Pierre F.
Mes amis cyclistes ne me croient pas. Marinoni ? Voter OUI ? Comment est-ce possible ? Un homme d'affaires, italien de surcroît... Peut-être n'est-ce pas un vrai Italien ?
Oh si.
J'arrive à son usine de Lachenaie, l'autre après-midi. Giuseppe travaillait à son établi, courbait des fourches de vélo, sciait, zigonait. On parle un peu vélo, un peu champignons et il me dit :
- Justement, parlant de champignons, viens voir...
On sort. On est dans le parc industriel de Lachenaie, près d'une bretelle de l'autoroute 15, dans le décor le moins bucolique du monde. Il s'agenouille sur un bout de gazon jauni :
- Regarde...Il gratte autour d'un petit renflement de terre, dégage un champignon blanc, puis deux ou trois autres un peu plus loin (1). On retourne dans l'usine. Il lave les trois champignons. Les coupe en lamelles, un peu de sel, un filet d'huile d'olive :
- Tiens, goûte...
Oubliez pas, on est dans une usine, de l'acier et des chromes partout, quelqu'un est en train de souder dans un coin, mais dans ma bouche, une délicate saveur de noisette qu'exalte l'huile d'olive.
Un vrai Italien, demandiez-vous ? N'en doutez pas.
Giuseppe Marinoni était venu courir le Tour du Saint-Laurent en 65. Il est resté. Il a outrageusement dominé le cyclisme québécois jusqu'au début des année 70. Puis il a commencé à fabriquer des vélos. Le voilà prospère, une dizaine d'employés, pour une production annuelle de 1200 bicyclettes haut de gamme (c'est énorme). Il est considéré comme un des meilleurs artisans du continent, un des plus intraitables aussi. Il a sorti quelques clients et fournisseurs sur la tête. Une «nature», comme on dit. 58 ans, 8000 kilomètres dans les jambes cette année, court encore Québec-Montréal avec «les vrais». Et vote OUI au référendum. Des deux exploits, le second est le plus étonnant. Pensez-y : un Italien, un homme d'affaires, un sportif. Deux bonnes raisons de voter NON et une de s'en crisser.
- Quand j'ai arrêté de courir en 74, se souvient-il, je suis devenu entraîneur de l'équipe du Québec. J'avais des rencontres avec les entraîneurs des autres provinces. C'est là que j'ai tout compris. Ils étaient toujours huit contre moi. Pas trois pour et cinq contre. Huit contre. Toujours. À la fin, je me battais à coups de poing pour défendre mes coureurs, c'était tellement stupide et injuste...
Marinoni vote OUI-il-y-a-deux-pays-et-ça-ne-marchera-jamais-ensemble.
- Mais la séparation va être dure, prévient-il. Juste un exemple. J'ai un ami italien qui a des locataires pure laine. En payant son loyer, un locataire a dit à mon ami : «Tiens, c'est la dernière fois. Après le 30 octobre, les Québécois ne paieront plus leur loyer à des Italiens...» Mon ami m'appelle et il m'engueule : «Pis toi, Marinoni, tu vas encourager ces mange-marde-là qui veulent aller porter leur loyer à Parizeau après le 30 octobre»... Des histoires comme ça, il va y en avoir beaucoup si le OUI passe...
- Et les vélos ? T'en vendras plus ou moins avec un OUI ?
- Ici, ça ne changera rien. Mais je fais pas mal d'affaires aussi en Colombie-Britannique et je pourrais en faire moins avec un OUI...
- Finalement, tu votes OUI pour sauver la langue française !
Il est parti à rire. Ni Québécois ni Canadien, même pas Italien. Bergamasque avant tout. Une race trapue de montagnards du nord de l'Italie, la meglio genia che Cristo stampi, la plus solide engeance que le Christ a fabriquée. La plus têtue surtout. Quand ils ont une idée dans la tête, ils ne l'ont pas dans le cul. S'cusez. Je voulais dire, quand ces montagnards-là se font une idée, ils s'y campent aussi solidement que sur le roc de leur montagne.
(1) Après vérification dans le guide Pomerleau, il s'agissait de psalliotes des jachères, quatre fourchettes bien méritées, mon vieux.
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