Pierre F.
La tournée des 20. C'est un jeu de mots. 20 et vin. La pognez- vous ? Ma région est connue pour ses vins, moins pour ses artistes. La tournée des 20 propose une tournée de vingt ateliers d'artistes du triangle Bedford, Saint-Armand, Frelighsburg. C'est quoi le rapport entre l'artisanat et le vin ? Si j'étais méchant, Dieu merci je ne le suis pas, mais si je l'étais je vous dirais que le rapport c'est le rapport qualité-prix : un peu cher pour ce que c'est dans les deux cas. Mais soyons fiers, c'est fabriqué chez nous. Youppi !
Vingt ateliers d'artistes à visiter, disais-je. Cela a commencé il y a quatre ans. Trois week-ends de suite (se terminant par celui de l'Action de grâces), les artistes de ma région reçoivent les visiteurs chez eux. Je vous parle d'artistes depuis le début, le mot est légèrement excessif, disons que sur les vingt on dénombre trois ou quatre artisans avec un savoir-faire qui peut passer pour du talent et les autres essaient de gagner leur vie en fatriquant des savonnettes au lait de chèvre, des bols à soupe en céramique, des bijoux et des abat-jour, ce qui n'est pas plus bête que d'écrire des articles dans le journal, mais bon, écrire des articles dans le journal non plus, ce n'est pas de l'art.
Reste que cette tournée des 20 vous propose un authentique chef-d'oeuvre, un seul, mais flamboyant, magnifique et qui vaut à lui tout seul le déplacement. Ce chef-d'oeuvre vous ne le trouverez pas dans les ateliers. Il est tout autour. Vous baignerez littéralement dedans. Le chef-d'oeuvre, c'est le paysage que vous traverserez pour aller d'atelier en atelier. Un chef-d'oeuvre de 80 kilomètres. À vélo, avec le vent qu'il faisait dimanche, cela m'a pris la journée. Quatre-vingt kilomètres d'une rare élégance rustique. De flamboyances dans les sorbiers et les érables. De concentrations de rouges, de roux, de fauve. Quatre-vingt kilomètres à travers des vallons d'une beauté achevée. J'avais une faim de loup en arrivant.
Qu'est-ce qu'on mange ?
J'ai raconté à ma fiancée, toutes les merveilles que j'avais vues. Les creux des vallons. Les étroits de la route. Les ensoleillements soudains dans la voûte sombre des arbres. Les derniers cueilleurs de la saison sur leurs échelles dans les vergers. L'odeur des pommes. La douceur frileuse d'une fin d'après midi d'automne.
Mais les peintres ?
Tu sais bien, fiancée, que la peinture m'exaspère. Je suis devant un tableau comme dans une gare désaffectée, me demandant ce que je fous là puisque aucun train n'arrivera jamais et que je ne partirai pas.
Mais les potiers ?
À toi je peux bien dire la vérité, mon amour, je voue une haine féroce aux bols et aux pots. Je ne comprends pas qu'on puisse être potier. Les potiers me font penser à ces soldats japonais oubliés après la guerre sur leur îlot dans le Pacifique ; 30 ans après le cessez-le-feu ils se croyaient encore en guerre. Hé, les potiers, jamais entendu parler du tupperware ?
Es-tu seulement allé à l'atelier de l'ébéniste qui fait des meubles Shaker ?
(Nota bene : les Shakers sont des espèces de Amishs, en plus rigoristes encore. Ils fabriquaient pour leur usage des meubles robustes et fonctionnels qui ont donné naissance au style Shaker, des meubles d'une grande sobriété.)
C'est beau ?
C'est cher. 3900 $ pour une table en cerisier.
Oui, mais si c'est de l'art...
De l'art, mon bébé? L'art d'une table tiendra toujours dans la chaleur des amis qu'on réunira autour, dans le verre de vin qui laissera un cerné dessus, dans les miettes du pain qu'on fait tomber dans le creux de sa main.
L'art, dis-tu ? Je trouve que c'est un grand mot pour rien. Sais-tu ce que j'ai aimé chez le premier potier où je suis entré ? Le four et son chariot qui glisse sur des rails. Il l'a fabriqué lui-même, brique par brique. Ce que j'ai aimé chez la graveuse ? La magnifique grange où elle a aménagé son atelier. Chez a peintre sur soie : le crêpe de Chine avant qu'elle peigne dessus. Chez la coloriste ? Son humour. Chez la bijoutière au presbytère de l'église anglicane de Bedford : les pays d'où elle a rapporté ses perles. Chez la photographe Rosemary : Rosermary. Chez l'ébéniste : sa maison. Chez le forgeron : son enclume. Chez la fille qui fait des abat-jour: quatre poules et un coq dans sa cour. Chez Martine où tout le monde m'a dit d'aller voir les tissages ? Chez Martine je ne suis pas allé, parce que c'est ma voisine et que ça m'embêterait de la désobliger.
Je rapporte de ma tournée des 20 l'impression que l'homme est grand quand il travaille, quand il retape sa grange, quand il se bâtit un four, une maison, quand il aménagé son jardin. L'homme qui se patente l'outil dont il a besoin est un génie. L'homme qui se gosse une table pour manger son pain est un géant. Et puis, fouille-moi pourquoi, le génie, le géant est allé faire les beaux-art, est revenu chez lui, et a accouché d'une souris.
Bon ça y'est, je vais encore me faite engueuler par mes amis et mes voisins : Foglia, bougre de nono, arrête de parler de Saint-Armand, de Frelighsburg, de Dunham, de Mystic : on est envahis.
Je vais vous avouer un truc : je le fais exprès. C'est mon côté trotskiste. Les trot's sont une race de communistes - Alain Dubuc était là-dedans, si si je vous assure - qui prônent, prônaient, je ne sais pas s'il y en a encore, la révolution par le pourrissement des choses. Ne rien arranger. S'arranger au contraire pour que ça empire. D'où l'appel que je lance maintenant aux clubs des aînés de Laval, aux clubs cyclistes de la banlieue ouest, au gais et lesbiennes de la Haute-Mauricie, à l'Association des pompiers de Ville d'Anjou, au Comité pour les droits humains en Amérique latine, aux jeunes naturalistes et à leurs parents, au Cercle pour le études hébraïques, à tous ceux-là, à tout Montréal, à toute la province, je dis : venez, mes amis, venez nombreux et joyeux, et ensemble nous ferons de Frelighsburg un autre Knowiton, et peut-être même, en attirant quelques morrons de plus, un autre Mont-Tremblant. Youppi, c'est bien parti !
Allez, je vous embrasse.
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