1er novembre 2011

Mourir à petit prix

La facture qui accompagne la mort d’un proche est souvent salée. Mais de nouvelles entreprises funéraires offrent des services à bas prix, en proposant d’autres façons de souligner le départ d’un être cher

Isabelle Ducas

« Le meilleur prix, sans frais cachés ! », « Forfaits à prix imbattables ! » Ces slogans publicitaires, souvent associés aux services de téléphonie cellulaire ou aux voyages, se retrouvent maintenant dans un secteur inusité : les services funéraires. L'industrie de la mort est en pleine mutation au Québec. Dans un marché où dominent les multinationales et les entreprises familiales établies, de nouvelles venues tentent de faire leur place en cassant les prix. Ce qui donne aux consommateurs un plus vaste éventail de choix, du moins dans les grands centres.

Alors que le coût moyen des funérailles au Québec varie entre 6 000 et 8 000 dollars, des spécialistes de l'« incinération économique » offrent leurs services pour... 600 dollars. À ce prix-là, il n'y a pas de cérémonie, ni de fleurs, ni d'urne stylisée : les cendres du défunt sont remises à la famille dans un contenant de plastique. « Beaucoup de clients veulent organiser leur propre cérémonie et enterrer les cendres dans un endroit que la personne décédée aimait », explique Patrick Fortin, président du Complexe funéraire Fortin, l'un des pionniers de la crémation à bas prix au Québec, qui offre ses services partout dans la province.

C'est ce que Diane Dubé a fait après le décès de son conjoint, Jacques, en août dernier. « Il m'avait dit qu'il souhaitait être incinéré et qu'il ne voulait pas finir sur une tablette », raconte-t-elle. Sur les conseils d'un ami, cette résidante de Longueuil a fait appel aux services d'un entrepreneur funéraire offrant l'« incinération directe » pour un peu plus de 1 000 dollars (en incluant le transport du corps). Elle a aussi acheté divers accessoires (signets, lampions, cadre, crucifix), publié un avis dans le journal et retenu les services d'un prêtre. La cérémonie d'adieu a eu lieu au camping où Diane Dubé et son mari habitaient six mois par année depuis 20 ans. Coût des funérailles : 3 375 dollars, ce qui comprend le buffet offert aux invités. Il n'est pas nécessaire de dépenser une fortune pour honorer la mémoire d'un être cher, dit Diane Dubé, qui a l'intention de répandre les cendres de son conjoint dans les platebandes où poussent les fleurs dont il s'occupait au camping. C'est toujours possible pour le moment, mais Québec prépare une révision de la législation qui encadre les pratiques funéraires. Un projet de loi devrait être déposé sous peu, qui pourrait réglementer ce qu'on peut faire des cendres.

Depuis quelques années, le milieu funéraire est chamboulé par le recours de plus en plus fréquent à l'incinération. Aujourd'hui, 60 % des corps sont réduits en cendres après le décès. Plus besoin d'embaumement (entre 400 et 1 000 dollars) ni d'un cercueil coûteux (entre 3 000 et 6 000 dollars). Certaines familles choisissent tout de même d'exposer le défunt avant qu'il soit incinéré ; l'embaumement est alors nécessaire, mais le corps peut être exposé dans un cercueil loué.

Comme les procédures sont simplifiées par la crémation, qu'une urne coûte généralement moins cher qu'un cercueil et qu'il n'y a pas de fosse à creuser au cimetière, les dépenses funé­raires moyennes devraient diminuer. Pourtant, c'est l'inverse qui se produit : de 1992 à 2007, le coût des funérailles a augmenté de 42 %, selon la Fédération des coopératives funéraires du Québec (FCFQ).

« L'industrie s'adapte pour maintenir ses prix. Les urnes se vendent plus cher et il y a de plus en plus de produits et de services offerts, comme un lâcher de colombes », souligne Alain Leclerc, directeur général de la FCFQ. Il y a 30 coopératives funéraires au Québec, qui appartiennent à près de 150 000 membres. Elles affirment que leurs services coûtent en moyenne 2 000 dollars de moins que ceux des autres entreprises, qui cherchent avant tout les profits.

À la Corporation des thanatologues du Québec (CTQ), qui regroupe 40 % des entreprises funéraires, on a une autre interprétation. « C'est une mauvaise perception de penser que la crémation coûte moins cher, dit la directrice générale, Nathalie Samson. Depuis quelques années, les gens sont de plus en plus sensibles à l'importance des rituels et il y a plus d'options qui s'offrent à eux, ce qui augmente les frais. » Selon la CTQ, il est important que les proches puissent voir le corps de la personne décédée, même si elle est ensuite inci­nérée, ce qui exige embaumement et cercueil.

Tous ne partagent pas cette opinion. « Il vaut mieux investir dans un hommage à la personne décédée et éviter de dépenser pour des choses inutiles, comme un embaumement et un cercueil », croit Yvon Rodrigue, président de Services mémorables Harmonia, qui se spécialise dans l'organisation de cérémonies funéraires sur mesure partout au Québec.

Dans un document sur l'indus­trie funéraire préparé par la FCFQ, on note que « les revues spécialisées et les congrès de directeurs de funérailles fourmillent de conseils pour aider les propriétaires à freiner la montée constante de la crémation », puisque les « revenus liés à ce mode de disposition sont plus faibles que dans les cas de funérailles traditionnelles ».

« À la suite d'un décès, les gens sont en état de choc et peuvent se laisser convaincre d'acheter des services dont ils n'ont pas besoin. Après coup, quand ils voient les factures, ils le regrettent parfois », souligne Michelle Fortin, du Salon funéraire Lajeunesse Fortin Cenac, qui mise sur ses bas prix pour attirer la clientèle de Montréal et ses environs.

Plutôt que de combattre la popularité grandissante de l'inci­nération, de nouveaux entrepreneurs ont adopté l'attitude inverse : ils tentent d'attirer le plus de clients possible avec des procédures funéraires simplifiées et moins chères. « Maintenant, les consommateurs magasinent les funérailles, pas seulement pour le prix, mais aussi pour le service », dit Patrick Fortin. Il existe même au Québec un courtier funéraire, Sérénia, qui offre de magasiner à votre place pour obtenir le meilleur prix.

Les consommateurs ont peut-être envie de comparer les coûts et les services, mais dans bien des endroits, comme les petites villes, c'est impossible : il n'y a qu'un salon funéraire. Des observateurs soulignent que l'achat de salons funéraires locaux par des multinationales au cours des dernières années est en partie à l'origine des hausses de prix. Outre les 30 coopératives funéraires, les plus grands noms du marché de la mort dans la province ne sont pas québécois : Urgel Bourgie / Lépine Cloutier appartient à Celebris, une entreprise canadienne, tandis que Service Corporation International (SCI), une société du Texas, possède une cinquantaine de salons portant des noms bien de chez nous, comme Guay, Darche, Marceau ou Gravel. Dans son étude sur le marché funéraire au Québec, la FCFQ note que les prix sont beaucoup plus élevés dans les régions où SCI détient les plus importantes parts de marché.

Il y a eu 58 400 décès au Québec en 2010. En 2040, on estime que ce nombre atteindra environ 100 000, au moment où les baby-boomers parviendront à l'âge de leur dernier repos. Il s'agit d'un marché latent de plusieurs millions de dollars, que continueront de s'arracher les entreprises par toutes sortes de moyens, ce qui obligera les consommateurs à redoubler de vigilance.