Le Grand Tour
Pierre F.
Pour sa halte-ravitaillement de la mi-parcours, le Grand Tour avait choisi, hier, ce petit village des hauteurs des confins de l'Estrie.
Comme Saint-Fortunat est trop petit pour qu'on y trouve une chambre froide assez grande pour 1150 boîtes à lunch, les habitants se les étaient partagées, dix boîtes ici, cinq là, quinze chez monsieur le maire, les frigos du village débordaient de sandwiches et de morceaux de gâteau, et les enfants excités, espéraient une grande fête. Ils ont été un peu déçus, je crois. Ils nous attendaient aux premières maisons, en haut de la côte.
- Bravo. Bravo, vous voulez de l'eau?
Les cyclistes voulaient seulement s'allonger dans l'herbe et savourer leur joie d'être montés si haut.
Saint-Fortunat est un village inaccessible (en vélo) à 500 mètres d'altitude, dans cette région encore secrète du Québec que l'on appelle bêtement la Petite Suisse. Je dis «bêtement» parce que ce n'est ni suisse, ni petit. Le paysage immense qui ouvre sur le ciel, est d'une beauté qui ne se compare pas, une beauté d'ici: minérale.
Une beauté brute, miraculeusement épargnée par les développeurs, et avec juste ce qu'il faut de gloires citadines installées dans le coin, pour écouler le miel et le sirop du pays.
Parlant des gloires citadines de la région, je voudrais saluer ici ce petit babouin de François Gourd, ex-Foufounes Electriques, qui a disposé au pied de la côte de Saint-Jacques, le village voisin, un immense panneau qui disait: «Foglia for président». J'aurais dû me fâcher, mais je suis parti à rire. C'est même la première fois que je monte une côte en riant...
Revenons à Saint-Fortunat qui cultive le sapin de Noël en rêvant modestement d'un tourisme écolo. Heureux pays sans glissades d'eau et sans condos, à mille années-lumières de Saint-Sauveur. Heureux pays où j'ai un ami qui m'a entraîné, par des rangs pentus, jusqu'à sa maison. Il m'a présenté à son chien, il m'a nommé les fleurs de son jardin. Avant le café, il m'a fait goûter à l'étonnant fromage de brebis à l'estragon de La Moutonnière.
Et non. Nous n'avons pas parlé d'élection.
N'empêche qu'après Saint-Fortunat, la route de 263, vers Sainte-Hélène-de-Chester, tourne en un cauchemard de gravelle, qui sent à cent lieues, la querelle de bout de chemin. Le maire de Saint-Fortunat le confirmait quelques instant plus tôt: «Jacques Baril, notre député péquiste, nous a dit en plein visage qu'il n'y avait pas assez d'électeurs dans ce coin-là, pour qu'il fasse de quoi»...
Moralité : comptez toujours sur la politique pour fucker le paysage.
Carnet de route
Le con du jour : tôt hier matin, peu après Thetford, dans le décor hallucinant des mines d'amiante, cette conversation complètement allumée :
- C'est vous Foglia? Vous piquez toujours à l'étalage?
C'était un jeune homme, rouge d'avoir pédalé vite pour me rattraper.
- Mon père est épicier à Longueuil. Les gens comme vous qui piquent à l'étalage, je les foutrais en prison.
- Je peux pas aller en prison, bonhomme, j'ai pas de tatouages...
Aujourd'hui : Victoriaville - Tracy-Sorel, 125 kilomètres.
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