5 février 2007


photo : Pierre Vidricaire

ll surveille ses employés... en Asie

Marie-Eve Fournier

Michel Lapierre fait désormais fabriquer ses vêtements de nuit en Asie, mais ça ne l'empêche pas de garder un oeil sur sa production. Grâce à Internet et à quelques caméras, les travailleurs chinois et indiens de Claudel Lingerie sont observés... en direct à quelque 10 000 kilomètres de distance.

L'Asie n'est qu'à quelques clics de souris pour Michel Lapierre, président de Claudel Lingerie.

Chaque jour, depuis ses bureaux qui donnent sur le parc Jarry, le dirigeant observe le travail effectué dans des usines chinoises et indiennes sur son grand écran 16:9.

« J'ai un écran plasma de 50 pouces dans mon bureau, et ce n'est pas parce que j'ai besoin de lunettes ! », précise, à la blague, M. Lapierre.

La haute définition lui permet de bien voir les couleurs et même de compter le nombre de points au pouce que les couturières font.

Et l'observation est loin d'être passive. « Je peux contrôler les caméras installées en Chine. Faire des zooms, tasser à droite », souligne le dirigeant, tout en faisant une démonstration.

Depuis l'installation du système il y a six mois, il a pu voir « des coutures qui plissent » et la pose de « mauvaises étiquettes dans le cou ».

« Sans cette technologie, je recevrais plus de vêtements imparfaits », assure-t-il.

Système rassurant
Jusqu'ici, Claudel Lingerie a installé des caméras 5 mégapixels dans trois usines chinoises et une indienne (4 caméras par usine). L'opération a coûté de 7000 à 8000 $ à chaque endroit. La transmission des images se fait par Internet à peu de frais.

D'après M. Lapierre, les caméras rassurent les superviseurs des usines asiatiques qui ont été ravis de les voir être installées.

« Quand ils ne sont pas certains de quelque chose, ils mettent le vêtement devant la caméra et, quelques heures plus tard, ils ont leur réponse. Ils sentent qu'on est là pour les soutenir », raconte-t-il.

Bref, une image vaut mille mots, et le lien Internet simplifie la vie de tout le monde. « Expliquer un problème de couture au téléphone, c'est un méchant contrat ! », résume M. Lapierre.

De 4 semaines à 8 mois
Même si la Chine et l'Inde sont bien loin du Québec, la distance n'est pas un désavantage aussi grand qu'il y paraît.

« Il n'y a pas de différence de coût pour les communications. Appeler en Chine nous coûte littéralement zéro. C'est comme prendre l'intercom », raconte l'entrepreneur, qui utilise le logiciel Skype.

Le transport - qui prend de 5 à 6 semaines - n'est pas non plus un coût important : à peine 3 % du prix en magasin.

Par contre, côté délais, l'atelier d'à côté offrait un avantage indéniable. « Avant, quand ça me prenait quatre semaines pour sortir un vêtement, j'étais fâché. Aujourd'hui, quand ça prend huit mois, je suis content », illustre M. Lapierre.


photo : Pierre Vidricaire

5 février 2007

Une telle surveillance est illégale au Québec

Marie-Eve Fournier

Les couturières du Québec pourraient-elles être observées par leur patron au moyen de caméras ?

En se fiant sur la jurisprudence, la Commission des droits de la personne répond non à la question.

« Mais c’est compliqué parce qu’il n’y a pas de loi sur la surveillance vidéo », note le porte-parole de la Commission, Robert Sylvestre.

Il y a quand même des droits à respecter, ajoute-t-il. Pour qu’un employeur puisse installer des caméras sur un lieu de travail, «il faut qu’il y ait un risque réel de délit, de danger ou d’atteinte à la sécurité des gens», résume Diep Truong, agente d’information à la Commission.

Par exemple, si elle se fait voler, une entreprise pourrait installer des caméras pour identifier le voleur. Mais cette méthode doit être le dernier recours.

« L’employeur devrait d’abord avoir épuisé tous les autres moyens moins intrusifs », prévient Mme Truong.

De plus, dans ce scénario, l’utilisation de caméras devrait cesser une fois le coupable trouvé.

Dans les magasins, l’usage des caméras est permis pour contrôler les vols.

Dans les aéroports, c’est pour des raisons de sécurité.


5 février 2007

Fermer Montréal : la décision la plus difficile de Michel Lapierre

Marie-Eve Fournier

Juste avant de célébrer le 40e anniversaire de l’entreprise fondée par son père, Michel Lapierre a dû se résigner à congédier presque tout le monde. Et à déplacer la production en Asie.

« Autrement, j’aurais fait faillite, c’est sûr, sûr, sûr », soupire le fils de l’entrepreneur Claude Lapierre.

« De toute ma carrière, ç’a été la chose la plus difficile que j’ai dû faire. Il y a certaines couturières que j’avais côtoyées toute ma vie. Elles travaillaient pour nous depuis 25 ans », poursuit-il.

Les mises à pied ont été annoncées à l’été 2005. Sur les 150 employés, seulement 20 ont conservé leur poste.

Bataille perdue
À la fin de l’année 2004, Le Journal de Montréal avait rencontré M. Lapierre, qui se décrivait alors comme «le dernier des Mohicans». Il se battait avec vigueur pour repousser le plus possible le moment où il devrait cesser toute production locale.

« On n’a pas gagné la bataille (contre l’Asie) », résume-t-il aujourd’hui.

Depuis un peu plus d’un an, 70% de ses vêtements de nuit vendus au Canada sous les marques Claudel, Wonder Bra, Liliane et Vanessa proviennent de Chine. Le reste est fait en Inde (20%) et au Bangladesh (10%).

« Je ne dis pas que j’aime ça (tout importer), mais c’est mathématiquement impossible de compétitionner contre l’Asie », assure M. Lapierre, qui payait ses couturières environ 15$ de l’heure.

Impossibilité mathématique
En Chine, les couturières gagnent 53¢ de l’heure. Au Bangladesh, ce sont plutôt 7 ou 8¢ de l’heure qui leur sont offerts. Et parfois, les entreprises se contentent de nourrir et de loger les travailleurs et leur famille en guise de salaire.

Conséquence, les prix baissent. Le pyjama qui se vendait 69$ il y a 5 ans est maintenant offert à 49$.

Cousu à Montréal, le même vêtement devrait être vendu environ 89$ pour générer un profit.

Avec tous ces changements, Claudel Lingerie a dû se réorganiser du tout au tout. « On ne fait plus rien comme avant », résume le président, dont le bureau se trouve entre celui de son père et celui de sa fille.

• M. Lapierre dit avoir réussi à replacer 90% de ses anciens travailleurs chez d’autres employeurs.

• Claudel Lingerie devrait réaliser, cette année, un chiffre d’affaires de près de 45M$.