7 octobre 2021

Des nouvelles de la nouvelle orthographe

« Spaghettis », « deux-cents », « contrespionnage » : la réforme orthographique de 1990 est passée dans l’usage beaucoup plus qu’on ne le croit, constate notre collaborateur Jean-Benoît Nadeau.

Jean-Benoît Nadeau

Je dois admettre que j’ai mis la charrue devant les bœufs en m’enthousiasmant pour l’« ortografe rationèle », qui n’est encore qu’un projet. Par contre, ce qui est bel et bien officiel (et désormais enseigné dans les écoles), ce sont les fameuses « rectifications orthographiques » de 1990, aussi appelées nouvelle orthographe, qui ont touché plus de 5 000 mots. J’y ai souvent fait allusion, mais il est plus que temps d’aller au fond des choses. Je donnerai donc ici les détails des recommandations qui sont désormais enseignées et exposées dans tous les ouvrages de référence.

Pour faire l’état des lieux, j’ai appelé en renfort la linguiste québécoise Chantal Contant, professeure à l’UQAM, qui est la grande gourou de la nouvelle orthographe. Son Grand vadémécum de l’orthographe moderne recommandée est LA référence mondiale : il y a du Chantal Contant dans Antidote, Word, le Bescherelle, le Hachette, le Robert, le Larousse, Usito, le Multi.

Avant d’aller dans le détail, Chantal Contant tient à contredire quelques mythes tenaces. « Il est faux de penser qu’avec la nouvelle orthographe, le pluriel de “cheval” est devenu “chevals” », dit-elle. Un lecteur m’a ressorti ce vieil épouvantail récemment. La nouvelle orthographe n’a pourtant jamais essayé de changer cela (quoiqu’elle aurait dû, selon moi). On écrit encore « chevaux ». Et « éléphant », plutôt qu’« éléfant » — autre épouvantail.

« Chaque fois qu’on parle de nouvelle orthographe, les gens pensent tout de suite à “ognon, nénufar, exéma”, qui sont en fait des retouches à quelques mots qu’il fallait réparer. Cela concernait à peine une soixantaine des 5 000 mots modifiés par la nouvelle orthographe », explique la linguiste. « Le but était plutôt de normaliser certaines règles en éliminant des exceptions et des cas particuliers. Plusieurs tombent tellement sous le sens qu’elles se sont généralisées même chez ceux qui disent refuser la nouvelle orthographe, notamment en ce qui concerne les pluriels, la soudure des mots composés et les numéraux composés. »

Les règles normalisées
Voici un tour d’horizon de ce que représente la nouvelle orthographe. Forcément, j’ai résumé « à l’os ». Pour obtenir plus de détails, vous pouvez consulter le Grand vadémécum de Chantal Contant, le site La nouvelle orthographe ou celui de l’Office québécois de la langue française.

1) Les pluriels
Deux sortes de pluriel sont touchées : celui des mots étrangers et celui des mots composés avec un trait d’union.

Pour les mots étrangers, c’est archisimple : on met un s partout : « des spaghettis, des sandwichs ». Dans la graphie traditionnelle, le pluriel de « match » ou de « sandwich » imite plutôt la règle anglaise (« matches, sandwiches »).

Pour les mots composés avec un trait d’union, c’est simple. Dans les cas verbe + nom, le verbe reste invariable et le nom prend un s : « des rince-bouches ». La même règle s’applique aux mots composés sous la forme préposition + nom, comme « des hors-jeux ». Tous les autres mots composés se conforment à la graphie traditionnelle.

Les pluriels des mots soudés (voir règle suivante) se normalisent également : « des glouglous, des millepattes ».

2) La soudure des mots
On élimine le trait d’union et on soude deux mots dans les cas suivants : tous les mots savants (« musculosquelettique, cumulonimbus »), tous les mots avec des préfixes de type « contr(e)-, entr(e)-, co-, sur-, supra-, extra-, infra-, intra-, ultra- ». Pareil pour les onomatopées (« plicplic, glougou »). Et pour les mots composés sur le modèle verbe + tout (« fourretout, essuietout »). Dans le cas de « contr(e)- » et « entr(e)- », on élimine aussi le e suivi d’une voyelle, comme dans « contrattaque » ou « contrespionnage ».

Toutefois, le trait d’union est maintenu là où la soudure créerait un défaut de prononciation, comme « bio-industriel, intra-universitaire » au lieu de « bioindustriel, intrauniversitaire ».

Pour les numéraux composés, par contre, on généralise le trait d’union partout. On écrit « deux-cents, deux-millions-huit ». C’était beaucoup plus compliqué dans l’ancien système.

De manière plus anecdotique, la règle de soudure est étendue à d’autres mots composés, dont ceux avec « bas, haut, mal, mille » (comme « millepatte »), quoique certains mots correspondant à cette caractéristique soient exemptés, comme « bas-relief ». D’autres composés courants, comme « vanupied, chauvesouris, fairepart », obéissent aussi à cette nouvelle règle.

3) Les circonflexes, les trémas et autres accents
On rationalise l’usage du tréma dont la fonction est de diviser un digramme (un son écrit avec deux lettres), en commençant par corriger une demi-douzaine de graphies fautives. On écrit désormais « aigüe, ambigüe ». On clarifie quelques cas jamais réglés, comme « arguer » qui devient « argüer ». Quant à « gageüre », il s’agit de souligner que le mot est bel et bien censé rimer avec « parlure » plutôt qu’avec « parleur ».

L’accent circonflexe disparaît sur les i et les u. Les seuls cas où il est maintenu (« dû, mûr, sûr, jeûne ») visent à éviter des homonymes. De même pour certaines conjugaisons du verbe « croître » qui se confondent avec « croire ».

Pour les mots étrangers empruntés, on généralise l’accentuation pour conformer l’écrit à la prononciation, donc « média, égo, faciès, à capella ».

Tous les verbes avec un accent (« sécher, libérer, régler ») prennent l’accent grave au futur et au conditionnel (sur le modèle de « cèdera » et de « lèvera »).

4) Les consonnes doubles
Tous les verbes en –eler et –eter suivent le modèle de « gèle » ou « achète ». Sauf pour « appeler » et « jeter » et leurs composés (« rappeler, interjeter »), de même qu’« interpeler », qui gardent la graphie traditionnelle (« j’appelle, je jette, j’interpelle »).

De plus, les noms dérivés de ces verbes adoptent le même modèle. Le verbe « ruisseler », qui se conjugue désormais « il ruissèle », donne ainsi « ruissèlement » avec un seul « l ».

Les mots en –olle passent au -ole (sauf pour des mots établis comme « colle, folle, molle »). Et même logique pour les mots en –otter qui se transforment en –oter, comme « frisoter, greloter, balloter », avec un certain nombre d’exceptions.

Le désastre des anomalies
On l’aura constaté, les « penseurs » de la nouvelle orthographe avaient de bonnes idées. Toutefois, ils ont beaucoup affaibli leur proposition par deux décisions. D’abord en créant de nouvelles exceptions inexplicables à des règles pourtant simples. Et puis en ajoutant toute une série de modifications ciblées en dehors des cadres pour des mots choisis plus ou moins au hasard. Un peu comme si, devant deux bras cassés, on avait décidé d’en réparer un seul et d’amputer deux orteils.

« Oui mais tout de même, ils ont beaucoup réduit le nombre d’exceptions », dit Chantal Contant, qui était trop jeune à l’époque pour être consultée (elle était étudiante). On sent bien toutefois, à l’entendre, qu’elle serait allée plus loin. « Moi, je suis grammairienne-informaticienne au départ, alors je n’aime pas les exceptions. »

Pour ce qui est des exceptions aux règles énoncées plus haut, il se dégage une impression d’arbitraire, sans plan apparent. Par exemple, on dit bien qu’on ne pratique pas la soudure pour les mots composés de trois mots, mais pour « vanupuied », c’est oui. J’ai beau chercher la logique, je ne la trouve pas.

Dans certains cas, on la discerne, cette logique. Notamment, les mots en -illier deviennent -iller, comme « quincailler » ou « joailler ».

Mais pour les accents, on ne suit aucun système clair. C’est bien gentil d’ajouter un accent à « québécois » et de conformer « crèmerie » à « crème », mais pourquoi alors « allègement, sècheresse », sans toucher à « alléger, sécher » ? « Évènement » au lieu d’« événement », je veux bien, mais pourquoi s’arrêter là ?

On a également procédé à des modifications ciblées de cas isolés comme « ognon » et « nénufar », qui n’auraient jamais dû être emblématiques de ce projet. Ce faisant, les penseurs de la nouvelle orthographe ont prêté le flanc à la critique pour pas grand-chose.

Dans le cas de « nénufar », il s’agissait de corriger une faute introduite par l’Académie française dans son dictionnaire de 1935, où on a écrit « nénuphar » alors que les éditions précédentes donnaient « nénufar ». Apparemment, nos immortels avaient cru que c’était un mot grec, alors qu’il est perse.

Quant à « ognon », c’est très intéressant. À la Renaissance, on avait décidé de mettre un i devant certains gn pour signifier qu’il s’agissait d’un digramme pour le son ñ, plutôt que g-n détachés. Afin de marquer qu’il ne fallait pas dire « og-non », on a introduit un i, donc « oignon ». On l’a fait de manière assez systématique pour « oignon, poigne, montaigne ». Au fil des générations, la convention a été réinterprétée très diversement. Pour « poigne », les gens se sont mis à prononcer « pwagne », alors que d’autres disaient « pogne ». On a donc maintenu le i. L’inverse s’est produit pour « montagne » : comme personne ne disait « montègne », l’Académie française a fini par retirer le i. (L’orthographe des noms conserve des vestiges intéressants, comme celui de l’auteur Michel de Montaigne, que tout le monde prononce fautivement « montègne », mais qui se disait jadis « montagne »). Bizarrement, la convention s’est maintenue intacte avec « oignon » et les réformateurs ont cru bon de ramener « ognon » pour le conformer à la prononciation.

Malheureusement, c’était une nouveauté de trop et « ognon » fut un désastre de relations publiques, comme on le verra dans ma prochaine chronique.


10 août 2021

Nouvelle orthographe : vaincre les résistances

Non, simplifier l’orthographe du français ne mènerait pas à un nivellement par le bas. Voici pourquoi.

Jean-Benoît Nadeau

Pour cette quatrième chronique sur la rationalisation de l’orthographe, le temps est venu de répondre aux objections. Ma principale inspiration est l’essai Orthographe : qui a peur de la réforme ?, de Georges Legros et Marie-Louise Moreau. Ces deux linguistes belges démontent les arguments de la résistance en 20 pages brillantes, qui devraient être une lecture obligatoire dans les cours de français.

Résumons d’abord ici les quatre changements qui font consensus chez les tenants d’une réforme :

1) Remplacement des lettres grecques et latines (ph, th, rh, œ, par exemple) par leur équivalent français (f, t, r, é, eu) ;

2) Généralisation des s finaux au pluriel (chevaus) et au singulier (dous) ;

3) Élimination des consonnes doubles en fin de mot ;

4) Simplification de la règle du participe passé.

Les deux auteurs font valoir que cette rationalisation n’aurait aucune répercussion sur le charme et la beauté de la langue et ne priverait nullement les élèves de l’accès aux classiques. Il n’y aurait ni « nivellement par le bas » ni déclassement de ceux qui maîtrisent les anciennes règles. Cette rationalisation suivrait, au contraire, l’évolution naturelle de la langue. Et, oui, les gouvernements peuvent agir et doivent agir. Parce que cette réforme n’est pas un gadget, mais une nécessité sociale.

Rappelons ici le principe fondamental : il ne faut pas confondre orthographe et langue. Les deux notions sont distinctes. Simplifier l’orthographe ne change rien à la langue. Les auteurs donnent pour exemple ces deux vers tirés du Nicomède de Pierre Corneille, publié en 1651.

« Ie ƒçait que les Romains qui l’auoient en oƒtage
L’ont enfin renuoyé pour un plus digne ouurage. »

(Le ƒ, appelé s long, se prononçait comme le s.)

Aujourd’hui (selon les conventions orthographiques de 1835), ça donne ceci :

« Je sais que les Romains qui l’avaient en otage
L’ont enfin renvoyé pour un plus digne ouvrage. »

Qu’on lise l’une ou l’autre version à voix haute, la prononciation est la même. C’est la même langue. La différence réside dans les conventions orthographiques, qui suivaient leur temps (et qui ne le suivent plus). Et notez au passage que les simplifications proposées sont assez modestes, puisqu’elles n’auraient aucun effet sur les deux vers en question.

Quant à l’argument de l’accès aux classiques, il ne tient pas la route. Le pauvre étudiant qui tombe sur une édition ancienne de Corneille doit déjà se débrouiller avec des i, ƒ et u à la place des j, s et v. Qu’est-ce que ça lui ferait de lire une vieille édition de Michel Tremblay avec des lettres grecques ou des x à la fin des mots ? Rien. Et puis, les éditeurs sont parfaitement capables de rééditer Corneille ou Tremblay selon la nouvelle orthographe : ils l’ont fait et ils le referont quand il y aura une « piastre à faire ». (Sur le strict plan des affaires, ils devraient être les premiers promoteurs d’une réforme.)

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Le nivellement par le bas : un faux argument
Le principal épouvantail contre la réforme est celui du nivellement par le bas : la simplification de l’orthographe « pour faire peuple » ne ferait qu’accélérer la dégradation de la langue !

Les lamentations sur la baisse de niveau sont de tout temps. Casanova, en 1797, annonçait que le français deviendrait un « patois » que les « bons écrivains n’utiliseraient jamais ».

En fait, le nivellement par le bas a déjà lieu : le maintien de complications « immuables » qui provoque l’échec de masse, le décrochage, des troubles de la lecture et l’insécurité linguistique. C’est cela qui tire tout le monde vers le bas. Et comme je l’expliquais dans la précédente chronique, il ne sera jamais possible de faire mieux, parce que cette norme a été pensée précisément pour être inaccessible à la masse. Tant que l’on s’obstinera, on continuera à dépenser des milliards de dollars d’argent public sans résultats probants.

C’est le grand linguiste belge Jean-Marie Klinkenberg qui soulignait que l’école, par son mandat démocratique, n’a pas pour mission de servir de camp de sélection des champions de l’orthographe. L’école devrait donner à chacun les outils pour bien pratiquer sa langue. Certes, elle doit valoriser l’effort pour des notions utiles, mais sa réflexion pédagogique ne devrait pas non plus s’appuyer sur le fait que l’orthographe est une fatalité.

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La responsabilité du politique
Mais l’orthographe que nous avons n’est-elle pas l’« usage » ? Réponse rapide : non. Le précepte de base de l’orthographe française est, depuis quatre siècles, que l’usage est roi. Sauf que ce dernier est devenu un alibi pour ne rien faire. Vérifier l’usage supposerait des échantillonnages réels. Mis à part Usito de l’Université de Sherbrooke, aucun dictionnaire de langue française n’a jamais fondé son travail sur un véritable échantillonnage. Au contraire, les linguistes qui étudient l’usage réel constatent des écarts très importants entre l’usage fantasmé et l’usage réel, lequel est, dans les faits, très proche des propositions citées plus haut.

Puisque l’orthographe se veut unique, son évolution supposera forcément une action étatique, donc politique. Le politique peut-il dicter la langue ? Il le fait déjà à travers les textes officiels et la décision de ce qui est enseigné.

Comme le soulignent fort justement les deux linguistes belges, c’est le politique qui a créé l’Académie française. Quand cette Académie s’est avérée déphasée par rapport aux connaissances linguistiques, la France, la Belgique, le Québec et la Suisse ont constitué des organes professionnels, comme l’Office québécois de la langue française et les divers « conseils supérieurs » ou « délégations générales ». Leur travail est d’agir sur la langue, et la plupart commencent à s’inquiéter sérieusement du marasme orthographique actuel.

Ce qui manque au politique, c’est le signal social. Comme tout le monde a été endoctriné par rapport à la fixité de la langue, les associations et syndicats d’enseignants, mais aussi les grands regroupements de parents, de citoyens ou de psychologues, jouent mal leur rôle. Ceux qui ont conscience du problème s’autorisent rarement à dénoncer publiquement les ravages causés par une norme écrite malade et à appeler l’État à intervenir. Nous dépensons des milliards à mal enseigner une orthographe déphasée qui produit des pathologies de lecture, l’insécurité linguistique et l’échec scolaire. On ne peut pas vouloir constamment réformer l’enseignement sans s’interroger sur la validité de ce que l’on enseigne : ça n’a pas de sens.

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Il faudra peut-être qu’un gouvernement prenne l’initiative, comme l’avait fait le Québec en 1979 pour la féminisation des titres et fonctions, avant de rallier les Belges, les Suisses et les Français à sa norme. Les Belges sont actuellement les leaders sur la question de la rationalisation.

Nos gouvernements, comme les grands acteurs sociaux, gagneraient à étudier le cas des hispanophones, qui systématisent depuis des siècles l’évolution de leur langue en révisant périodiquement son orthographe. Bref, il n’y a aucune raison de ne pas instaurer pour le français, comme pour l’espagnol, une tradition de mise à jour périodique de l’orthographe. (Je vous expliquerai ça en détail dans une autre chronique, c’est fascinant.)

Il n’y a pas beaucoup d’objections valables à une rationalisation de l’orthographe. D’abord, tout est prêt. Les linguistes ont déterminé les quatre principaux chantiers. Les listes sont faites et tout le travail est basé sur des enquêtes et des échantillonnages réels produits avec de l’argent public. Les gouvernements qui voudraient procéder n’auraient plus grand-chose à faire.

Rien ne sert de « désapprendre »
Mais il faudra aussi expliquer très clairement que ce projet de rationalisation ne vise pas à déclasser ceux qui ont appris les règles anciennes et à les leur faire désapprendre. Il s’agit simplement d’en tolérer de nouvelles qui viendraient se superposer aux précédentes pour les remplacer complètement après une ou deux générations. Comme le dit si bien le linguiste français Claude Gruaz, l’un des principaux penseurs de cette réforme, ce qui est logique ne devrait jamais être une faute.