de partout aux États-Unis. On a suspendu leurs comptes pour 24 heures», dit Andrew, étudiant en informatique de Vancouver qui jouit du statut d'administrateur.

«Par la suite, j'ai personnellement bloqué un compte portant le nom de Stephen Colbert , poursuit-il. Non seulement Wikipédia interdit-elle de s'enregistrer avec le nom d'une personnalité, afin d'éviter les impostures, mais cet usager était aussi le premier à avoir écrit que George Washington ne possédait pas d'esclaves et que l'Oregon était le Portugal de l'Idaho, deux blagues que Stephen Colbert faisait dans son émission au même moment. Je ne sais pas si c'était le vrai Colbert ou un de ses recherchistes, mais tout indiquait que oui.»

Critique acharné
Jason Scott, informaticien de 36 ans de la région de Boston, est quant à lui «reconnaissant» à Stephen Colbert pour cette histoire qui a, selon lui, «souligné un problème important». Créateur d'une encyclopédie des babillards électroniques d'antan (textfiles.com), il a donné plusieurs conférences sur Wikipédia cette année, s'affichant comme un de ses critiques les plus acharnés.

«J'aime l'idée d'une encyclopédie faite par et pour la communauté, mais les personnes qui en sont responsables refusent de régler certains problèmes majeurs», dit M. Scott. On retrouve toujours les mêmes types de rédacteurs qui ont en commun certains penchants politiques, mais surtout beaucoup de temps libre. D'une modification à l'autre, ce n'est pas toujours la meilleure information qui reste dans un article, mais plutôt celle dont l'auteur s'est acharné le plus longtemps à revenir sur le travail des autres.

Selon M. Scott, nombre des problèmes de Wikipédia proviennent directement de la personnalité de son patron et cofondateur, Jimmy Wales. «Au lieu de se positionner en simple gourou, il intervient partout personnellement. Je l'ai vu bien des fois prendre part à des disputes autour d'un article.»

Qui est Jimmy Wales ?
Après avoir fondé Bomis.com, un outil de recherche qui a périclité avec la bulle financière des technologies, Jimmy Wales s'est associé en 2001 à l'informaticien Larry Sanger pour créer Wikipédia, qui allait devenir l'application phare de la technologie Wiki inventée par Howard Cunningham en 1994. Bien que ce soit Larry Sanger qui ait bâti les fondations de l'encyclopédie (voir article ci-dessous), Jimmy Wales s'est vite retrouvé seul à la tête du projet.

En entrevue téléphonique avec «La Presse», M. Wales a été avare de commentaires quant aux critiques dont fait l'objet l'encyclopédie. Selon lui, les problèmes de vandalisme sont toujours sous contrôle.

«Nous croyons au débat, à l'argumentation rationnelle et à la recherche du compromis qui plaira à tous, ajoute-t-il. Même dans le cas où un administrateur abuse de son pouvoir pour imposer ses idées, nous avons un comité d'arbitrage qui peut intervenir et bloquer son compte.»

Quant aux angoisses des experts, Jimmy Wales considère qu'il s'agit de cas isolés.


Larry Sanger, le dissident de Wikipédia

Larry Sanger a quitté Wikipédia aussi vite qu'il l'avait bâtie. On peut lire un peu partout sur le Web son amertume au sujet des faiblesses de l'encyclopédie et des choix de son dirigeant Jimmy Wales. À présent, il joint le geste à la parole en lançant Citizendium, une nouvelle encyclopédie «collaborative» basée sur le respect de l'expertise et le «partage des pouvoirs».

Nicolas Ritoux

«Neuf mois après le lancement de Wikipédia, je me suis rendu compte que mes suggestions restaient lettre morte auprès des gens qui avaient progressivement pris le contrôle du projet», raconte Larry Sanger, joint par téléphone à son domicile californien.

«J'ai présenté un choix à Jimmy Wales par courriel : ou bien tu règles le problème des trolls (fauteurs de troubles) et du manque de place fait aux experts dans Wikipédia, ou bien je serai forcé de me distancier du projet. Jimmy n'a rien fait, et ces problèmes sont encore là.

«Wikipédia dépend en grande partie de Jimmy Wales. Il a l'autorité de faire des gestes décisifs dans le projet. Selon moi, un site basé sur la collaboration des internautes devrait les inclure davantage dans ses grandes décisions. Et c'est ce que va faire Citizendium : je me suis engagé à quitter mon poste d'éditeur en chef d'ici deux ou trois ans.»

Citizendium.org est un projet d'encyclopédie dissidente de Wikipédia, mis sur pied par Larry Sanger avec l'aide de quelques centaines d'ex-wikipédiens. Ils le décrivent comme un «embranchement» de Wikipédia, qui va reprendre ses contenus pour les soumettre à l'approbation éditoriale d'experts de tous les domaines. Cette fois-ci, ils auront le mot de la fin.

«Le Citizendium invite tous les internautes à modifier ses pages, sauf que leur travail sera bonifié par la supervision d'experts, qui répondront à leurs questions et les aideront à faire les bons choix, explique Larry Sanger. Au fur et à mesure, les articles puisés dans Wikipédia seront tous améliorés.» M. Sanger ajoute que les gens seront invités à donner leur vrai nom, espérant ainsi imposer davantage de respect et de civilité que dans Wikipédia.

Comme sa grande sur, Citizendium fera appel à des administrateurs, sauf que cette fois-ci, leurs pouvoirs seront partagés en deux groupes distincts : l'un se limitera à une «autorité éditoriale», et l'autre se concentrera sur les «problèmes comportementaux».

Comme Wikipédia, Citizendium refusera la publicité et ne vivra que de dons et de commandites. «Pour l'instant, je vis encore sur mon compte d'épargne , dit M. Sanger. Mais nous avons une lettre d'intention d'une fondation, plusieurs offres d'hébergement gratuit, et nous avons déjà reçu plus de 1100$ en dons sans rien demander à personne.»


Le Québec mis à sac sur Wikipédia

Régulièrement, Wikipédia «fige», pour une période donnée, certaines pages faisant l'objet de vandalisme ou d'interventions impertinentes, afin de protéger leur intégrité. C'est depuis longtemps le cas des pages de Bill Clinton et de George W. Bush, par exemple, cibles fréquentes d'attaques partisanes. C'est aussi, parfois, le cas de la page en anglais portant sur le Québec.

Nicolas Ritoux

Du 24 octobre au 5 novembre, il était impossible de modifier la page portant sur le Québec. Elle était simplement figée dans sa version du 24 octobre. C'était la décision d'un des nombreux administrateurs bénévoles de Wikipédia (un certain The Scope, qui dit être gastroentérologue à Toronto), qui a autorisé à nouveau les modifications de la page une fois la tourmente passée.

Dans l'historique de la page, on peut étudier tous les actes de vandalisme commis par différents utilisateurs. Les vandales n'ont eu qu'un seul but : effacer à répétition l'ensemble de la page sur le Québec. Un «blanchissage» textuel, en quelque sorte.

«En général, plus un article est controversé dans Wikipédia, plus il y a d'éditeurs qui le surveillent et plus rapidement toute tentative de vandalisme est arrêtée en quelques minutes à peine», tempère Jean Goyer, un Québécois qui a utilisé son statut d'administrateur pour repousser les vandales de sa province. «L'article sur le Québec est un sujet populaire, mais pas tellement controversé en général. L'attraction qu'il semble représenter pour des blanchissages mystifie pour l'instant plusieurs des éditeurs réguliers de l'article.»

La page peut faire aussi parfois l'objet d'un «vandalisme plus bavard», qui consiste à remplacer le mot French pour écrire «Quebec's official language is gay» ou d'autres fines démonstration de maturité. La situation est restée sous contrôle grâce à l'intervention de bons Samaritains, mais elle illustre à quel point la lutte est rude pour maintenir la fiabilité de leurs articles.


Wikipedia accusée de plagiat

Un adversaire de l'encyclopédie en ligne Wikipedia affirme avoir découvert plusieurs exemples de plagiat sur son site.

Associated Press,
6 novembre 2006

Les articles qui paraissent dans Wikipedia sont fournis par les utilisateurs, qui peuvent les modifier ou même les supprimer.

Daniel Brandt affirme avoir découvert des douzaines d'exemples de textes biographiques recopiés d'autres sites Internet. Pour ce faire, il a créé un logiciel capable de reconnaître les exemples de plagiat en comparant les textes de Wikipedia à d'autres textes identifiés par le moteur de recherche Google.

Après avoir éliminé les articles recopiés à partir de Wikipedia et d'autres textes du domaine public ou dont la source est correctement identifiée, le logiciel de M. Brandt a pu trouver 142 exemples de plagiat dans Wikipedia.

Le créateur du site, Jimmy Wales, a reconnu que son encyclopédie pouvait contenir des éléments recopiés d'autres sites, mais pour lui, il n'y pas lieu d'exagérer leur importance.

M. Brandt n'est évidemment pas d'accord.

«Ils se présentent comme une encyclopédie, dit-il. Ils vont même jusqu'à dire qu'ils sont aussi bons que l'encyclopédie Britannica. Ils sont donc tenus à des critères de qualité plus élevés.»

M. Brandt n'en est pas à ses premières critiques de Wikipedia, sur laquelle on a déjà trouvé une biographie peu flatteuse de sa personne.