Pierre F.
Certains soirs de séries éliminatoires, Montréal ressemble à Berlin-Est avant la chute du mur. Le silence des rues désertes serre le coeur. Certains soirs de séries éliminatoires, Montréal n'est qu'une formidable et déchirante attente.
L'attente de la victoire.
Un chroniqueur anglophone écrivait cette semaine : «Voyons donc, il y a bien d'autre chose dans la vie que le hockey. Une défaite du Canadien n'est pas la fin du monde.»
Si, justement. C'est la fin du monde.
Pour des centaines de milliers de gens, une défaite du Canadien, c'est la fin du monde. Comme pour des millions de Sud-Américains, une défaite de leur équipe de soccer, c'est aussi la fin du monde.
On oppose souvent la frivolité du sport aux grands questionnements de l'humanité et à ses drames : massacres, famines, chômage. C'est quoi le rapport ? De toute façon, il y a des guerres, des massacres, du chômage et le printemps est pourri. Pourquoi faudrait-il, en plus, que le Canadien perde ?
Il y a quelques années, Toronto, qui était la ville la plus hot et la plusin d'Amérique s'était beaucoup moqué de ses misérables Maple Leafs, sans cesser de les encourager. C'est facile la grandeur d'âme quand, par ailleurs, la vie vous fait plein de fleurs. Dans des temps plus anciens, Boston aussi a encouragé sans faillir, pendant plus d'une décade, une équipe lamentable. Mais Boston avait et a toujours bien d'autres raisons de triompher que le hockey (ou le basket-ball).
À l'opposé de ces exemples de sereine fidélité, nos chroniqueurs sportifs soulignent souvent l'intransigeance de Montréal qui, lui, ne supporte pas les équipes perdantes. Là où les chroniqueurs se trompent, c'est quand ils ont l'air de croire que c'est parce que Montréal a plus de caractère et de fierté que Toronto ou Boston. Mais non. Montréal a seulement plus soif de gloire.
Économiquement dévasté, successivement dirigé par un fou, un mou et un rien du tout, culturellement figé dans ses deux solitudes linguistiques, Montréal enfile les échecs depuis 20 ans.
Montréal est une grosse défaite qui attend les victoires du Canadien et des Expos comme une terre brûlée attend la pluie.
La dramatique victoire du Canadien, jeudi soir, est la meilleure chose qui soit arrivée au moral de Montréal depuis très très longtemps. Ça n'a donné de job à personne, c'est vrai. Mais ça a donné quelque chose de plus rare encore que des jobs : un peu de bonheur à des centaines de milliers de gens.
Trouvez pas que l'air est plus léger depuis ?
Notre faim de gloire et d'héroïsme n'est ni pathétique, ni médiocre, ni trop grande, ni trop petite. Elle est ce qu'elle est, inversement proportionnelle à la banalité de nos vies.
Ce qui est parfois pathétique, c'est la médiocrité des héros sportifs qui portent notre rêve. Je pense à la prétention de la plupart des joueurs de baseball, à quelques psychopathes de la NBA et à la médiocrité de quelques joueurs de hockey. Non, je ne vise personne en particulier chez le Canadien, même pas ce pauvre Richer tout à fait inoffensif, même pas Mario Tremblay qui, aussi nul et cabotin qu'il soit comme entraîneur, est bien plus amusant que d'autres, tout aussi nuls.
Ce qui est toujours affligeant, par contre, c'est le radotage des «amateurs de sports» niaisement encouragé par tous les Jean-Marc Parent des tribunes sportives.
Le «phénomène» Jean-Marc Parent, qui ne lasse pas d'irriter et d'étonner quelques-uns de mes confrères, est sans mystère pour qui fréquente les tribunes sportives. Même prétention d'être à l'écoute des gens, même effet polaroïd (on montre aux gens les clichés qu'on vient de tirer d'eux, ils se reconnaissent, ils sont contents). Même imposture : on donne un micro aux gens et on prétend qu'on vient de leur donner la parole.
Notre faim de rêve n'est ni trop grande, ni trop petite, elle est ce qu'elle est : sacrée. Il ne faut pas laisser des cons avec un micro jouer avec.
Ce soir encore, Montréal ressemblera à Berlin-Est avant la chute du mur. Le silence. Des rues désertes. Et, dans l'air, cette formidable et déchirante attente de victoire.
À moins que...
Savez-vous un truc, un truc qui m'a pris presque toute une vie à découvrir : il y a mieux qu'une victoire du Canadien sur les Devils. Il y a les petites victoires sur soi-même.
Comme quoi ?
Comme une heure de jogging. Comme lire 50 pages d'un essai difficile. Comme aller passer deux heures à l'hôpital Sainte-Justine avec un enfant sidéen. Comme n'importe quoi d'autre qui fait qu'on est content et que c'est même pas grâce à Stéphane Richer.
Lance Armstrong, ça vous dit quelque chose ?
C'est un coureur cycliste américain. Vingt-cinq ans. Super doué. Un grand avenir devant lui. Il y a exactement un an, il dominait la saison des classiques. Malade dans le Tour, décevant à Atlanta où il était favori, il termine la saison européenne en force et retourne dans son Texas natal où il apprend, début octobre, qu'il a le cancer dans un testicule, avec métastases dans l'abdomen, dans les reins, dans les bronches, plus une petite tumeur au cerveau.
Un p'tit chausson avec ça, docteur ?
Insupportable tôton à ses débuts, contre toute attente, Armstrong s'humanisait à mesure que se raffinait son talent brut et explosif. Il était devenu un des coureurs les plus attachants du peloton, mais toujours baveux, toujours texan. Aussi, quand il a annoncé que ce cancer, il allait le courir comme une course de vélo et le planter dans la dernière côte, on s'est tous dit : Ya ya ya, cause toujours, mon bonhomme...
C'est pourtant ce qu'il a fait. Après deux mois de chimio, ses chances de survie sont passées à 80 %. Il a repris l'entraînement (100 kilomètres par jour) et a annoncé ses priorités : faire l'amour, avoir des enfants, refaire des courses : «Mais, pour l'instant, je manque de puissance», se désolait-il.
Il a participé à sa première course la semaine dernière à Austin, Texas. Ça n'a pas été super. «Je me demande si la chimio n'a pas fait des dégâts irréparables : je n'ai plus de jus, je ne récupère pas...» Il a revu ses priorités à la baisse : «Si je ne dois plus jamais faire de vélo, tant pis. Je n'ai plus qu'une seule priorité : vivre.»
Un bien long détour pour dire qu'il y a mieux que les victoires du Canadien. Il y a les victoires de la vie.
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