Pierre F.
Eh oui, Katmandou. Nous sommes déjà rendus au bout de notre voyage.
Onze jours plus tôt que prévu.
Non, nous n'avons pas pédalé plus vite. Au matin de la cinquième étape d'un périple qui devait durer 21 jours, nous avons renoncé. Nous avons mis les vélos dans le camion: «À Katmandou chauffeur! Ça presse!»
Pour vous dire la chose brutalement, cette expédition «Tibet à vélo» est un fiasco complet.
La faute en est aux Tibétains, aux Chinois, mais surtout au Club Aventure qui ne s'est pas occupé de ses affaires, qui s'est imaginé qu'on traverse le Tibet à vélo comme on traverse la Hollande...
Petit flash-back: il y a deux ans, quatre joyeux sautés en superforme reliaient, en vélo, Lhassa à Katmandou. Ils étaient parrainés par le Club Aventure. De là l'idée du Club d'offrir la même expédition à une clientèle régulière à pédale. Sept cyclistes se sont inscrits pour cette première. Quatre hommes, trois femmes. Coût du voyage 6500$. Plus les frais «élevés» d'équipement spécial pour affronter le froid. À ceux-là, s'ajoute Pierre Gougoux, l'un des quatre tripeux de la première expédition, retenu comme guide. Quant à moi, je suis l'invité de dernière minute de Robert Bérubé, le proprio du Club Aventure qui m'a dit: «Tu vas faire le voyage de ta vie, Pierre Foglia».
-Penses-tu que je suis capable de pédaler ça ?
La désinvolture avec laquelle Bérubé a éludé ma question aurait dû m'alerter : le Club Aventure s'aventurait en terrain inconnu, je ne parle pas du Tibet, je parle du vélo.
Aux autres aussi, Bérubé a dit qu'ils allaient faire le voyage de leur vie. Cyclistes avertis, les sept se sont entraînés tout l'été, et c'est avec la hâte d'attaquer le premier col que le lundi 22 novembre dernier, ils quittaient Lhassa où ils venaient de passer cinq jours pour se familiariser avec l'altitude...
Moi là-dedans? Je suis le plus vieux et le plus gras du groupe, le moins bien préparé aussi. Je n'ai aucune expérience en vélo de montagne. Même, je déteste ça.
Il est donc 9h30 ce lundi matin, Lhassa s'éveille, sort doucement de son cocon de fumées. L'eau dans les rigoles est encore gelée. Bientôt le trafic s'éclaircit et nous voici en pleine campagne. Déjà des bergers et leurs moutons. Déjà les petits enfants dans les villages qui nous crient «Hello, Hello» et dès qu'on s'arrête, nous réclament des photos du dalaï-lama. À la façon dont ils le disent, je comprends: «Dalaï Lamothe». Le frère de ce pauvre Willie? Je pars à rire. L'humeur restera joyeuse jusqu'au soir. Précisément jusqu'au souper...
Quatre-vingts kilomètres plus loin, nous trouvons à nous loger dans un village. Comment vous décrire notre gîte? Une écurie? Une soue? Un hangar? Disons plutôt une prison turque. Paillasses jetées sur des grabats dégueulasses, ni chauffage ni lumière, pas une goutte d'eau. On ne nous avait pas promis beaucoup mieux, c'est vrai, mais un bon coup de balai avant qu'on arrive, une bougie, nous ne demandions pas plus, c'eut été le Ritz...
L'intendance de l'expédition était en principe assurée par une équipe de Chinois et de Tibétains, qui nous suivait avec un camion de vivres. Mais quand nous avons vu descendre le cuisinier tibétain du camion, complètement ivre, quand nous l'avons vu couper les patates avec ses mains noires de crasse, nous avons compris que notre expédition ne serait pas, non plus, un festin...
On voulait de la misère? On voulait du Moyen Âge? On voulait de l'aventure nature? Des poux? Des gales? Un bol de riz pour deux? Messieurs les yuppies, vous êtes servis!
Sauf que ce n'est pas un bol de riz pour deux qu'on a eu. C'est un bol de patates pour neuf. Je n'ai pas à vous le jurer, j'ai neuf témoins. Quand j'ai vu arriver le bol de patates, j'ai cru que c'était pour moi. Mais non, c'était pour tout le monde.
Le lendemain, l'estomac vide, nous attaquions le premier col. Dès les premiers lacets, j'abandonnais. Écoeuré par la poussière, et le chemin caillouteux, raviné. Je m'attendais à du chemin de terre comme chez nous. C'est le lit d'un torrent qu'on nous demandait de remonter jusqu'à 4800 mètres, plus haut que le mont Blanc. Vous me prenez pour un lama? Vous pensez que je lévite ?
En haut du col, notre cuisinier tibétain et ses aides avaient préparé des nouilles trop cuites. Elles collaient au fond des gamelles comme de l'amidon. Et c'est ce soir-là que le camion de bouffe s'est perdu! Ce soir-là aussi que nous avons couché sous la tente au bord d'un lac turquoise. Cette nuit-là aussi que je suis allé chier dans une crevasse du désert. Ah! Ah se torcher à la pleine lune! Sur le toit du monde! Le yuppie s'exlate le temps d'élévation...
Au matin, le cuisinier tibétain nous servait des oeufs durs pourris. Et quand je dis pourris, je dis verdâtres. Je dis putrides.
Jour trois. Je suis remonté en selle, honteux de mon abandon de la veille. Nous roulions sur du plat, en filant de longues lignes droites, où le vent levait des lames de poussière. Nous avons dormi dans les locaux de la Poste de la petite ville de Nargarzê. Le grand luxe. Je veux dire, une ampoule au plafond, et des bassines pour nous laver avec l'eau tiède des thermos à thé.
Jour quatre. Autre grand col à passer à plus de 5000 mètres. Je me sens faible, sans ressorts. Un cycliste qui ne mange pas, qui manque d'eau -parce que nous manquions terriblement d'eau potable- est un cycliste qui va mourir bientôt. En attendant, il est malade. Mes compagnons toussent, grelottent, vomisssent. Moi je roule sur ma colère et ce jour-là, je flye. Nous devons coucher dans un monastère que je ne trouverai jamais. Je roule trente kilomètres de trop, reviens sur mes pas, me perds. Ils me retrouveront, par un bonheur extraordinaire, à 7h du soir en plein désert. Ce soir-là pour souper: rien. Ce n'est pas compliqué: rien. Et pour dormir, une cabane noire de suie qu'enfumait un feu de bouses de yak, le combustible local. La pire nuit de ma vie. J'ai été élevé dans une maison sans eau courante, j'ai dormi des années dans une chambre pas chauffée, j'ai passé quelques semaines dans un bordel mexicain, mais ce monastère du plateau tibétain, était un petit bout d'enfer...
Le lendemain matin, nous nous réunissions d'urgence. À titre d'invité je n'ai pas participé à la discussion, ni à la décision d'abandonner... Jean-Roch a parlé le premier: «Je veux rentrer à Katmandou. Je ne raconterai à personne que j'ai payé 6500$ pour vivre ça, je passerais pour un innocent»...
Jean-Pierre a dit la même chose: «Je rêve de ce voyage depuis deux ans. Mais voilà que je compte les jours qui me séparent de Katmandou...
Karen a dit que les Chinois et les Tibétains de notre escorte n'étaient pas les seuls responsables: «C'est le Club Aventure qui n'a pas fait sa job, qui ne s'est pas assuré du minimum...»
Robert, le médecin, a rappelé qu'il avait proposé au Club de monter une trousse d'urgence: «Trop cher, a répondu le Club». Et une trousse mécanique pour le vélo: «Trop cher, a répondu le Club, pour notre tour de la Hollande à vélo, on s'en passe très bien...»
Les autres étaient tous très pressés aussi de rentrer à Katmandou.
Nous y sommes.
Fiasco complet.
La faute en est au Tibétains, aux Chinois, au froid (l'expédition aurait dû partir, au moins, un mois plus tôt). La faute en est au manque de bouffe, au manque d'eau. La faute en est surtout au Club Aventure qui ne s'est pas occupé de ses affaires, qui s'est imaginé qu'on traverse le Tibet à vélo comme on traverse la Hollande...
«Tu vas faire le trip de ta vie, Pierre Foglia, le Tibet, les temples, les lamas, tout ça»...
Un cauchemar.
Le Tibet je l'ai à peine vu. Si tu veux mon avis, monsieur Bérubé, ce n'est pas un pays à pédaler en gros sabots fluos, en habit Louis-Garneau, sur un Marinoni. Pas un pays à filtrer avec des lunettes Oakley.
C'est un pays de grand froid et de grande misère, à traverser sur la pointe des pieds, recueilli, en silence, comme on traverse les cimetières.
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