23 mai 1993

On n'entend plus chanter les p'tits zoiseaux

Pierre F.

Certains jours, j'ai l'impression que je viens à peine de débarquer dans ce pays. Je suis soudain saisi d'un dépaysement plus grand que si j'arrivais en Mongolie. Je vous entends parler de vélo ou de langue ou de n'importe quoi et je me dis: « Comme c'est étrange ! ». Et ce n'est pas une opinion. C'est de l'étonnement. Cet étonnement prodigieux qui rend le touriste inapte au débat en le rejetant dans la marge, disqualifié et muet. C'est pour cela que vous ne m'avez pas encore entendu sur la langue d'affichage.

Mais permettez que je commence par le vélo. Le sujet est plus innocent et il a sur moi le même effet en provoquant le même étonnement, le même dépaysement.

Je viens d'un pays où personne ne parle de vélo. C'est un objet commun, d'utilisation courante, très présent dans le quotidien des gens, mais personne n'en parle jamais. Il n'y a pas d'articles dans les journaux sur le vélo. Pas de débat pour ou contre les pistes cyclables. Pour ou contre le port obligatoire du casque. Il n'y a pas de débat sur le vélo, comme il n'y a pas de débat sur la fourchette ou sur le parapluie. Ce n'est tout simplement pas un sujet de conversation. Jamais personne n'a tenu de statistiques sur les accidents mortels à vélo. Il est entendu pour tout le monde que sortir de chez soi, à pied, à cheval, en auto, à vélo, implique un certain risque mais bon, c'est pas la Yougoslavie...

Je viens d'un pays où personne ne FAIT de vélo. Hier encore je téléphonais là-bas pour des histoires de notaire et la cousine qui m'a répondu revenait justement du cimetière :
- Comment tu montes là-haut Maria ?
- Ben, à vélo...

C'est une grosse cousine avec des varices. Elle a plus de soixante ans et si vous lui demandiez si elle fait du vélo, elle vous dirait je vous en prie, un peu de respect, à mon âge, vous me voyez faire du vélo ? N'empêche qu'elle va chercher son pain à vélo, qu'elle va au jardin à vélo, qu'elle va au cimetière à vélo. Mais elle ne FAIT pas de vélo. Vous me suivez ?

Quand je lis des grandes tartines sur le part du casque obligatoire, ou sur les pistes cyclables, ou sur les commissions provinciales sur le cyclisme, je ris. Je vois ma cousine aller chercher son pain avec un casque. Je ris et je me dis : mais de quoi ils parlent ?

Et je finis par comprendre qu'ils ne savent pas de quoi ils parlent. Et que c'est pour ça qu'ils en parlent. Ils ne savent pas ce qu'est un vélo. Ils ne savent pas que c'est un truc tout con, un guidon et deux roues pour aller chercher du pain au bout de la rue, pour aller au jardin, pour aller au cimetière.

Il me font penser aux granoles qui n'arrêtent pas d'évoquer la dimension spirituelle de toute chose. La spiritualité, cette tarte à la crème du Nouvel Âge. Et même, en supposant que tout soit spirituel, est-ce bien nécessaire de le rappeler à chaque instant ?

Que penseriez-vous d'un ami qui vous inviterait à aller prendre une marche, et qui, durant cette marche, n'arrêteraît pas de parler de sa rotule qui lui permet de plier le genou, donc de marcher. Probable que vous lui diriez, marche et ferme ta gueule, on n'entend plus chanter les p'tits zoiseaux.

Eh bien, la langue c'est comme la marche et comme le vélo. Ça sert à dire des choses. Pas à dire des choses sur la langue. Des choses sur la vie, lé pain, les jardins et les fleurs qui y poussent, sur les cimetières. La langue ça sert aussi à se taire. Parce qu'à toujours parler, on n'entend plus chanter test p'tits zoiseaux.

Je viens d'un pays où un boucher pourrait bien écrire « butcher » sur son enseigne au lieu de « macelleria ». Les gens comprendraient pareil. Rien qu'à voir les rognons et les salamis en vitrine ils comprendraient que ce gars-là ne vend pas des parapluies. Notez que le gars ferait faillite, parce que personne ne croirait qu'un mangeur de baloney peut faire du bon salami. Un problème culturel. Pas un problème de langage.

Je viens d'un pays et j'ai parfois l'impression, que c'est ce qu'on veut faire ici aussi : un pays. Mais pourquoi diable s'entêter à le faire symboliquement sur les enseignes des bouchers et des marchands de parapluie? Pourquoi diable commencer par la langue d'affichage ? Quel drôle de commencement.

Une langue c'est comme un vélo. On peut pédaler dans les mots toute sa vie avec. On peut y mettre un casque, la protéger tant qu'on voudra. 0n peut, comme on le fait souvent ici, ne pas arrêter de parler de comment on va parler. On peut faire tout ce qu'on veut, mais une langue n'est pas une langue tant qu'on ne s'en sert pas pour aller acheter son pain, pour aller travailler, pour aller au jardin, pour aller au cimetière mettre des fleurs sur la tombe de sa mère.

Une langue est une langue quand on ne craint plus de se taire pour écouter les p'tits zoiseaux.


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