(Lettre à un ami qui n'est jamais allé au Tibet)
Pierre F.
(...)
De la poussière et des chiens. C'est mon Tibet. Pour les gens, je les ai peu vus. Ils se tenaient, me semble-t-il, à prudente distance de notre équipage qui les déconcertait grandement. Nos vélos surtout les confondaient. Ils auraient mieux compris des Mercedes ou des Ferrari que nos vélos. Une voiture, même luxueuse, cela sert à aller quelque part, mais des vélos? Ce qui les confondait le plus, c'est que notre caravane était fermée par un camion qui traînait la bouffe et un minibus qui charriait nos bagages. Et la question qui les démangeait était celle-ci : pourquoi donc pédalions-nous quand il nous suffisait de monter dans le camion ou le minbus?...
L'effort gratuit est un luxe ultime, le dernier stade du luxe, inconcevable, încompréhensible (et peut-être même un peu insultant) pour des gens qui ont besoin de toute leur énergie pour survivre...
Je me souviens d'une pause avec trois de mes compagnons près d'un petit village misérable. Les enfants sont arrivés d'abord, puis trois vieilles femmes, puis un homme que notre accoutrement a plongé dans un état proche de la catalepsie... Cet après-midi-là, une lune laiteuse était bizarrement suspendue dans un ciel uniformément bleu. Montrant cette lune du doigt, je me suis cru malin de faire croire au bonhomme que nous venions de là : « Nous venons de la lune, oui mon vieux ! »... Je ne voulais pas rire de lui. J'essayais seulement de trouver une explication plausible à nos tenues d'extra-terrestres. Le type s'est mis à tourner autour de JeanRoch, silencieusement, puis s'est immobilisé. Il fixait, nous semble-t-il, la montre de notre compagnon. Mais ce n'était pas sa montre. C'était le poil de son bras qu'il a soudain tiré en riant (les Tibétains, comme les Chinois, ne sont pas poilus).
Puis ce fut mon tour. L'homme s'est planté devant moi et soudain, sans avertissement, m'a saisi le zizi à pleine main à travers mon cuissard. Rien d'agressif, ni de sexuel. Simple vérification...
C'est ainsi, cher ami, que depuis deux semaines, du côté de Nagarzé, il y a un Tibétain qui regarde la lune en se disant qu'il y a là-haut des espèces de gorilles poilus qui font du vélo en collants de lycra, casqués de casseroles profilées, leurs vélos ont 21 vitesses et sont aussi équipés d'ordinateurs qui calculent la vitesse moyenne intermédiaire. Ils ont un zizi, tout comme les humains, un zizi un peu rabougri, mais peut-être était-ce à cause de l'altitude.
Remarque bien, cher ami, que n'est pas moins fou celui-là qui revient du Tibet en disant qu'il n'a vu là-bas que de la poussière et des chiens. Chacun sa lune, chacun son Tibet.
Finalement quand on voyage, que ce soit sur la lune ou au Ti- bet, il importe peu d'en rapporter d'impossibles, d'improbables images «justes». Il suffit, modestement, de libérer, en soi, le sauvage.
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