Pierre F.
Mon titre est piqué dans Tintin au Tibet. C'est au début. Quand il part, il dit: « Et voilà, mon sac est bouclé ». Anyway.
Vous souvenez-vous d'avoir vu, à la télé, Corcoran en Égypte, Claude Dubois au Maroc, Marjo en Inde? Et vous souvenez-vous de ce que j'avais dit de cette série de huit expéditions, commanditée par le Club Aventure ?
J'avais dit que le Club Aventure vendait à des beaufs groupies,. des couchers de soleil au Keya autographiés par Julie Masse...
Eh bien, vous ne le croirez pas, le Club Aventure veut rajouter un chapitre à cette funeste série. Après Julie Masse au Kenya, voici, mesdames et messieurs, Foglia au Tibet.
Si, si, c'est vrai. Je pars pour le Tibet, cette fin semaine, avec le Club Aventure. Mais je vous rassuer tout de suite : la chose ne sera pas télévisée !
Je me joins à un groupe de neuf cyclistes. On va pédaler de Lhassa, la capitale du Tibet, à Katmandou, la capitale du Népal. Mille kilomètres, à travers la chaîne himalayenne, en vélo de montagne, plus un petit détour par le camp de base de l'Everest.
Non, ce n'est pas la première fois que cela se fera. Depuis que la route Lhassa-Katmandou a été ouverte (au début des années 70), un certain nombre de cyclistes, dont quelque-uns plus vieux et plus gras que moi, ont franchi la chaîne himalayenne en pédalant. Et il y a deux ans, quatre Québécois, quatre pros du plein air, ouvraient la route à la clientèle régulière du Club Aventure.
Nous ne sommes donc pas conviés à un exploit sportif. Mais ce n'est pas, non plus, une innocente, balade. C'est le désert du haut plateau tibétain. C'est le vent de sable, c'est le froid, c'est coucher sous la tente j'haïs ça!)... C'est grimper sur une route empierrée qui passe quatre ou cinq cols à plus de 17 00O pieds, c'est le mal de l'altitude qui tue quelques touristes chaque année, justement les plus vieux et les plus gras... Bref, il y a un petit rigolo au Club Aventure qui s'est dit qu'un coucher de soleil sur l'Everest, autographié par un Foglia crachant ses poumons, serait du plus bel effet, dans le prochain dépliant du club...
Notez que je m'en fou d'être malade. Il y aura trois médecins dans le groupe et une infirmière. Non, ils n'ont pas été mobilisés exprès. C'est le hasard. Encore qu'au prix où cela coûte, le hasard est moins grand de trouver trois médecins au départ de ce genre d'expédition que, mettons, trois chauffeurs d'autobus, ou trois femmes de ménage...
Puisque nous y sommes, réglons cette délicate question d'argent qui préoccupait beaucoup le Conseil de presse récemment. Or donc, La Presse paie mon billet d'avion, le Club Aventure paie la partie terreste de l'expédition, et moi je paie de ma personne, c'est-à-dire que je vais écrire, en plus de pédaler.
Je me suis équipé d'une lampe de mineur pour travailler sur mon ordinateur la nuit, sous la tente. Remarquez que je n'ai aucune idée de comment je vais bien pouvoir envoyer mes textes. le doute que l'Abominable Homme des Neiges, que nous aurons pour seule compagnie en ces contrées inhospitalières, je doute que le Yéti, disais-je, ait le fax...
Pour revenir au Conseil de presse, je l'assure solennellement, ici, que je serai absolument sans pitié pour le Tibet, les lamas, Bouddha, le yéti, et le
Club Aventure dont je voudrais immédiatement attirer l'attention sur deux ou trois petites choses,relevées dans la documentation qui nous a été remise il y a quelque temps. Il est dit, dans cette documentation, que ce voyage nous entraînera...
1 - dans un monde où l'horizon meurt au loin,
2 - dans un monde habité par la puissance immobile du minéral.
Je tiens à soumettre au Club Aventure qu'à Saint-Armand aussi, l'horizon meurt au loin et qu'à Saint-Armand aussi le minéral est complètement immobile. C'est dans sa nature.
Ce que je vais foutre au Tibet?
Ce n'est pas une bonne question. On ne va pas au Tibet parce qu'on a quelque chose à y faire. Ce n'est pas ainsi que les choses se nouent. Plutôt qu'un conte philosophique, la vie est souvent un enchaînement de petites choses insignifiantes et domestiques. Je vais me retrouver au Tibet parce qu'à un moment donné, le Tibet était dans l'air et quelqu'un m'a dit : « Pour le Tibet, ça va te prendre des laines polaires, des mitaines, et des surmitaines ».
Laines polaires? Surmitaines? le ne connaissais rien au plein air. Laines polaires? Surmitaines ? Me voilà à fureter dans les boutiques spécialisées. Me voilà plongé dans un monde de plumes d'oie, de doudounes d'Hollofill, de Gore-tex, de doublures Thermo-plus, voilà que je découvre qu'il faut mettre un sous-gant sous le gant, une surbotte sur la botte, un sous-bas sous le bas...
Et ça vous prend absolument des guêtres, m'a dit la jeune fille un peu affolée par mon inconscience, on ne va pas au Tibet sans guêtres !
J'ai acheté des guêtres. Et vous me demandez que je vais foutre au Tibet? Vous êtes drôles vous. Qu'irais-je foutre en Jamaïque avec mes surmitaines ?
Et puis il y a ce putain de vélo de montagne. Je n'en avais pas. Je suis allé en emprunter à Marinoni qui m'a dit: « Tu vas tellement aimer ça, que tu vas me l'acheter en revenant! » Tu parles ! Si le Yéti l'veux mon vélo, j'y donne.
Mais bon, ce serait bête, maintenant de ne pas y aller. Je me suîs tellement entraîné ! Et attention, un entraînement spécifique pour la haute altitude. C'est un alpiniste qui m'a conseillé. « Pout t'habituer à manquer d'air, pédale avec une pomme dans la bouche »... Je n'étais pas capable au début. J'ai commencé avec une cerise. Puis une banane. Puis la pomme. Je suis rendu avec une citrouille. C'est le Yéti qui va être surpris...
Je parle beaucoup du Yéti, hein? C'est que j'ai très envie de le voir. S'il est gentil et s'il n'est pas allergique au poil de minou, je l'invite à la maison avec sa fiancée...
Anyway, prochaine chronique l'autre samedi. Pas après-demain. L'autre. Laissez-moi arriver...
Laissez-moi partir. Il me reste un million de choses faires à faire. Vous devriez voir le fouillis, comme disait le capitaine Haddock dans Tintin au Tibet : «Fuck, où sont donc passés mes caleçons longs, en laine polaire ? »
27 novembre 93
(…)
Après quelques jours de douloureuse acclimatation à l'altitude, nous avons quitté Lhassa lundi dernier. Cette fois c'est vrai: nous pédalons l'Himalaya. Dans une quinzaine de jours, nous devrions arriver à Katmandou, au Népal. Vous n'aurez probablement pas de mes nouvelles avant cela. Comme je le craignais, le yéti n'a ni téléphone ni fax. Et puis, ça écrit très mal quand il fait moins 20 dehors, et moins 18 dedans...
Vous devriez me voir... Je porte deux tuques, deux caleçons longs, aux mains j'ai des sous-gants, des mitaines et des surmitaines. J'ai l'air d'un astronaute. En fait j'ai l'air d'un nono, mais bon on s'en va dans le désert...
Yéti me voilà !
Le yéti y'est-tu-là ?
Pour la suite du voyage, lisez Un bout d'enfer
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