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Tournage du 1 et 2 avril 1981 |
Participants : Jacques Beaucage, Jean-François Biron, Jean-Théo Picard et Antonio Vielfaure ; Pierre Ducharme et Jean Glinn
Réalisateur : Gilles Blais
caméraman : Roger Rochat
preneur de son : Claude Pelletier
Numéro de production : 85-305
assemblage d'extraits ( nov.-déc 2000) : Guy Maguire

| Les débuts de la Distribution de l’ONF au Québec |
Gilles Blais Comment ça a commencé ?
Théo Picard J'arrive à Québec et Jos Morin me dit : Il paraît que tu sais faire fonctionner un projecteur ? Je réponds : Oui. Bein en v'là un, et un programme de films, tu commences ce soir à St-Anaclet, comté de Rimouski, à 8 heures.
Gilles Blais Qui c'était Jos Morin ?
Théo C'était le directeur de Ciné-Photographie provincial qui était en même temps le représentant de l'Office national du film pour le Québec. Il avait deux rôles, pour le provincial et le fédéral en même temps.
Il m'a dit : le curé va te dire quoi faire. Lui, il avait déjà fait des circuits pour Ciné-Photo dans 1e temps des unités sanitaires.
Ça passait de curé en curé. À St-Anaclet, le curé me disait : demain soir, tu iras à telle paroisse. Et l'autre curé me disait demain soir tu iras à telle paroisse. C'est tout ce qu'on avait à faire. On avait toute la journée pour préparer la soirée. Le curé l'annonçait au prône et on se faisait des p'tits feuillets. On marquait cinéma gratuit ce soir et on donnait ça au postier en disant tu mettras ça dans toutes les boîtes à lettres.
Tony Vielfaure Il ne chargeait rien pour ça ?
Théo Non, il était obligé, parce qu'on disait : on est du fédéral nous autres ! Lui, il était postier, il était obligé de faire ça. Et quand on a eu des affiches, on obligeait les maîtres de poste à les placer dans le bureau de poste. Il y en a qui ont dit : ici, on n'a pas le droit. On répondait : on est du fédéral nous autres, c'est pour l'effort de guerre et t'es obligé. Ah là, il disait : c'est correct. Parce qu'on aurait pu lui faire un rapport !
Pierre Ducharme Dès le premier jour à Saint-Anaclet tu as commencé à tenir des dossiers !
Théo Je me suis dit comme j'sais pas pour qui je travaille, l'Office national du film, ça ne nous disait rien, je me suis dit je vais prendre des notes. (Lisant dans son carnet) «St-Anaclet, Rimouski, 26 juin 44, le président était monsieur l'abbé Léopold Dion, curé. Représentation à la salle paroissiale à 8 heures. Assistance : 300 personnes. Auditoire silencieuse et très attentive. On a semblé apprendre quelque chose de nouveau dans Celui qui verse son sang». Ça a été mon premier rapport. Après ça, le 27, St-Donat de Rimouski, St-Germain, St-Éleutère, tous des endroits où j'avais jamais été de ma vie ! D'une fois à l'autre, le curé me disait tu prends telle route, c'est la paroisse suivante, c'est pas tellement loin.
Quand on arrivait un peu dépassé Rimouski, il y avait des soldats qui arrêtaient toutes les automobiles. Ils prenaient du goudron et cachaient la moitié des phares. Pour ne pas que nos lumières d’auto permettent aux sous-marins allemands de repérer nos navires.
Pierre, les rapports ça c'est venu avec Mondor parce qu'avec Jos Morin, il n'a jamais été question de ça. Il savait qu'on allait dans telle paroisse, telle paroisse, telle paroisse. Les curés lui faisaient rapport. Il était en communication avec eux. Si on avait voulu le jouer, le curé aurait dit : je l'ai jamais vu le gars des vues, il n'est pas venu le mois dernier. Tout de suite, il l'aurait su.
Tony Vielfaure Qui payait vos dépenses ?
Théo J'savais pas. Jos Morin m'avait dit : au bout de la semaine, tu reviendras au bureau à Québec. Là il me disait : qu'est-ce que tu as fait comme millage ? Mais lui il le savait combien ça faisait de millage.
Je suppose qu'il envoyait le compte de dépenses à Ottawa. À un moment donné, j'ai reçu un chèque de salaire. Je recevais le programme de films, mon chèque de salaire et mon chèque de dépenses. Pas de directives. Je ne savais pas si c'était bien ou si c'était mal. Je suis rentré à l'ONF au mois de juin et rendu au mois de novembre, j'ai écrit une lettre à Ottawa, à qui de droit, pour demander quel sorte d'organisme que c'est, y as-tu de l'avenir là dedans ? Est-ce qu'ils sont contents de mon travail, oui ou non ? Deux, trois semaines après, je reçois un téléphone d'un monsieur Paul Thériault, qui était un des grands boss à Ottawa.
Gilles Blais Commissaire adjoint
Théo Ouais, commissaire adjoint. Tu viendras me rencontrer à tel hôtel. Très bien. Alors, il me dit : C'est toi ça, Théo Picard qui a écrit ? J'ai dit oui. Vous êtes d'Ottawa, de l'Office national du film ? Pensez- vous que ça va bien ? Il me répond "ça va bien, bien sûr" et me demande : as-tu des parents dans la politique ? J'ai dit non. Il pensait que j'étais rentré là par la politique parce qu'apparemment, ça se faisait dans le temps. J'ai dit : Est-ce qu'il y a de l'avenir là-dedans ? Il m'a répondu : Si tu continues à faire ton travail comme ça, il va toujours y avoir de l'ouvrage. Correct, j'aime ça puis je suis bien payé !
Et mes p'tites notes en arrière de mes rapports. À St-François-Xavier des Hauteurs : «peut être reçu par le curé quand il est là. Vues données par le curé depuis 2 ans. Installation permanente. Projecteur Victor avec 2 hauts-parleurs. Programme de France Film et de Général Film. Capacité de la salle 400» On avait de l'opposition ! les curés étaient tout équipés dans l' bas du fleuve. Ils faisaient de l'argent avec ça. Ils communiquaient entre eux, ils avaient à peu près tous des radios amateurs. Alors ils pouvaient s'appeler : le gars des vues est ici. Demain soir il va être chez-vous.
Dans le bas de Québec, c’était assez spécial parce que les curés faisaient du commercial, ils faisaient de l'argent et nous on donnait ça gratuitement. Alors moi j'organisais des soirées d'amateur après, pour donner une chance au curé de faire une couple de tirages pour payer le chauffage de sa salle. Il passait le chapeau après et il ne perdait pas toute sa soirée de commercial.
Dans ce temps-là, on avait des coupons pour avoir la gazoline, des coupons pour avoir des pneus, parce que ç'était rare. On avait une carte d'identité et on allait à la Gendarmerie royale et ils nous donnait tout ce qu'il faut. Mais les pneus n'étaient pas tellement bons. Une fois, j'étais parti de Québec, je m'en revenais à St-Jacques et de Québec à Grondines, à peu près 30 milles, j'ai fait 11 flats.

En sortant de Québec, j'avais embarqué un quêteux. Le bonhomme me raconte : je me suis gelé les pieds et je voulais pas perdre mes orteils. J'ait fait un voeu d'aller à Ste-Anne-de-Beaupré à pied. Là, il s'en revenait. Je lui ai dit : Embarquez l'père. Tu comprends bien que rendu à Grondines, onze flats, il était tard le soir. Le bonhomme me dit : Savez-vous monsieur, c'est pas bein bein plus vite qu'à pied !
François, raconte-nous tes premiers voyages !
Jean-François Biron La première semaine, Francon, qui était directeur adjoint de Mondor, me dit tu vas à Shawinigan faire une projection pour la FTQ. Des gars de la FTQ de Trois-Rivières m'ont demandé pour embarquer. J'ai dit certainement.
Mais moi c'était la première fois que je conduisais une voiture au Canada. J'en avais conduit en Europe dans l’armée. Les gars n'ont rien dit en allant à Shawinigan. Après la soirée, au moment de revenir, il y en a un, je me rappellerai toujours de lui, un nommé Bergeron, me dit : «Voulez-vous m'attendre, je veux prendre deux bouteilles de bière avant de partir, parce que je veux pas voir le chemin en revenant.» Il avait eu peur, parce que moi j'avais conduit à gauche, comme en Angleterre. C'est en revenant que les gars m'ont fait voir que je conduisais du mauvais côté de la route.
Jacques Beaucage Passais-tu des films de guerre Théo ? J'me souviens que je présentais un film où il s'agissait de bannir les armes atomiques et, dans le film, on voyait un bateau qui était coulé. Après coup, j'anime la discussion et il y a une dame qui se lève et qui dit : Moi monsieur, remportez-nous en des films comme ça, moi des bateaux qui coulent j'aime donc ça voir ça !
Théo Moi, j'ai eu d'autres réactions. À un moment donné, quand on a eu passé plusieurs fois, il y en a qui disaient : C'te maudite bombe-là, c'est toujours la même, avez-vous fini de faire tomber ç'te bombe-là, on aimerait bein voir d'autres choses. Parce qu'une bombe en Normandie ou ailleurs, comprends-tu, pour eux, c'était toujours la même bombe !
Jacques Beaucage As-tu vendu des bons de la victoire ?
Théo Non, non.
Jacques Beaucage T'en mettais pas dans tes poches ? (rires)
Théo Non, non, j'en vendais pas. J'ai travaillé avec trois gars : il y avait un anglais d'Angleterre, un nommé Larry, un Américain, Thompson, et un Canadien-français, Lamoureux. L'Anglais apportait ses sandwichs, s'assoyait au bureau au deuxième étage à l'hôtel de ville et travaillait au téléphone toute la journée. L'Américain, lui, il traversait de l'autre côté prendre un coup à l'hôtel et le canadien-français contait des histoires de cul !
Gilles Blais En as-tu déjà coupé des bouts de film, toi Théo ?
Théo Ah oui ! Quand on voyait des choses comme un accouchement, et on savait que ça ne se rait pas accepté dans les paroisses, on coupait le bout de film tout simplement. Alors on était certain que quand on arriverait dans ces salles-là que personne ne nous garocherait des tomates. Il y avait des représentants comme Luc Forest, quand il recevait son programme il s'en allait dans le fumoir de monseigneur l'évesque et il passait le programme. Monseigneur regardait ça et disait: Très bien Luc, tu as ma bénédiction, tu peux aller le passer. Et là il partait et faisait le tour du diocèse. On faisait ça avant de partir.
On regardait le programme avant de partir et quand c'était pas assez bon on se disait ah les gens n’aimeront pas ça! Alors Fernand (Brisson) allait louer des cartoons... Et il les payait de sa poche !
Pierre Ducharme : Comment étiez-vous perçus les représentants de l’ONF ?
Jacques Beaucage Si le gars était déjà du milieu, on lui donnait le statut qu'il a toujours eu. Mais le type qui était parachuté dans une région, on voulait qu'il se rattache quelque part. Au Québec, il fallait être soit dans l'Action catholique ou le Richelieu ou quelque chose du genre. Si on n'était ni un ni l'autre, on était un drôle de personnage. On pouvait employer le mot communiste à notre sujet.
Théo C'est pour cette raison que moi quand je suis arrivé dans le territoire de St-Jean j'ai fait du scoutisme, de l'action catholique, les caisses populaires, j'étais dans toutes sortes de groupements. Quand j'allais à des congrès, avec tous les abbés, tous les dirigeants du diocèse, je me présentais. Et ce que beaucoup ne savaient pas, c'est que je faisais partie de l'ordre de Jacques Cartier. La société secrète des Jacques Cartier nous permettait d'ouvrir les portes à beaucoup d'endroits.
| Hors Québec |
À force d'y aller moi-même, finalement ils ont vu que ça pouvait leur aider aussi pour la survivance.
Quand je suis entré à l'ONF, les gens n'ont pas demandé à m'avoir. C'est parce qu'à un moment donné quelqu'un a décidé qu'ils avaient besoin de représentants francophones. Le premier mois, je faisais le tour et je me présentais : représentant de l'Office national du film. Les gens me demandaient : Qu'est-ce que tu veux ?
Jean Glinn Étais-tu le seul représentant francophone en dehors du Québec ?
Tony Vielfaure Non, il y en avait un en Alberta, Damasse Bouvier. Je vais vous dire franchement que c'était du travail de pionnier. On n'avait pas juste le français non plus, on avait les films anglais.
Les gens savaient pas ce que c'était l'Office national du film, qu'est-ce que ça pouvait leur apporter. Ça m'a pris à peu près 3 ans avec la Société franco-manitobaine, à ce moment-là c'était l'Association d'éducation, à leur faire comprendre que ce que je leur offrais c'était un outil qui pouvaient les aider à perpétuer le français et le développer, même au niveau scolaire, et dans leurs associations. Au départ, les gens ne le voyaient pas parce que le film c'était un moyen de divertissement, ce n'était pas un outil pour faire de l'éducation.
| L’époque de Duplessis |
Gilles Blais Pourquoi les films étaient interdits dans les écoles du Québec ?
Jean-François Biron C'est parce que Duplessis avait fait une déclaration disant qu'il y avait des communistes à l'ONF. À ce moment là, François Zalonie, qui était journaliste au Devoir, est allé trouver Duplessis et a dit : Nommez les ! Il n'a jamais été capable de les nommer. Mais Zalonie lui a dit : Savez-vous monsieur Duplessis que vous distribuez des films de l'ONF ? Il y a des films au service de Ciné-photographie et c'est vous qui les distribuez. Là, tout de suite, il les a bloqués.
La lettre de Duplessis avait été adressée au président de la Commission Scolaire de St-Louis de France, en l'occurence le président c'était moi. Alors le secrétaire lit la lettre : il est formellement défendu de se servir des films de l'Office national du film dans les écoles de la province de Québec. Alors à ce moment-là j'ai laissé mon siège et je suis allé dans la salle pour être capable de répondre à la lettre. J'ai dit : Comme par hasard, c'est moi le représentant de l'Office national du film dans la région. Tout le monde le savait. J'ai dit c'est une directive mais vous êtes complètement libres de la prendre ou de pas la prendre.
Jacques Beaucage Tu préconisais la désobéissance civile !
Jean-François Biron Je leur ai toujours dit que nos films n'était pas des films didactiques pour les cours mais que c'étaient des films de culture populaire, des films d'information que tous les canadiens jeunes et vieux se devaient de connaître !
Gilles Blais C'était signé par qui cette lettre là ?
Théo Picard Par Jules-Omer Desaulniers, c'était un ancien professeur de Trois-Rivières.
Gilles Blais À quel titre il signait la lettre ?
Théo Picard À titre de surintendant de l'Instruction publique du Québec parce qu'à ce moment là il n'y avait pas de ministère. C'était le bureau de l'Instruction publique et lui était le surintendant. C'est Maurice Duplessis qui était venu le chercher à Trois-Rivières et il l'avait bombardé surintendant. Il avait envoyé une lettre à tous les directeurs d'école, les commissaires, les présidents de commissions scolaires même aux maires des municipalités indiquant que les films de l'ONF ne devaient plus passer dans la province.
Je me souviens, j’arrivais dans des couvents pour changer de programme et la soeur supérieure disait : Monsieur Picard, je regrette, regardez ça, une lettre du surintendant, c'est de valeur, on ne pourra plus continuer. Ah j'ai dit : Très bien ma soeur. Puis elle me dit : Avant de partir, voudriez-vous rencontrer soeur Boutet. J'ai dit oui. Je suis allé voir la sœur Boutet et elle m’a dit : vous viendrez me les porter à moi les films, moi je ne l'ai pas reçue la lettre. On passait par la porte d'en arrière !
| Le représentant et l’animation |
Jean-François Biron Quand on a décidé à l'Office du film de faire l'entraînement des représentants à l'animation avec Guy Beaugrand-Champagne, il a commencé par le territoire de Trois-Rivières.
J'avais préparé une soirée à la paroisse Ste-Catherine de Sienne avec les dames fermières. Le film c'était Êtes-vous en sûreté chez vous ? Il devait y avoir une soixantaine de dames, tout le monde était enthousiaste. Alors je présente le film, et je dis, comme Guy Beaugrand m'avait dit, on va établir la discussion en 20 minutes et puis au bout de 20 minutes, que le monde parle ou parle pas, on arrêtera et on analysera ce qui s'est passé.
Vous l'avez vu Êtes-vous en sûreté chez vous ? il y a un couple qui meurt dans l'appartement. Après le film, les lumières s'allument et il y a une dame qui dit : Voulez-vous m'excuser, il faudrait que je m'en retourne à la maison, je regrette. La femme part. Moi je me promenais : Qu'est-ce que vous en pensez ? Et là, il y a une autre femme qui dit : il faudrait que je m'en aille moi aussi. Personne parlait. Dans l'espace de 10 minutes, il y a à peu près une trentaine de personnes qui sont parties. Alors, on s'est dit : il y a quelque chose qui va pas, qu'est-ce que tout l'monde a à partir ? Alors une dame a dit : «Bein j'vais vous dire, ma voisine de tout à l'heure est partie, elle était bein nerveuse, elle a dit qu'elle avait peur, parce que, vous savez, on n'a pas de pompiers ici, s'il fallait que le feu prenne…» C'était l'hiver, les femmes ont eu peur, elles sont toutes parties.
On s'est repris le lendemain. C'est là que j'ai appris que quand on voulait faire une expérience avec un groupe, il fallait être bien minutieux dans le choix du sujet qu'on voulait traiter !
Jacques Beaucage S'il y avait un gars directif, c'était bien moi, déformé par les Jésuites. Quand on distribuait nos films, et que je voyais que les gens après la séance voulaient échanger, si j'avais le malheur de parler, les gens s'en allaient ! Si je me taisais, les gens parlaient entre eux, et ce qui se disait, si je le reflétais au groupe, les gens restaient. J'ai dit : Beaucage, première chose, faut que t'apprennes à te taire. Comme vous voyez, je l'ai pas trop appris !
Et puis, au moment où les gens parlaient, s'il y en avait un qui faisait comme moi, qui parlait trop, les gens s'en allaient. Fallait que j'apprenne à faire taire les verbo-moteurs et faire parler les silencieux. Et là j'ai vu que les gens venaient et trouvaient ça l'fun. C'était valorisant pour un gars qui a jamais parlé de voir que quelqu'un dans le groupe relance ce qu'il a dit, quand ça a du bon sens, Les gens voyaient que mon oncle Jos, qui avait été vacciné par l'aiguille de gramophone, ne pouvait plus parler comme il voulait.
| L’abandon des dépôts de films |
Pierre Ducharme La décision d'abandonner les dépôts, est-ce que ça a été une bonne décision ?
Théo Picard Pour moi c'est une bonne décision mais c'est de la façon dont ça s'est fait qui a été frustrante.
Après avoir travaillé pendant 10-15 ans pour engager les bénévoles à se prendre en main, là en retirant les films des dépôts on leur enlevait presque toutes leurs armes pour travailler. Et au lieu de les encourager par d'autres moyens à continuer à se développer, on leur enlevé leur raison d'être.
J'ai été conseiller technique de la fédération des cinémathèques pendant les 11 ans et je peux citer des cas de gens que j'appelais des fous de dévouement. À St-Lambert, Robert Delisle était gérant du personnel à la banque Canadien National . Il était tellement pris par la distribution du film, il avait le dépôt dans sa maison, qu'il envoyait sa famille en vacances l'été mais lui il restait à la maison pour ne pas décevoir les gens qui avaient besoin de films. Quand je suis allé lui enlever les films dans sa maison, je lui ai dit : Écoute Robert, tu n'as pas le droit de faire souffrir ta famille comme ça, pour la ville de St-Lambert.
Quand sont arrivés à l'ONF les experts en audio-visuel qui avaient étudié à St-Cloud ou à Bloomington (rires), moi quand on m'a dit : «c'est décisif Théo, la Fédération des cinémathèques penses-y plus, faut que ça meure», c'était à Québec, à l'occasion d'une réunion (note du webmestre : probablement en1966). Laurent Blais m'appelle et me dit : Viens dîner avec moi c'midi à tel restaurant. Il me paye un bon gin double, parce qu'il avait peur de ma réaction, il se disait y'va se fâcher, bein sûr. J'ai dit : OK c'est votre décision, c'est pas drôle, mais on va l'annoncer.
Faut dire que les gens qui faisaient partie du Conseil du film étaient autant des gens du scolaire et du communautaire. Ils ne parlaient plus le même langage. Le professeur voulait un film pour son usage didactique en classe et les autres c'était pour un usage dans les groupements. Ils ne voulaient pas avoir les mêmes films. C'est à ce moment-là qu'on a dissous la fédération. On a dit : Formez donc deux fédérations, une pour le scolaire et une pour le communautaire. Étant donné que l'ONF retirait ses films, il ne restait plus de moyens au milieu communautaire pour former une autre fédération.
Dans le milieu scolaire, il restait des forces parce que des gars étaient allés étudier à St-Cloud ou à Bloomington, mais la chicane a pris entre les deux groupes. Il y avaient des experts de la quincaillerie et des experts de la pédagogie.
Je me rappelle quelqu'un avait envoyé un Français, André Maillet, dans mon territoire pour montrer comment utiliser un film en classe. Je l'avais amené à l'Ecole Normale de LaPrairie, il y avait 3-400 normaliens et les Frères de l'Instruction Chrétienne. J'avais organisé l'affaire, je m'assis tranquille dans la salle, ça a duré toute la journée, à réutiliser plusieurs films. Quand ça a été terminé, le directeur de l'école se lève et dit : Messieurs, je vous demanderais d'oublier tout ce que monsieur Mailhet vient de vous dire, c'est absolument anti-pédagogique. Tu comprends qu'il a attrappé l'air bête mon pauvre Maillet. Moi j'avais fait rapport à notre directeur Vallier Savoie. Ils ont arrêté le programme !
Tony Vielfaure Les mordus, comme tu disais Théo, j'en ai connus moi aussi pour qui c'était plus important d'être président du Conseil du film que d'être maire de la municipalité. Ils vivaient pour ça. Maintenant ils se sont trouvés une autre vocation.
Moi je ne pense pas que c'est une tragédie, on y serait arrivé de toute façon, parce que le milieu évolue. En regardant les statistiques on s'est rendu compte que les conseils du film ça fonctionnait surtout dans les centres ruraux. Le bénévolat, en ville, il y en avait de moins en moins. C'est bien beau un Conseil du film sur l'île de Montréal mais ça n'a pas le même impact qu'un Conseil du film à Chicoutimi ou à Rimouski.
En 1967 à l'Office on a eu des promesses, vous allez avoir deux trois cent milles piastres pour ouvrir des cinémathèques, sauf qu'est arrivé l'austérité en 69 et l'argent n'est pas arrivé.
Les fermetures, ça s'est fait rapidement. Je l'ai vécu à Trois-Rivières et à Sherbrooke. Des gens qui avaient collaboré avec l'ONF depuis quinze ans, vingt ans. Je me suis fait dire : C'est quoi ton nom toi ? Antonio Villefaure ? Tu es le 14e ou 15e directeur régional qui arrive avec une autre histoire, les 15 qui t'ont précédé avaient chacun une histoire. Qu'est-ce que ça va être le prochain ? C'est quoi votre politique ? Ils étaient en maudit contre l'Office et ils ont dit : «Écoutez, on est tannés de faire votre job. Tiens, les v'là vos films et v'nez pus nous achaler.»
Si ça avait été fait sur une période de temps, on aurait pu faire une transition pour que les films aillent, par exemple, dans une bibliothèque centrale de prêts ou dans une bibliothèque scolaire.
J'veux pas donner de noms, mais des gars de la haute direction qui venaient d'ailleurs au Canada, qui ne connaissaient pas les besoins du Québec, n'étaient pas au courant du travail qui avait été fait. Tu ne tiens pas compte des humains, tu ne tiens pas compte de 15 ans de pratique.
À ce moment-là, on donnait tout gratuitement, on ne pouvait pas continuer. Les commissions scolaires avaient des budgets per capita pour acheter des films, mais elles n'en achetaient pas beaucoup. Ils nous disaient vous avez pas d'affaire dans les écoles mais ils venaient chercher les films en maudit par exemple.
Je pense que ce n'est pas une tragédie, si t'oublie tout l'aspect humain, évidemment, c'est peut-être dur à faire pour ceux qui l'ont vécu. Mais si tu regardes sur le plan du rendement, par rapport aux ressources qu'on a, et ce que ça nous rapporte en termes de personnes que tu rejoins, le nombre de visionnements, le nombre de films qui circulent, tu ne peux pas dire que c'était une tragédie. Ça a fait mal à du monde à cause de la façon dont ça a été fait.
| L’âge d’or de l’ONF |
Ont précédé, une dizaine d'années de formation du personnel de distribution sur la découverte du milieu, comment recruter du leadership, comment utiliser du film. On avait un personnel stable, rendu à l'âge où il pouvait donner le meilleur rendement à cause de l'expérience. C'est un des facteurs. Le deuxième c'est que l'équipe de production était mieux rodée. Rappelons-nous les noms de Carle, Brault et des films percutants. Et le troisième élément, qui faisait le lien, c'est l'animation.
Dans chacun des milieux, il y avait la possibilité qu'un représentant de l'ONF regroupe le leadership du milieu pendant toute une fin de semaine et on pouvait, avec ces gens-là, les faire réfléchir sur leurs problèmes et faire le lien entre les problèmes qu'ils avaient et les films que nous avions. On leur projetait le film, il y avait une discussion qui suivait, qui pouvait durer de 20 minutes à une heure, selon le cas, et là les gens saisissaient tout l'impact de l'utilisation en profondeur d'un film par rapport à du vécu dans leur milieu. Ça collait à leur réalité.
Les retombées imperceptibles pouvaient être par exemple de l'ordre de l'éveil du leadership régional. On l'a constaté après. À ce moment-là, il y avait encore des conseils du film, qui pouvaient rapidement rassembler tous ces gens-là et quand on leur demandait après qu'ils aient vécu l'expérience, est-ce que vous aimeriez, dans votre milieu, avoir des gens qui puissent, comme on l'a fait tout à l'heure, animer une discussion de film et aller en profondeur avec les instruments que vous avez, la réponse c'était à 80% oui. Et à partir de ce moment-là, on pouvait commencer la formation d'animateurs bénévoles pour les principaux organismes de ce milieu-là.
Je dirais qu'à ce moment-là l'ONF avait plus d'influence au niveau de la transformation des mentalités au Québec que les syndicats, Cité-libre et Radio-Canada qui s'opposaient au duplessisme du temps.
Là on les a laissés pour compte, on les a abandonnées, pour des raisons qui seraient peut-être assez difficiles à analyser, mais je trouve vraiment malheureux qu'on n'ait pas donné suite à ce travail.
| L’arrivée de la télévision |
Gilles Blais : Vous n'avez pas l'impression que le jour où la télévision est arrivée la distribution communautaire c'était finie, on n'en avait plus besoin ?
Théo Picard Moi je travaillais à St-Jean à ce moment là. Monsieur Aurèle Séguin, qui était un des grands responsables de la télévision de Radio-Canada me disait : T'es donc chanceux toi Théo de travailler avec le film et avec des gens. Nous autres, à Radio-Canada, on met une émission en ondes et on ne sait pas s'il y a des gens qui l'écoutent. Au moins toi tu peux avoir du feed-back et tu sais si ton produit donne quelque chose.
Jean-François Biron À ce moment-là, chez nous, j'avais une très grosse distribution avec les ciné-clubs familiaux. Du jour au lendemain, au mois de novembre, ma distribution a tombé. Les ciné-clubs ont disparu, ces mêmes gens qui étaient vendus à l'utilisation du film, disaient : on n'est pas pour s'embarrasser de transporter un projecteur et un écran et des films. À la télévision on n'a pas seulement des films du Canada, on a des films du monde entier. Charlie Marshall n'acceptait pas que ça soit la télévision qui soit la cause de la baisse de mes clubs. C'est là qu'il avait dit : François était un mauvais représentant.
Pierre Ducharme Mais avec le programme Société Nouvelle, le film devenait un outil pour changer la société ?
Tony Vielfaure Mais tu as de la difficulté à vendre ça aux magnats à Ottawa qui te fournissent l'argent. Ils te disent : tu atteins une poignée de personnes ! Oui, mais on les atteint en profondeur, on change des choses, c'est de la qualité. Mais ça se mesure difficilement. Quand t'arrive avec un BBM qui dit 1 million et demi, là j'te dis que t'as eu du succès, mon vieux. La qualité, ça a toujours été le problème qu'on a eu à la distribution, vendre notre affaire. On dit ce qu'on fait, c'est de la qualité. Ça se mesure difficilement la qualité.
| Les relations directeurs - représentants |
Pierre Ducharme J'ai l'impression qu'il n'y avait pas beaucoup de communication entre la direction et les représentants. Comment les directives étaient reçues et comment vous les exécutiez ?
Théo Picard Parce que les directeurs changeaient souvent, j'ai toujours été prudent à accepter une directive trop précise. Quand le directeur arrivait et que dans les premiers jours il disait vous avez ça, ça et ça à faire, j'étais prudent, je me disais il arrive, il n'est pas tellement au courant de tout ce qui s'est passé, j'vais attendre un peu et on va voir, il va peut-être modifier sa perception des choses et ça va être plus nuancé.
Ce que je déplore, c'est qu'à travers les directeurs qui sont passés il a manqué nécessairement de suite dans les programmes à long terme. Et puis, c'est pas nécessairement dû au directeur lui-même, parce que lui aussi recevait les directives nationales et il essayait de les appliquer. Des fois, ça ne collait pas toujours à la réalité. Quand on parlait nous autres, on parlait au nom de l'ONF, alors une fois qu'on s'était prononcé dans un sens, on ne pouvait pas arriver et dire aux autorités on a changé d'idée cette année, parce que le nouveau directeur a décidé autre chose.
Jacques Beaucage Moi je me demandais : est-ce que je suis un représentant de l'Office du film auprès des gens ou je suis le représentant des gens auprès de l'Office ? Quand le directeur m'arrivait avec une directive, j'me disais est-ce que ça viens de lui ou si ça vient de plus haut. Il y en avaient qui nous disaient carrément ça vient des quartiers généraux, c'est une directive.
| Le rôle du représentant, encore essentiel ? |
Gilles Blais Est-ce que le rôle du représentant est aussi essentiel aujourd'hui qu'il l'était il y a 40 ans ?
Tony Vielfaure Il y a 20 ans, t'aurais fait disparaître le représentant, c'était la fin de l'Office. Je pense qu'aujourd'hui le rôle du représentant est en évolution et il va falloir qu'il change encore beaucoup.
Pour les bons films, le rôle du représentant devient de moins en moins essentiel. Où on passe beaucoup de temps, c'est sur des films qui sont difficiles à distribuer à cause du contenu, à cause du format, à cause d'un manque de discipline sur le plan de la production.
Pour faire de l'animation, tu peux utiliser la télévision. On n'est plus les seuls dans ce domaine-là.. On a 65 représentants au Canada pour une population de 20, 22 millions, on a une certaine présence, on atteint un certain nombre de personnes. Mais en Europe, pour sept pays francophones, tu as un représentant à Paris. Le représentant ne va pas travailler avec des groupes dans les cuisines, tu travailles au niveau des spécialistes, tu vas avoir un autre impact.
Du jour au lendemain, si tu fermes le bureau de Rimouski, les gens vont rouspéter, la Chambre de commerce aimera pas ça mais je ne suis pas sûr qu'à la longue que ça changera tellement de choses.
Je pense que les nouveaux représentants, les jeunes, je ne veux pas les accuser en leur absence, n'ont pas le même contact que les gars qui sont ici aujourd'hui avaient dans le milieu. Il y a une raison, c'est pas de leur faute, regarde les budgets que vous aviez pour faire des voyages, le temps que vous passiez en dehors du bureau. Tu partais le lundi, tu rentrais le vendredi, des fois tu revenais pas pour la fin de semaine. Maintenant tu retrouves les représentants dans le bureau, ils répondent aux gens qui viennent les voir, t'as assez de demandes, tu peux t'asseoir au bureau et juste répondre à la clientèle. Je ne suis pas sûr que, si tu éliminais ça du jour au lendemain, que ça créerait une panique et que les gens écriraient à Ottawa ou au siège social à Montréal pour dire c'est épouvantable d'arrêter les services des représentants.
Les gars n'ont pu les moyens de voyager. Moi j'avais 1500$ en 1958 pour couvrir un territoire, alors que tu payais 3$ une chambre d'hôtel, ton per-diem était à 4$. Je partais le lundi et je rentrais le jeudi soir, parfois le vendredi mais j'étais connu dans le milieu et il n'y a pas un petit coin où je n'étais pas allé, il n'y a pas une association que je n'avais pas contactée au moins une fois dans l'année, même s'ils n'utilisaient pas de film tout de suite. La même personne aujourd'hui a 7, 800$ pour faire le même travail, alors qu'a paye 40$ pour une chambre. C'est bien évident qu'il faut prendre une autre approche, il faut un nouveau type de représentant.
| Avoir des contacts en politique |
Théo Picard Ça c'est une drôle d'affaire. À St-Jean j'étais bien ami avec la famille Côté. Alcide Côté, un bon vieux garçon, était député et il était devenu Ministre des postes. Alors un bon soir, chez lui, on jasait de toutes sortes de choses, j'ai dit : Moi il y a une chose que je ne peux pas comprendre c'est que on est des employés du fédéral et on n'est pas capables d'avoir un bureau dans un des édifices fédéraux, par exemple dans les bureaux de poste. On a besoin d'à peu près de 12 pieds carrés pour le projecteur, quelques films et un bureau. Il me dit : Je vais en parler à Ottawa. Il en a parlé au Ministre des travaux publics, qui a envoyé une note à l'architecte en chef : à l'avenir, quand vous construirez un bureau de poste, vous prévoierez un local pour le représentant de l'ONF.
Ça fait qu'à un moment donné, au bureau régional, on se met à recevoir des lettres : Allez-vous occuper le bureau qui vous est destiné au bureau de poste de St-Rémi, de St-Agapit ? Il y en avait partout, mais on avait pas des représentants partout ! On a eu des bureaux, là où il y avait des représentants, mais il a fallu avertir le ministre des travaux publics : Arrêtez ça, on n'a pas des représentants partout ! On vous le dira quand on en aura de besoin.

Mais il y a des avantages et des inconvénients à être ami avec un ministre. À un moment donné je reçois un téléphone d'un député de la région de Sorel, Cournoyer qu'il s'appelait. Il me dit je suis avec Alcide Côté et il m'a demandé de t'appeler. On est en pleine campagne électorale et j'aurais besoin de films dans ma campagne, est-ce que tu peux m'en envoyer ? Oh attend un peu là ! C'était difficile, parce qu'on avait des ordres précis de ne pas participer aux campagnes électorales. J'ai dit : Non, je ne peux pas. Il me dit : Je vais te passer Alcide, il va te parler. J'ai dit Alcide, tu me mets dans des mauvais draps, tu sais bien que je n'ai pas le droit de faire ça, on reçoit des ordres de ne pas participer aux campagnes, de ne pas favoriser un parti plus que l'autre. Il me dit : Y a sûrement un moyen. Alors j'ai dit demande à Cournoyer qu'il me fasse envoyer une lettre du conseil municipal signée par le maire, une résolution comme quoi ils veulent organiser une cinémathèque municipale à Trois-Rivières, et qu'ils veulent faire un essai de trois, quatre mois. Je vais leur envoyer les films, pendant ce temps-là vous allez faire l'essai, vous en ferez ce que vous voudrez, et après vous me direz si vous avez décidé de procéder avec la cinémathèque.
Comprends-tu ils ont passé les films tout le temps de la campagne. Moi j'étais couvert, j'avais une lettre du maire comme quoi il voulait organiser une cinémathèque. Mais ils n'ont pas organisé une vraie cinémathèque municipale…..
| Quelques anecdotes savoureuses |
Jean Glinn Quels étaient les liens qui existaient avec la production à ce moment-là ?
Théo Je vais t'en raconter une bonne à ce sujet-là. L'équipe de David Bairstow était venu à Valleyfield et j'avais collaboré à organiser leur visite à l'occasion des régates. Le comité organisateur des régates avait reçu l'équipe de l'ONF en grande : l'hôtel, les femmes, la boisson, les yachts pour se promener et prendre des prises de vue partout, comprends-tu ? Les gars se sont dit on va avoir un maudit bon film sur les régates. Les régates, c'était international, comprends-tu ? Quand le film est sorti il y avait à peine une minute et demie sur Valleyfield ! C'était un reportage. Les gars voulaient me tuer après, quand je retournais. Le capitaine du club n'a jamais voulu me reparler. «On veut plus entendre parler de l'Office national du film. Vous nous avez fourré royalement, v'nez plus nous achaler.»
Théo Picard Moi j'ai eu une expérience assez cocasse dans le diocèse de St-Jean. J'ai été voir monseigneur Coderre qui était évêque co-adjuteur et il m'avait nommé deux aumôniers de la L.O.C. et de l'Action catholique pour organiser le ciné-familial. On avait organisé un beau réseau, je prêtais le projecteur avec le programme. Un jour, un type vient au bureau, un père de famille, et me dit : c'est vous ça l'Office national du film, vous passez des films dans les familles, savez-vous qu'est-ce qui se passe ? Ma fille est allée l'autre soir dans une famille et je pense qu'il y a des choses qui sont pas très très catholiques. J'ai dit : Je fais faire enquête. J'avais la liste des familles qui recevaient le programme, je suis allé demander quel film avez-vous aimé en particulier dans le programme ? J'ai réalisé que le programme avait été changé. Ils louaient des petits films pornos, c'est pour ça que la fille s'était plaint à son père.
Je suis allé trouver le chanoine Brault et je lui qu'est-ce qu'on fait avec ça ? Va voir la police. Je vais voir la police municipale et j'explique que le gars vient chercher son programme tel jour, telle heure à la Centrale catholique. Le jour en question, deux gars arrivent en costume de police et ils se plantent dans les escaliers. Tu comprends bein quand le gars est sorti de d'là et il n'est jamais allé chercher son autre programme ! Comment faire pour arrêter ça ? J'avise la police montée. Le gars me dit : C'est ton projecteur ? J'ai dit : oui. Bon bein en on va commencer par saisir le projecteur. Aie, j'ai dit, faites pas ça ! Alors, finalement, on a donné comme raison qu'on manquait de programmes, on a arrêté le circuit, ça s'est éteint tranquillement, on a recommencé ailleurs.
Gilles Blais Il ne reste plus beaucoup de pellicule mais il reste une petite anecdote, veux-tu me parler du Congrès marial ?
Théo Picard Au moment où on avait de la difficulté à entrer dans les paroisses, à cause de la période de Duplessis, il nous est arrivé le film Congrès marial, en 1950. Écoute, arriver avec un pareil titre, vis-à-vis les curés, c'était ouvrir la porte toute grande. Tout le monde voulait voir le film Congrès marial à Ottawa. Dans le diocèse de St-Jean, il y avait un abbé qui était nommé par l'évêque responsable de la Centrale catholique et il devait autant que possible trouver les finances pour autofinancer les activités de la Centrale. Alors il me demande de lui prêter le film Congrès marial. Moi j'étais très content. Mais il a commencé à organiser des représentations payantes dans le diocèse. Alors, je vais trouver l'abbé en question, je lui dis : Monsieur l'Abbé, vous n'avez pas le droit de passer le film avec représentation payante. Très bien très bien, mais il continue. Je vais le trouver et je lui dis : Je m'en viens chercher ma copie, parce que vous n'avez pas le droit. Très bien. Il me remet la copie.
Quelques temps après, je me promenais et j'aperçois encore des grandes affiches sur les poteaux : Congrès marial dans telle paroisse et telle paroisse, 50 cennes d'entrée, 25 sous pour les enfants. J'ai dit : qu'est-ce qui se passe, comment ça se fait qu'il continue quand même ? Je m'informe et j'apprends qu'il avait emprunté la copie de l'U.C.C. à Montréal, parce que l'Office avait prêté une copie. Alors je vais le trouver et je lui rappelle ses engagements, ses devoirs envers l'Office national du film. Je lui dis : Vous devez me remettre la copie. Il ne s'est pas occupé de moi. Pour agir légalement, je lui ai envoyé une lettre enregistrée. Il continuait quand même.
Quand j'ai vu ça, je me suis dit : Attends un peu, t'es pas pour me jouer dans le dos comme ça. Je savais que la Police Montée pouvait m'assister dans des cas difficiles. Il avait un bureau à St-Jean, je vais trouver le gars de la Police Montée et je lui explique tout. Il dit : tu la veux ta copie, je vais aller te la chercher. 24 heures après, il était allé dans le bureau de l'Abbé puis il est arrivé avec la copie. Ça a finit là !