15 juin 1996

Paysages

Pierre F.

J'étais arrivé de nuit. Le lendemain, j'ai vu que j'étais au bord d'un lac peuplé de petites îles rondes, veillé à son extrémité par un pic qui plongeait sa falaise dans les eaux sombres, haute et sévère sentinelle de pierre. Il était très tôt. Pas un souffle de vent. Pas un chant d'oiseau. Pas un bruit, sauf les craquements de ma chaise sur la galerie du chalet. L'impression d'être entré dans un tableau, je retenais mon souffle pour ne pas en troubler l'immobilité. Un tableau divisé sur le long, la strate du haut encore infusée de nuit ; celle du bas, lourde du noir menaçant des eaux et le milieu vaporeux.

Devant cette netteté et cette sérénité, on se demande pourquoi l'Homme et sa fiancée ont choisi de bâtir leur bungalow à Brossard. La réponse est venue avec le soleil, sous forme d'un nuage très dense de mouches noires qui ne nous ont pas lâchés jusqu'au soir.

Il y avait encore un large spot de neige dans le sous-bois, à côté du chalet. Nous n'étions pourtant pas très loin de Québec, dans la ZEC Batiscan-Neilson, au-dessus de Saint-Raymond-de-Portneuf. Nous étions à la pêche à la truite.

Bien sûr que j'en ai pris. Je suis un pêcheur pragmatique. Je pêche généralement sans permis, dans les endroits interdits parce que c'est là que se tiennent les poissons. Je n'ai aucune idée de ce que pêche «sportive» peut bien vouloir dire. Je ne laisse jamais les poissons «se battre», je les tire de l'eau comme une grue monte sa charge, j'utilise d'ailleurs du filin de grue sur mon moulinet, une baleine ne me casserait pas. Je ne comprends pas très bien qu'on pêche pour s'amuser. On ne devrait jamais jouer avec la nourriture.

Ajoutez à cela que la truite est le plus con des poissons. Il n'y a pas moyen de ne pas prendre de truites dans un lac où il y en a. Même en le faisant exprès. Il y avait une fille avec nous qui lançait à l'eau, en guise d'appât, des petites touffes de poils de chevreuil imitant supposément une mouche. Elle ne mettait même pas de ver au bout de son hameçon. Elle prenait des truites pareil, pour vous dire si c'est un poisson con.

Je plaisantais. Je sais (surtout depuis que j'ai lu La Rivière du sixième jour, le merveilleux petit livre de Norman MacLean), je sais bien que la pêche à la mouche est une religion. C'est seulement que ce n'est pas la mienne.

Je m'ennuyais du vélo. D'autant plus que la région de Saint-Raymond-de-Portneuf, avec ses dizaines de rangs asphaltés, est une des plus belles de la province à pédaler. Entre autres la bucolique petite route qui mène à la ZEC Batiscan dans un cirque de douces montagnes où s'exaltent, sur le vert tendre des prairies, le mauve et le blanc des parterres de phlox...

Une beauté à crier. Pas très loin d'une chapelle verte, je me suis mis à crier : c'est beau ooooh. Ça m'arrive souvent en vélo. Dans son jardin, un peu étonné, un retraité a levé la tête. Je me suis arrêté, je l'ai félicité pour ses fleurs, on a parlé jardin, poireaux, il m'a dit son nom : M. Malo. Il m'a demandé le mien, et il n'a pas dit : «Ah c'est vous ça.» Je suis reparti tout heureux, mais mon petit bonheur s'est éteint quelques kilomètres plus loin, à Saint-Raymond qui se proclame la «capitale de l'automobile», et qui est effectivement un gros village débile plein de vendeurs de chars.

Petit bonheur ne dure qu'un instant. Mais ce n'est pas parce qu'il est petit qu'il ne dure qu'un instant. C'est parce que c'est le bonheur.

Hautes Terres
Je roulais vers l'Est. C'est drôle, je ne suis jamais allé au bout de la 132. Je ne suis jamais allé en Gaspésie (ni aux Îles-de-la-Madeleine). Et je n'en meurs pas vraiment d'envie. La mer, les homards, les jacasseries des touristes, le cabotinage des locaux, le folklore à marée basse, merci bien. Même le fleuve. J'aime modérément. Ce que je préfère c'est, à Trois-Pistoles, piquer vers les hautes terres, vers Sainte-Rita, Squatec et le Témiscouata.

Le charme de cette région tient pour beaucoup au vide du paysage, à la dissymétrie de ses vallées, aux vastes chapes de silence qui séparent les villages très distancés. Des villages faits pour l'hiver, mais ce jour-là, moites et hébétés d'une chaleur surgie du fond de l'Afrique.

J'ai logé à Notre-Dame, à l'auberge Marie Blanc, ancien pavillon de chasse qui aurait abrité, au début du siècle, les amours coupables de je ne sais trop qui (vous le demanderez à Folch-Ribas qui en a fait ses choux gras). La maison est belle. Le petit motel en contre-bas tout simple avec une vue magnifique sur le lac Témiscouata. Et la propriétaire serait charmante si elle laissait ses hôtes libres de ne pas dîner à la table de l'auberge. Je filais, ce soir-là, «poitrine de poulet, frites et coleslaw», mais pour l'obliger (et de ce fait «m'obligeant» moi-même, ce qui est mauvais pour les humeurs), je me suis retrouvé comme un con devant une péteuse poitrine de canard aux cerises noires. Souper correct, sans plus. Et cher (près de 50 $, avec une bière et deux desserts). Notez que le petit déjeuner du lendemain matin non plus n'est pas donné.

Bref, une belle place pour dormir. Et pour pédaler si vous y tenez absolument. La piste du Petit Témis passe dans le parking de l'auberge.


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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