10 septembre 2012

Les bébelles électroniques

Micheline Duff
L'auteure est romancière

Saturée ad nauseam de la politique, servie dans les médias comme plat principal depuis des mois, j'ai bien envie, aujourd'hui, de changer momentanément de menu pour partager avec vous une question de nature plus existentielle: suis-je donc si vieille et démodée pour en avoir ras le bol de l'usage excessif des «bébelles électroniques», où que j'aille et quoi que je fasse?

Au cours de l'été, mon mari et moi avons emmené six de nos petits-enfants, âgés de 8 à 13 ans, camper dans la région des Adirondacks. Pendant les trois heures de route, pas un traître mot ne s'est prononcé par eux dans la voiture. Les écouteurs sur les oreilles, et leur petite plaque noire dans la main gauche, les enfants n'ont pas vu le temps passer. Ni admiré les magnifiques paysages.

J'ai eu beau les interpeller à plusieurs reprises en m'écriant: «Regardez, les enfants comme c'est beau!», c'est à peine s'ils ont jeté un oeil distrait à l'extérieur, l'espace d'une seconde, sans émettre aucun commentaire. J'ai aussi essayé de les faire chanter, rien n'y a fait.

Dire que «dans mon temps», on faisait des concours entre nous, à savoir s'il y avait plus de vaches à droite qu'à gauche de la voiture, ou encore s'il circulait plus de voitures blanches que de noires sur la route... Mais restons positifs: je n'ai pas eu à entendre «leur» musique durant trois heures. Dans l'autre voiture conduite par mon mari, les plus jeunes ont regardé des films durant tout l'après-midi, en oubliant complètement qu'ils roulaient sur des routes américaines.

Le comble s'est produit quand mon petit-fils Marc-Olivier a écrit sur Facebook, une certaine nuit, à 3h10 précises: «Je n'arrive pas à dormir, ma grand-mère ronfle trop fort!»

Dernièrement, mon mari, ayant reçu un «téléphone intelligent» pour son anniversaire, m'a refilé son ancien. J'ai donc relégué le mien, encore plus désuet, aux ordures. À vrai dire, je ne suis pas dépendante du téléphone portable, puisque je travaille à la maison. Je ne m'en sers qu'à de rares occasions et seulement en cas d'urgence.

L'autre jour, en l'ouvrant, j'ai remarqué qu'on indiquait sur l'écran: «2 messages reçus». Ayant oublié comment opérer les cinq boutons de la plaque, je ne suis pas arrivée à retrouver mes messages. Dix options sont apparues sur l'écran, puis des photos, mais aucun signal des messages. Je les ai effacés sans m'en rendre compte, paraît-il. Il m'aurait fallu appuyer longtemps sur le chiffre 1 pour entendre les messages vocaux après avoir donné mon numéro de code dont je ne me rappelais plus, évidemment. Quant aux messages texto, il faut procéder d'une autre façon pour les obtenir. Ah bon! Et les autres boutons, ça sert à quoi?

À croire que je ne suis pas assez intelligente pour utiliser un téléphone aussi intelligent! Je m'ennuie du téléphone «on and off» si simple!

Quant aux multiples petites plaquettes noires, supérieures à l'humain côté mémoire, elles nous suivent maintenant partout. On les pose même sur la table lors des soupers entre amis. Tu veux savoir le prénom de tel acteur dont tu ne te rappelles plus? Qui a gagné la coupe Stanley en 1998? La couleur de la robe de Madonna lors de son dernier spectacle? Pas de problème! Tout le monde pitonne allègrement!

Mais tout cela n'est rien à comparer avec l'usage de la télévision. Je n'ai jamais songé aux emmerdements que cela nous causerait en achetant un téléviseur à écran plat et à haute définition. L'écran était plat, en effet, mais l'image aussi. Avez-vous déjà regardé Roy Dupuis la face aplatie? Erreur de décodeur, paraît-il. Mon mari a dû se battre au téléphone avec le serveur durant des heures pour obtenir réparation de «leur» erreur. Nous avons finalement changé de serveur, ce qui a encore compliqué les choses.

Nous possédons maintenant trois manettes sur la table du salon, l'une avec 48 boutons, les deux autres en possédant seulement 38 chacune. Un jour, j'ai appuyé par erreur sur le piton «on» de l'une d'elles, alors que j'aurais dû utiliser celui de «power» d'une autre. Mon dépanneur de mari étant absent, je n'ai jamais pu regarder mon émission.

Le pire, c'est que, sur le minuscule téléviseur de notre chambre, les numéros de postes différaient de ceux de la télé du salon. Où donc était le canal 2? Et le 10? Dans le salon, il fallait signaler quatre chiffres pour Radio-Canada, dans la chambre, seulement deux. La «vieille» que je suis a chialé, naturellement, et a finalement obtenu gain de cause: on a uniformisé le tout.

Sauf que, dans la chambre, nous ne regardons jamais rien d'autre que les nouvelles, mon mari et moi bien étendus sur le lit, prêts à dormir. Mais une fois sur deux, la télé se rallume aussitôt qu'on la ferme. Ah? Ça prend alors la deuxième manette... Deux lumières éclairent alors sur le côté de l'appareil, une bleue et une blanche. Elles brillent maintenant dans la chambre durant toute la nuit au point de projeter notre ombre sur le mur. Et je ne parle pas de la troisième qui clignote allègrement derrière l'appareil en se reflétant sur la porte du placard. À quand la bébelle pour éteindre les lumières des bébelles électroniques, la nuit?

Mais il y a un avantage aux petites lumières, elles éclairent les vieilles madames qui vont à la toilette, aux petites heures du matin. En plus de celle, rouge, de la cuisinière, celle du four à micro-ondes qui marque aussi l'heure, celles du lave-vaisselle, de la cafetière et du frigo, brillent toutes les petites lumières de la télé pourtant fermée du salon, sans compter l'éclairage multiple de nos deux ordinateurs pour lesquels j'ai compté pas moins de neuf voyants lumineux. Non, vraiment, grâce à l'électronique, on protège la vie des vieux, car ils ne peuvent plus se perdre chez eux, la nuit.

Quant aux ordinateurs, je dois admettre adorer le mien. Il est le premier à prendre connaissance de chacun de mes livres, dont le 14e et le 15e arriveront en librairie à la fin de septembre. Mais l'autre jour, il m'a joué un vilain tour en «bloquant ben raide». C'est bien simple, j'ai failli faire une crise cardiaque tellement j'ai pris panique. Bon, cette fois je m'en suis sortie vivante, mais je demeure inquiète.

Bref, à bien y songer, je n'ai pas le choix de faire bon ménage avec la nouvelle technologie. Pour l'instant, ça va, je réussis à m'adapter, mais... quand j'aurai 98 ans? Je salue tous les utilisateurs de bébelles électroniques. Tant mieux si cela vous rend heureux, mais je ne vous envie pas. Pas du tout! Quoique ce matin, j'ai reçu par courriel des nouvelles fraîches de ma soeur, en voyage à Vancouver, en plus du message d'une amie affirmant s'ennuyer de moi. Une vieille amie, vieille comme moi... Cela m'a fait grand plaisir, je l'avoue.

10 septembre 2012

Mes indispensables « bébelles »

MARC- ANDRÉ VILLENEUVE
L’auteur est un superviseur en sécurité de Montréal. Il réagit à l’opinion de Micheline Duff intitulée « Les bébelles électroniques » , qui a été publiée lundi dernier.

À 26 ans, voici comment se déroule une journée typique pour moi et mes « bébelles » qui facilitent beaucoup mon existence.

Dès mon réveil, mon café est prêt. Il a été préparé la veille avec la minuterie. Toujours agréable d’avoir son arôme qui flotte dans l’appartement pour me sortir du lit. J’allume la télévision qui, grâce à mon câblodistributeur, me donne accès à de multiples chaînes de radio sans avoir besoin de me procurer un appareil supplémentaire ; je peux donc écouter René Homier- Roy et ses invités tout en allant sous la douche, mais pas avant d’avoir ouvert mon iPad pour télécharger La Presse et Le Devoir du jour, sans avoir besoin de sortir de chez moi.

Je jette aussi un coup d’oeil à mon agenda, synchronisé entre mes ordinateurs de bureau et de maison et mes bébelles, pour voir si on n’a pas ajouté une réunion à mon horaire de la journée.

Au moment de partir, je vérifie sur mon iPhone s’il y a des BIXI près de chez moi et s’il y a de la place à la station de métro, ainsi que l’état du service de ce dernier. Je choisis alors mon mode de transport de la journée, selon les informations en temps réel que mes « bébelles » me donnent. Je télécharge mes courriels avant d’entrer dans le métro, je profite du voyage pour y répondre tout en écoutant la baladodiffusion des émissions de radio de la veille. Rendu au travail, je vérifie l’horaire de mes employés et des activités du jour sur mon iPad, qui me sert de tableau de bord toute la journée. Le tandem téléphone- tablette sera mon centre de commande pour la journée, qui me sert à coordonner les activités d’équipes de travail et de visiteurs. Avec les SMS, je peux communiquer instantanément avec un groupe de collègues, qui ont tous la même information en temps réel. Je peux avoir des flux de caméra en tout temps sur mon iPad. Je peux, en mouvement, gérer mon agenda personnel et professionnel.

Au dîner, je peux commander un repas dans un restaurant avec mon téléphone ou ma tablette, débiter ma carte de crédit et passer récupérer mon plat, ce qui me permet de passer plus de temps sur le plancher de travail plutôt qu’en déplacement. Je peux profiter de ma pause pour vérifier l’horaire de télé du soir et programmer, sur l’internet, mon enregistreur, surtout si je décide sur un coup de tête d’aller souper avec un ami.

C’est ce qui est arrivé ce dimanche; ne sachant pas où aller manger, j’ai utilisé une application de ma « bébelle » pour trouver un restaurant « apportez votre vin » ouvert relativement tard, et j’ai pu découvrir un restaurant de la Petite Italie pas piqué des vers, transmettre le menu à mon ami qui était en déplacement, nous donner rendez- vous et réserver une table. Toutes ces étapes pour passer trois heures en très bonne compagnie, face à face.

Car mes « bébelles » me servent surtout à cela: gagner du temps et faciliter le contact avec mes amis. Me permettre de créer des moments où je pourrai les voir et mettre mon téléphone dans ma poche, en mode silencieux, et ma tablette dansmon sac, pour me concentrer sur le contact humain.

Sans mes appareils électroniques, j’aurais raté le film que j’ai pu programmer à distance, je n’aurais pas trouvé le restaurant, il m’aurait été impossible de contacter mon ami à temps pour lui proposer cette sortie, et j’aurais été bien embêté de trouver un trajet différent lorsque je me suis souvenu que la circulation des autobus autour du mont Royal était perturbée.

Cessons de voir ces appareils comme des plaies qui nuisent aux rapports sociaux. Une saine utilisation de ceuxci peut permettre, au contraire, de renforcer les liens avec les autres – se parler par messagerie textuelle ou par les réseaux sociaux ne remplace pas un appel téléphonique ou une soirée entre amis, c’est un mode de communication complémentaire.