5 mars 1992

Plaisirs

Pierre F.

C'est une adresse que j'avais dans mon carnet depuis longtemps. Je l'avais relevée dans la chronique bouffe de Voir (coucou Lucie Ménard, long time no see), juste une petite mention en passant : l'Oeuf Neuf, nouvelle pâtisserie, coin Amherst et Ontario. Comme vous sans doute, c'est le genre de truc que je note avec avidité...

L'Oeuf Neuf donc, coin Ontario-Amherst, un quartier de plus en plus «in» sous ses airs de misère. C'est aussi le quartier gai. Le fond de l'air est «arty» et la misère arty des grandes villes américaines finit souvent par donner une nouvelle version de Greenwich Village. L'Oeuf Neuf pourrait en être un avant-poste. Ce qui serait tout de même un drôle de hasard pour Michel et Pierre Cousineau qui ont déjà tenu une pâtisserie fine dans le vrai Greenwich Village à New York, douze ans sur la onzième rue, tout près de l'Hudson, entre les rues Washington et Greenwich. Ca s'appelait aussi l'Oeuf Neuf (Incorporated) c'était grand comme deux garde-robes et c'était les mêmes gâteaux que ceux que j'ai achetés hier au coin Amherst et Ontario : un gâteau au fromage et noisettes et un autre, noix et chocolat...

Attention, fine, très fine pâtisserie américaine. C'est très bon, mais pas du tout pareil que la française. Il y a des inconditionnels de l'américaine. Pas moi. Je me tanne après deux bouchées. Pour le sucré, je suis très tradition française. J'aime les pâtes levées (babas, savarins, brioches), la pâtisserie fine américaine n'est pas assez «fluffy» à mon goût, pas assez pompadour, trop carrée, trop «pavé» sur le comptoir. Il y a aussi que le gâteau au fromage «fancy» m'énarve. Un gâteau au fromage n'a pas à être fin. Il est bon légèrement aigrelet. Comme moi d'ailleurs. Je suis probablement un gâteau au fromage réincarné...

Mais vous avez le droit de ne pas être d'accord. Ma fiancée entre autres, proteste : «Tu serais plutôt une réincarnation de la tarte à la crème, mais un peu plus réincarné en tarte qu'en crème». Non c'est pas vrai, elle ne dit pas ce genre de vacheries. Elle a juste dit : «T'aurais pu en acheter un plus gros morceau !».

Fait que peut-être pour sa fête, l'année prochaine, je retournerai à l'Oeuf Neuf. C'est pas vrai non plus. J'y retournerai bien avant. Pour moi. Pour le fromage. Pas celui qu'ils mettent dans le gâteau, le fromage qu'on mange avec du pain en buvant un verre de vin. L'Oeuf Neuf propose quelques superbes fromages français qui ont la singularité d'être affinés à Châteauguay par un original - je me promets de le rencontrer bientôt - Pierre-Yves Chaput qui était dans le voyage avant, c'est bien pour dire, le destin, des fois...

J'ai donc acheté à l'Oeuf Neuf une merveille de fromage de vache, (un Langres), affiné à Châteauguay-les-Mohawks, fromage qui se conduit d'ailleurs dans l'assiette comme un petit Warrior : il attaque. Si, si je vous assure.

Après, ben après comme il y avait du printemps dans l'air, j'ai eu l'idée d'aller voir les vélos à La Cordée. Vous connaissez La Cordée ? Dans le bout de Rydio-Québec. Le royaume du «kit», comme tous les magasins de plein air d'ailleurs. Tout ce qui n'est pas nécessaire pour faire du ski ou du vélo ou de l'escalade, vous le trouverez là... Le paradis du superflu molletonné à des prix délirants. Et pourtant moins cher qu'ailleurs ! Saviez-vous que la Cordée est une coopérative dont tous les sociétaires sont scouts ?

Fait rien, j'y vais pareil, je suis pas raciste. À l'étage vélos surtout. J'y vais pour Bernard Plourde, le boss vélo...

- Pas là Bernard ?
- Hein ! Parti ? Reviendra plus ?
Démission, renvoi, chicane, je ne sais pas trop. C'est pas mes affaires. C'est pas un ami, rien. Mais c'était mes habitudes. Depuis onze ans qu'il était à La Cordée... Fuck, s'en vont tous, ceux qu'ont de l'allure. Il y avait Yves de chez Laporte à Bicyclette, parti. Bernard à la Cordée, parti. Je vais aller parler vélo avec qui, moi ? Marinoni ? C'est loin Terrebonne. Pis avec Marinoni tu parles pas vélo. T'écoutes. Ou tu te fais engueuler...

Bref, je suis allé me consoler «Aux quatre points cardinaux». Non ce n'est pas un bar. C'est une boutique où on vend des cartes géographiques, topographiques, cadastrales, toutes les cartes que vous voulez, le monde entier au coin Ontario et Saint-Hubert. Je vous en ai déjà parlé, il y a longtemps. Ils venaient d'ouvrir. Ils se demandaient combien de temps ils allaient tenir. Fait quatre ans, là. Vont bien. Et touchent du bois...

Quel beau métier, vendre des cartes topographiques du Botswana, trouvez pas ? Et des vieilles cartes du Nil, si précises qu'une fois, en regardant bien, j'y ai vu un crocodile manger un missionnaire. Des plans de Naples avec du linge qui sèche aux fenêtres, des plans de Barcelone et bien sûr de Montréal, détaillés maison par maison, qui donnent moins l'envie de s'enfuir au diable, puisqu'on y est déjà...

Non ce n'est pas un bar Aux quatre points cardinaux. Mais j'y vais pareil pour m'ennivrer...

En soirée je suis allé souper à l'Express. J'avais pour presque voisine cette jeune chanteuse que j'ai un peu bousculée, l'autre jour dans une chronique, son nom m'échappe... Qu'importe, elle s'est conduite avec grande classe. Pas un mot. Elle ne m'a pas engueulé ni rien. Belle éducation.

Encore que... me permettez-vous un dernier petit reproche mademoiselle ? Saviez-vous que vos jeans étaient déchirés ? Au genou. Les deux à part ça. Si j'étais votre papa vous ne seriez jamais sortie comme ça. Je vous aurais dit tu veux aller à l'Express ma petite fille ? Vas-y. Mais avant tu vas mettre des jeans propres.

J'ai deux enfants mademoiselle. Im-pec-cables. Je me souviens d'une époque où mon fils allait à l'Express tous les soirs. Chemise blanche, cravate noire. Serait jamais sorti autrement, m'entendez, jamais.

Oh non.

Plus tard au bureau, c'est un confrère qui m'a mis en joie. Il m'a dit tu sais ton bout de chronique sur les mensonges du Golfe, le faux massacre des bébés koweitiens, il a été concocté par l'agence de relations publiques Hill and Knowlton... Or, il existe, à Toronto, un filiale canadienne Hill and Knowlton. Et c'est cette filiale qu'on retrouve comme maître d'oeuvre de la campagne que les Cris ont menée contre le projet Grande-Baleine à New York.

Dernier détail, le président de Hill and Knowlton Canada est un monsieur Douglas Frith. Libéral, très proche, dit-on de Monsieur Trudeau...

Ca m'a réjoui, profondément. Mon sens de l'ordre. J'aime que toutes les choses soient bien à leur place. Les petites merdouilles aussi.


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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