Pierre F.
Cent fois pendant mes vacances j'ai dit tiens, il faudrait que je note ça. Mais je ne le notais pas parce que j'étais en vacances. Et voilà, maintenant je ne me souviens pas du tout de ce que je voulais vous dire...
Vous allez bien ?
Vous vous rappelez, il y a un mois, quand je vous ai laissés, vous vous apprêtiez à vous engouffrer dans le vent du changement promis par Daniel Johnson le matin même du référendum : «J'invite les Québécoises et les Québécois à voter non et à s'engouffrer dans le vent du changement.»
Pis ? Avez-vous senti une petite brise, un courant d'air, quelque chose ? Moi rien. Je tenais ma tuque à deux mains, j'avais compris «vent» dans le sens d'un ouragan, d'un tourbillon de changements mon vieux... Mais je vois ici dans le dictionnaire que «vent» a aussi le sens de gaz intestinaux, (vent de cul), ajoute le Petit Robert entre parenthèses. Ça doit être ça. Un pet de lapin quoi.
Anyway. Parlant de lapin, j'ai eu 55 ans pendant mes vacances. Vous ne voyez pas le rapport ? C'est parce que Bugs Bunny aussi a eu 55 ans. Ils l'ont dit à la radio. Ils l'avaient déjà dit quand j'avais eu 50 ans : aujourd'hui Bugs Bunny a 50 ans. Un jour j'aurai 83 ans, un autre jour 112 et chaque fois ce sera comme ce foutu lapin. Fait chier d'avoir le même âge qu'un lapin...
Je cours comme un lapin, par exemple. Je me suis remis au jogging pendant mes vacances, eh monsieur, ça flye ce p'tit vieux là...
Qu'est-ce que j'ai fait d'autre pendant mes vacances ? Ah oui, je suis allé faire dans le bout de Boston...
Je suis allé pédaler quelques jours dans la presqu'île de Cape Ann, à moins d'une heure de Boston. La mer mon vieux. En golfes brumeux et en rochers gris. La mer que je ne déteste pas quand c'est juste de l'eau, mais c'est tellement d'autres conneries la mer, entre autres, tellement de bungal'eau.
Anyway. À l'aller j'ai fait étape à Lawrence, petite ville du nord du Mass au bord de la rivière Merrimack. Comme bien d'autres villes industrieuses de la Nouvelle Angleterre, Lawrence s'est peuplée de Canadiens français vers le milieu du siècle dernier, qui venaient travailler dans les usines textiles.
Aujourd'hui, comme des grands navires naufragés, les usines textiles désaffectées dressent leurs carcasses de briques dans le trou de beigne du centre-ville.
J'ai fait dans Lawrence une promenade troublante, me demandant quel référendum avaient bien pu perdre ceux-là dont les enseignes pâlies, déglinguées, annonçaient des Poliquin Insurance, des Bélanger Real Estate, des Doucette Moving, des Racicot Funeral Home.
Au retour, à quelques milles au nord de Lawrence, à Derry, au New Hampshire, un antiquaire m'a dit : «Nos ennuis ont commencé il y a quinze ans, quand un règlement pour limiter les constructions résidentielles a été défait. Les développements ont fait de notre vivante cité a commuter town, une ville-dortoir. À l'époque, les partisans du développement brandissaient la nouvelle devise du New Hampshire : «Live free or die»...
Quand on parcourt l'Amérique profonde, on a parfois l'impression que c'est tout un continent qui est devenu dortoir . Sleep free and die.
Pas Boston bien sûr. Boston c'est ce que l'Amérique a de mieux à nous montrer. Vieille ville douillette, riche d'une urbanité raffinée. Riche tout court. Ici pas d'ultimatum du genre «live free or die». C'est l'avantage d'être riche, t'es pas obligé de mourir si t'es pas libre, tu peux aussi choisir d'aller manger des truffes au restaurant du coin...
Anyway. À peu près au même moment où Montréal tressautait sous les bombes des Hells, Boston était tout occupé d'un sanglant règlement de comptes. Quatre mafieux venaient d'être froidement abattus par le propriétaire du restaurant où ils dînaient.
Je me suis retrouvé avec mon vélo dans le cortège funèbre dont la queue s'étirait presque jusqu'au vieux Garden. Les quatre corbillards attendaient devant la petite église Saint-Léonard, rue Hanover, la «main» du North End, le quartier italien. Les milliers de curieux et la presse étaient contenus sur les trottoirs par un cordon de policiers. Devant le Caffè dello sport (dont les «o» sont des ballons de soccer), de jeunes porte-flingues de la maf, le regard caché derrière des lunettes noires, surveillaient la foule.
Les cloches de l'église ont salué la sortie des cercueils. Les veuves, en cheveux, suivaient les porteurs. Avant qu'on enfourne le premier cercueil dans le corbillard, une sorte de magicien, portant haut-de-forme, a libéré une douzaine de tourterelles blanches qui se sont mises à picorer l'asphalte au lieu de s'envoler. Le magicien a fait mine de leur donner un coup de pied. Un enfant s'est échappé de la foule pour essayer d'en pogner une. Les quatre corbillards se sont enfin ébranlés, à leur passage, les policiers ont salué en portant la main à leur casquette.
Quand j'ai voulu entrer mon vélo dans la petite épicerie où je fais provision de pâtes, l'épicier m'a dit : « Tu peux le laisser dehors. Il n'y a pas de voleurs dans le quartier ».
page mise en archives par SVP

Consultez
notre ENCYCLOPÉDIE sportive