Le Grand Tour
Pierre F.
Franchement, Suzanne, j'ai passé une journée de cul hier.
La Suzanne dont je parle ici, Suzanne Lareau, est l'organisatrice du Grand Tour.
Une journée de cul disais-je. La plus longue étape, 136 kilomètres. La pire. Paysage: zéro. Entre Victoriaville et Sorel, le Québec blé-d'Inde, le Québec soviétique, des rangs rectilignes jusqu'à l'obsession, qui quadrillent l'étendue indifférente de la plaine. Et pour dessert les trucks débiles de la 132 et l'entrée rock'n'roll dans Sorel.
Une journée nulle. De cul. Pourtant je suis content. Mes compagnons aussi. À peine une vingtaine, hier, sont montés dans les véhicules-balai. Vingt sur mille, dans cette étape marathon, c'est invraisemblable. Les deux tiers des participants ne sont pas vraiment en forme. La moitié roulent sur des vélos moumounes. Mais ils vont au bout. Au bout de quoi? Eux seuls le savent. Au bout de leur petit désert personnel.
Au petit déjeuner à Victo, j'ai demandé à Hélène et Cécile, deux Montréalaises, pourquoi souffrir, pourquoi huit heures de vélo dans des champs de blé d'Inde même pas beaux?
- Pour sentir qu'on existe, m'ont-elles répondu.
L'an prochain, le Grand Tour se propose d'accueillir 2000 participants. Je gage qu'il fera le plein en trois semaines. Parce que, justement, de plus en plus de gens ont besoin de sentir qu'ils existent. De plus en plus de gens ont besoin de traverser le désert. Et de plus en plus de gens savent que le désert n'est pas au Tibet, que le désert est sur la 132, à l'entrée de Sorel. Le désert commence au bout de leur quotidien, au-delà de leur routine.
Le Grand Tour vend accessoirement un voyage à vélo. Il vend surtout du désert.
À l'étape de Thetford, je dînais seul dans une pizzeria, à la table voisine trois couples dans la quarantaine, engagés dans le Grand Tour, parlaient librement de leur expérience...
- C'est toi qui nous a embarqués dans cette folie-là!
- Pis, le regrettez-vous? demanda l'accusée. Préfèreriez-vous être à Old Orchard comme l'an dernier?
Les autres admirent que non. Mais ils ne savaient pas pourquoi.
- Je me lève à 6h30, j'arrive vers cinq heures de l'après-midi, je soupe, je me couche, je m'endors avant le bulletin de nouvelles tellement je suis fatigué, le lendemain je recommence. C'est pourtant mes plus belles vacances depuis bien longtemps. Je ne comprends rien là-dedans.
J'ai failli lui dire que c'était à cause du désert. Pour la première fois peut-être il ne consommait pas ses vacances. Il les méritait.
C'est la réussite du Grand Tour: ne pas avoir fait des touristes de ces mille cyclistes-là. En avoir fait des aventuriers de la 132.
J'ai passé une journé de cul, mais je suis terriblement heureux de cette réussite-là. Le Grand Tour confirme ce dont je me doute depuis longtemps. Le désert n'est pas un espace géographique. Et l'aventure est au bout de soi.
Merci Suzanne.
CARNET DE ROUTE
L'humeur du jour : fébrile. Les gens ont hâte d'arriver cet après-midi au parc Lafontaine, de dire: «Je l'ai fait!»
Le mot du jour : «C'est un évènement doux. Très féminin. Je parle de l'organisation. Ce sont des femmes qui sont en charge à tous les postes et ça paraît»... Un Hollandais avec qui j'ai fait un bout de chemin, juste avant la halte.
L'orgasme du jour : la lecture du guide touristique du Bas-Richelieu. Le crétinisme ludique est odieux.
Aujourd'hui : Tracy - Montréal, 76 kilomètres.
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