Pierre F.
Ce que j'aime des motels cheapos ? Le prix : 32,40 $ avec la taxe. La couleur : une enfilade de portes saumon sous un auvent vert. Une chaise en plastique blanc à côté de chaque porte. J'aime le bruit aussi : quand le moteur du petit frigo et l'air climatisé décollent ensemble au milieu de la nuit et qu'on se réveille en se demandant comment diable 23 tracteurs ont pu entrer en même temps dans la chambre. Mais j'aime par-dessus tout m'asseoir, le soir, sur la chaise de plastique blanc, regarder passer le trafic en vidant un pot de Ben and Jerry's moka-fudge. Une chatte famélique se frotte à mes jambes. Un pick-up vient se ranger face à la porte voisine, un couple en descend. «Hi!» me lance le gars. La fille regarde ailleurs.
Ce que j'aime des motels cheapos ? C'est ce que j'aime des trous : on y devient troglodyte, on y voit passer la vie sans émotions comme si on était mort. C'est une des formes du grandiose d'être mort et de néanmoins s'empiffrer de crème glacée au moka-fudge.
Je ne me serais pas arrêté au Rainbow Motel si le précédent sur la route n'avait proclamé : «American Owner». Le Rainbow est tenu par une famille d'Indiens ricaneux (Indiens des Indes) que ma tenue de cycliste amusait beaucoup, surtout le père et ses deux filles. J'ai fait semblant de me vexer :
- Vous riez de moi ?
- Pas du tout, ont-ils protesté en partant à rire comme des fous.
Ils sont arrivés de Bombay il y a 7 ans. Ils trouvent que l'Amérique est un beau pays, trop beau pour les Américains en fait, qui ne le méritent pas, surtout les Noirs et les Cubains qui le méritent encore moins. Ils ont bien tenté de corriger la situation en faisant venir leurs cousins de Bombay qui ont acheté le dépanneur en face, mais ils se sentent encore envahis.
- Comment c'est le Canada ?
Je ne leur ai pas dit que c'est plein de Québécois qui ne le méritent pas mais que, heureusement, quelques Pakistanais, quelques Tamouls, quelques Sikhs, quelques Italiens et quelques Grecs font venir leurs cousins pour corriger la situation.
Je suis resté une semaine au Rainbow. Tôt le matin, j'allais rouler une centaine de kilomètres par les routes ombragées d'une Floride bucolique qu'on ne soupçonne pas du bord de la mer. Disons à une heure de Tampa, au nord-est, les comtés de Pasco, Hernando, Citrus, les villes de Dade, Inverness, Brooksville, la vraie Floride pour le vélo. Une Floride de prairies où paissent d'immenses troupeaux. Une Floride quadrillée des pimpantes clôtures blanches de ses haras de chevaux. En dévalant des collines de pins, je faisais s'enfuir des chevreuils dans des chemins de traverse. Un habitant en chemise carottée qui réparait sa clôture m'envoyait la main. De temps en temps, tout de même, surgissait un palmier ébouriffé qui me disait que non, je n'étais pas au Vermont. Je m'y croyais bien pourtant.
C'est aussi la Floride des vergers, des orangeraies, à perte de vue comme on dit.
Il y avait sur mon parcours, à l'entrée de Dade City, une usine de jus d'orange, plus grande qu'une raffinerie de Montréal-Est, et aussi rébarbative, sauf que les fumées que crachaient ses hautes cheminées parfumaient l'air au Cointreau.
Je suis entré dans la cour de l'usine où une vingtaine de camions-remorques pleins d'oranges, et autant de camions de pamplemousses, attendaient d'être déchargés. Vous me trouverez badaud, mais je n'avais encore jamais imaginé «un camion» d'oranges. Sans doute à cause des trois petites mandarines de mes Noël de pauvre, je n'avais jamais pensé qu'on pouvait remplir un camion avec des oranges. Avec des poutrelles d'acier, avec des billots de bois. Pas avec des oranges.
- Ne restez pas là, m'a dit le gardien.
- Je peux prendre une orange ?
- Il y a une épicerie juste à côté, m'a-t-il sèchement éconduit.
Vous ne me croirez pas, à l'épicerie Winn and Dixie voisine, les oranges venaient de Californie.
Rentré vers midi, douché, habillé de frais, chemise et veston comme un monsieur, je me présentais à la porte du Lunch on Limoges où j'avais retenu ma table. Le deuxième jour l'hôtesse prononçait mon nom sans faute, le troisième elle s'informait de ma santé, le cinquième elle savait tout de ma vie, je lui avais raconté que j'étais d'origine égyptienne, prof de mathématiques en Iowa, et que je soignais une dépression due à la mort de mon épouse, ce qui m'a valu d'être servi comme un roi (un roi veuf et malade).
Le Lunch on Limoges , à Dade City, est un des meilleurs restaurants de Floride. C'est dans les livres. Il y a longtemps que je me promettais d'y aller. Un drôle de truc, moitié restaurant, moitié magasin de linge chic. Cuisine américaine du sud, cuisine familiale, soupes et poissons frais grillés. Ouvert seulement le midi, seulement la semaine. Pas très cher. Clientèle de vieilles dames aux cheveux bleus, on a un peu l'impression de manger dans une basse-cour, on a un peu envie de crier «vos gueules les poules», mais bon... c'est tellement bon qu'on s'étouffe. Une cuisine extraordinairement savoureuse. Mais j'en mets sûrement un peu, 100 kilomètres de vélo creuse la faim, je n'en dirais pas autant de 300 en auto, fait que ne partez pas de Fort Lauderdale pour aller au Lunch on Limoges . D'ailleurs ce n'est pas du Limoges. Sauf l'assiette à beurre. Que j'ai piquée, bien sûr.
Retour au Rainbow.
Ce que j'aime des motels cheapos ? Le prix. La couleur. Les odeurs. L'engeulade dans la chambre d'à côté. I told you ! I told you ! crie le gars. Des portes claquent. Peu de temps après, un taxi vient chercher la fille.
Ce que j'aime c'est la télé en pleine nuit. Un type est en train de parler de la séparation de Lyle Lovett et de Julia Roberts, commentaires du type : «Too bad les boys, votre rêve est fini, les belles filles et les gars laids, ça marche jamais»...
J'ai des petites nouvelles pour toi ducon.
Ce que j'haïs des motels cheapos ? C'est ce que j'haïs des trous : soudain à deux heures du matin on a peur d'y mourir, tout seul, comme un rat. Vite le téléphone. Allo Saint-Armand.
- S'cuse-moi de te réveiller bébé. Tu m'aimes-tu ?
- Où es-tu ?
- Dans un trou....
Ce que j'aime et ce que j'haïs des motels de cheapos ? Ce que j'aime et ce que j'haïs de l'Amérique, de la vie, de moi...
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