Le Grand Prix de Beauce
Pierre F.
Saint-Georges
Vous avez parié contre moi hier ?
Alors vous avez perdu. Vous vous rappelez ? La dernière ligne de mon papier, je vous donnais tout le peloton, je gardais le petit Français Jean-Christophe Curritt.
Eh ben, c'est bien Curritt qui a gagné à l'Observatoire du Mont-Mégantic. Facile, à part ça. Faut pas dire facile parce que c'est une ascencion tellement écoeurante, mais disons tout seul, dans une classe à part...
Si ça me fait plaisir ? Oui et non. Oui parce que Curritt nous a donné un très grand spectacle. Et non parce que je crains que le Grand Prix de Beauce ne soit déjà terminé... Il reste trois jours, mais les Français contrôlent si brillamment la course que je ne vois pas comment la victoire pourrait leur échapper. S'ils sont bien élevés ils nous laisseront peut-être une ou deux victoires d'étapes, mais sur le fond, la course est jouée.
Ce n'est pas qu'ils soient tant supérieurs, les Français. Mais ils sont supérieurement organisés. Et ils respectent leur plan de course à la lettre. Hier c'était clair, Magnien et Mengin avaient été désignés pour contrôler la course en avant. Ils sautaient dans toutes les échappées. Curritt, lui, ne devait pas bouger avant le pied de la montagne. Mais quand il a bougé ! Il restait, à ce moment là, cinq kilomètres, la pente était à 18 p. cent. Voyez ce que c'est 18 p. cent ? Camillien Houde, dans son plus incliné, c'est du 10-11 p. cent... 18 p. cent c'est totalement inhumain, c'est comme essayer de marcher au plafond...
Quand Curritt est sorti du peloton, il y avait une échappée de sept coureurs en avant. Lukaszewicz piochait à sa manière hargneuse. John Harris, le Néo-Zélandais du Toronto-Italia zigzaguait d'un bord de la route à l'autre, et les cinq autres, en danseuse, étaient en train de mourir aussi. Ces sept-là avaient une minute et demie d'avance. Mais ils auraient pu en avoir trois, ça n'aurait rien changé...
Quand Curritt a démarré, on a tous compris que c'était fini. J'ai dit que les Français n'étaient pas tant supérieurs. Curritt si. Dans la montagne. C'est un des trois meilleurs grimpeurs français et avec ce talent-là, il pourrait facilement courir pro si le cyclisme professionnel n'était pas en crise en Europe...
Quand Curritt est sorti du peloton c'est le seul qui était en vélo, tous les autres étaient à pied. Il a remonté l'échappée les doigts dans le nez, il est passé à côté de Lukas et Harris comme je passe à côté des moumounes en bécyk à pneus ballounes sur la piste cyclable. Il leur a pris une minute et demie, comme ça, en claquant des doigts. Il a pris 2.12 à Jacques Landry. 3.30 à Waddell. Et 4.20 à Nathaël Sagard, le héros d'hier.
Une demi-heure plus tard, quarante coureurs manquaient encore à l'appel. C'est sûr, on ne les retrouvera pas tous...
Vous allez hurler et dire que je prêche pour ma paroisse à pédales, mais supposez qu'on invente un jour une machine pour peser la performance...
Hier, sur la pente qui mène à l'Observatoire du Mont-Mégantic, la performance de Curritt : 250 tonnes.
Pour fins de comparaison, le prochain match des Expos : 18 grammes et demi.
Ce qu'ils disent en arrivant en haut ? Mais non ils ne disent pas «Oh là là que c'est beau !». Ils ne voient ni les montagnes, ni la vallée, ni Notre-Dame-des-Bois, en bas. Ils descendent de vélo, souvent avec de l'aide, et s'assoient sur un petit nuage d'adrénaline. Ils restent là un moment, à ne penser à rien.
Puis les journalistes arrivent...
- Il fallait que vous soyez drôlement sûr de vos moyens pour attaquer si tard ?
- Je l'étais, répond le petit Français. Ça s'est déroulé exactement comme on l'avait prévu...
Non, pas baveux. Plutôt gentil. Et sûr de lui. On le serait à moins... (Juste pour ma gang : les bouts à 18 p. cent, il les montait sur la 21! (39x21). Sans zigzaguer. Et tout droit, c'est plus court !)
Un qui ne voulait rien dire à l'arrivée, c'était le grand Yvan Waddell. Il souriait comme d'habitude, mais on voyait bien qu'il était très down. Il souriait pour ne pas pleurer. Il est arrivé avec une roue arrière tout croche et un rayon pété. Il a sûrement grimpé comme ça. Mais s'il s'était plaint, cela aurait ressemblé à des excuses, alors il ne disait rien. Il souriait mais tu voyais qu'il avait envie de brailler...
Le grand Waddell c'est le coureur le plus malchanceux du monde. Il ramasse tous les grains de sable, tous les microbes, toutes les bibites... Des fois il est en avant, tout va bien, oups y s'arrête, comme s'il se disait : «Faut pas que ça aille trop bien parce que mieux ça va aller, plus la brique que je vais recevoir sur la gueule va être grosse...»
Waddell y'a toujours l'air d'un gros nounours sous la pluie qui a oublié son parapluie.
Il rit quand même. Qui a dit que le malheur devait être triste ?
Ce qu'ont dit les autres. Jacques Landry qui a bien couru pour une deuxième journée de suite (lui aussi est sorti du peloton pour remonter à la huitième place) : «Je me sens de plus en plus fort. Mais les Français vont être durs à battre. Ils contrôlent très bien la course»...
Nathaël Sagard, l'autre sélectionné, nettement décroché hier : «Je n'étais pas sur mon terrain et je n'étais pas dans une bonne journée. Normalement je ne devrais pas concéder plus de deux minutes dans ce genre d'étape».
À souligner la très belle course de Kris Westwood (Espoirs Laval) accidenté la veille il avait fini très loin. Hier il termine cinquième, dans la roue des meilleurs...
Oh non, on n'a pas vu les Russes hier. J'ai dans l'idée que ces Russes-là, AVANT, ne voyageaient pas beaucoup à l'étranger. Peut-être quelques courses dans le Caucase, le tour de Sibérie, un camp d'entraînement en Roumanie...
Je ne les ai pas vus dans le peloton hier, par contre je les ai beaucoup remarqués au Provigo avant-hier soir. Très actifs. Des yeux grands comme des soucoupes. C'est évident qu'ils n'ont jamais vu autant de bouffe.
On devrait leur organiser un critérium de paniers à roulettes chez Provigo, là y flyraient !
Anyway... Ils sont arrivés tout nus, pas une cent, il a fallu leur fournir maillots, des cuissards (gracieuseté de Louis Garneau)...
Par contre, ils avaient de la vodka et du caviar dans leurs bagages... AVANT c'était les meilleurs coureurs qui venaient nous planter ici. Maintenant c'est les plus rusés qui viennent faire des affaires...
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