Depuis deux semaines, je me suis fait poser la même question 100 fois, sur mon blogue, par courriel, par téléphone, en personne. Depuis deux semaines, je me fais demander, sur un ton toujours proche de la menace : « C’EST QUI, GAMACHE ? ! »

On se calme, on se calme...
D’abord, pour ceux qui ne regardent pas la série Les Lavigueur, Gamache est journaliste du (fictif) Quotidien de Montréal.
Sylvain Gamache (sublime Nicolas Canuel) est l’un des trois journalistes dépeints dans la série la plus regardée de janvier. C’est lui qu’on voit le plus souvent aux trousses des millionnaires de la rue Logan, c’est lui qui sort les scoops les plus juteux sur les déboires des Lavigueur, scoops qui font damner Jean-Guy.
Bref, depuis deux semaines, pour bien des Québécois, un journaliste, c’est Gamache, ce « pas fin » qui traque les Lavigueur pour vendre de la copie.
Comme la série est inspirée de la réalité, comme bien des personnages sont réels, il y a bien des gens qui croient que Sylvain Gamache, c’est un vrai journaliste. Qu’il est encore journaliste dans un (vrai) quotidien de Montréal (que je ne peux pas nommer, féroce concurrence oblige, mais qui publie en format tabloïd et où j’ai travaillé, dans une autre vie).
Un personnage composite
D’où la question dont je vous parle. Ou, plutôt, l’accusation : « C’EST QUI, GAMACHE ? ! »
Réponse : Gamache n’existe pas.
« C’est un personnage composite, m’explique Jacques Savoie, auteur de la série, qui a jadis signé les textes d’une autre série historique, Bombardier. Il y a toujours eu sept, huit journalistes autour des Lavigueur. Gamache les incarne, avec l’animateur de radio joué par Alain Dumas et le journaliste Roc Lafortune. »
Oui, bon, mais Gamache, dans le deuxième épisode, débarque rue Logan au moment où le clan Lavigueur s’en va à l’aéroport, direction « les Guadeloupe ». Et il leur offre un lift vers l’aéroport dans son Econoline brune aux couleurs de son journal car, comme par hasard, lui aussi s’en va en Guadeloupe.
C’est qui le journaliste, M. Savoie, qui est allé en Guadeloupe avec eux ?
Il y en a eu deux. Mais je ne me souviens pas qui ils étaient. J’ai fait la recherche en 2001. L’un d’eux était un journaliste de la presse artistique, je crois.
Si Gamache n’existe pas dans la vraie vie, d’autres personnages sont, en revanche, bien réels. Comme le chum de Louise, Johnny. Qui s’appelle Mario. Et l’avocat de Louise, qu’on a vu dans l’épisode 3, sévèrement esquinté par le juge dans la poursuite civile contre Jean-Guy Lavigueur, existe aussi : il s’appelle Me Jean-Pierre Pilon. Il défend encore la veuve et l’orphelin, à pourcentage. Sa pub dit : payez à la fin selon le résultat.
Jacques Savoie croit que les médias ont exagéré dans le cas des Lavigueur. Mais le clan n’était pas une victime totalement innocente du cirque médiatique de l’époque. « Yve, par exemple, était naïf, il aimait parler aux journalistes, dit-il. Il est allé sur le tapis rouge de la première du film Les Lavigueur déménagent, même s’il savait que ce film se moquait de sa famille ! »
Un public plus averti
J’ai une théorie. Peut-être que je suis naïf, mais je ne pense pas qu’un freak show comme celui des Lavigueur soit possible de nos jours. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’aujourd’hui, vous savez comment ça marche.
Les médias, je veux dire. Vous savez comment on fonctionne, vous savez comment interagir avec un journaliste. À l’époque des Lavigueur, il y avait à peine deux chaînes de télé : le 2 et Télé-Métropole. À l’époque, vous ne saviez pas. Les Lavigueur ne savaient pas. D’où les abus.
Aujourd’hui, parce qu’il y a prolifération de médias, le public sait, instinctivement, comment se comporter devant un calepin, un micro, un Kodak. Je parle de la moyenne des ours, là. Quoi dire. Comment le dire. Quoi taire.
Médiatiquement, les gens sont moins naïfs qu’en 1986. J’allais dire moins cons. Mais c’est pas vrai. Juste plus avertis.
Monsieur et madame Tout-le-Monde, de nos jours, quand ils se retrouvent malgré eux dans une tourmente médiatique, chaussettes dans une sécheuse, savent dire aux journalistes « PAS DE COMMENTAIRES ! » sur un ton que ne renierait pas Luc Lavoie, relationniste. Et, le lendemain, savent raconter l’histoire à Paul Arcand de façon cohérente et articulée.
J’expose ma théorie à Jacques Savoie. Il opine du bonnet. « On est tous devenus, dans un sens, des experts avec les médias. »
Aujourd’hui, le danger de freak show est ailleurs. Vous avez compris comment gérer Paul Larocque s’il cogne à votre porte. Ce que vous n’avez pas compris, c’est comment gérer votre PC, votre Facebook, votre YouTube.
Les médias, c’est nous
C’est fou ce que vous dévoilez de vous-mêmes, VOLONTAIREMENT, sur le web. Vos photos dans le Sud. Vos histoires de brosse. Vos folies au volant ou au party de bureau, filmées et répandues sur le web. Vos médisances à propos de voisins et de collègues, sur votre blogue. Autant de trucs qui vont revenir vous hanter, croyez-moi.
Tiens, il y a quelques semaines, j’ai commencé à recevoir, par courriel, des photos d’une personnalité médiatique bien connue.
La personne est à poil. En train de se prendre pour une star du XXX avec sa douce moitié.
Je ne vous dirai pas qui c’est, ça n’a aucune importance. La personne a pris ces photos et les a diffusées sur un site web pour adultes consentants avant de devenir célèbre. Mais ça n’a pas rapport avec la célébrité. Ce que je veux dire, c’est que la connerie, au XXIe siècle, c’est de filmer nos conneries, justement.
Je vois des trucs que vous avez mis de plein gré sur le web. Et c’est aussi nono que Jean-Guy Lavigueur qui promet de s’acheter un truck de bière avec sa nouvelle fortune, en pleine conférence de presse.
En 1986, les médias, c’était eux. En 2008, les médias, c’est nous. C’est notre compte Facebook, notre blogue, le forum de discussion, nos films sur YouTube. Peu de gens savent comment gérer ça.
Résultat ? Nous sommes tous des Jean-Guy Lavigueur en puissance. Tous à un clic de la gaffe qui se transforme en humiliation publique.