Le Grand Prix de Beauce
Pierre F.
Bon rouleur, pas pire grimpeur, pas méchant sprinter...
Sainte-Marie-de-Beauce
Nous étions quelques-uns, avant la course d'hier, à nous demander pourquoi Nathaël Sagard avait reçu avant tout le monde son billet pour Barcelone. C'est qui ça Nathaël Sagard ?
Nous savions qu'il avait la double nationalité française et canadienne, qu'il passe l'hiver à Vancouver, le reste du temps en France où il court pour un club de Besançon, nous savions qu'il parle plus volontiers anglais, qu'il est gentil comme tout et très timide, mais comme coureur ? C'est qui ça Nathaël Sagard ?
Eh bien on le sait maintenant. Bon rouleur. Pas pire grimpeur. Pas méchant sprinter, Nathaël Sagard est un coureur complet. Il a même une tête, chose assez rare dans le peloton canadien.
C'est avec sa tête que Sagard a gagné hier la première étape du Grand Prix de Beauce, d'abord en sautant dans la bonne échappée, puis en laissant le Français et le Russe lancer le sprint pour venir les coiffer facilement à la ligne d'arrivée...
Voilà, vous savez tout sur Nathaël Sagard. Mais vous ne savez rien encore de cette magnifique première étape du Grand Prix de Beauce, peut-être même que vous n'entendez rien du tout au cyclisme, c'est pas grave, je vais vous expliquer, j'adore ça...
Le Grand Prix de Beauce, c'est tout simple, c'est l'histoire de deux jumeaux beaucerons, ex-coureurs, Noël et Jean Lessard qui ont la passion du vélo. Pas la passion des critériums comme celui de mardi soir à Québec où l'on a fait niaiseusement tourniqueter les coureurs sous les banderoles du commanditaire Canadian Tire... Non, les jumeaux Lessard aiment la course sur une route qui va quelque part, à Saint-Odilon, à Saint-Jules, à Saint-Sévérin, n'importe où, mais une route qui va durement, longtemps, disons 160 kilomètres. Quand ça monte, vire, serpente dans les prairies, déboule sur des ponts de bois... Il ne reste pas beaucoup de ce genre de courses, en Amérique du Nord. Il reste le Grand Prix de Beauce des frères Lessard. Inscrit depuis cette année au calendrier international...
Mais les coureurs direz-vous, les coureurs préfèrent peut-être tourniquetter sous les banderoles des commanditaires pour des plus grosses bourses ?
Hon, hon. Vous auriez dû les voir hier matin au départ de Sainte-Marie-de-Beauce. Ils ont attaqué sur le gun. Kris Koberstein et deux autres. Dans le vent. Le peloton faisait la bordure. On avait envie de leur crier : «Who les gars, gardez-en pour monter à l'Observatoire du Mont Mégantic demain...» Ils avaient l'air de jeunes veaux enfermés tout l'hiver qu'on vient de lâcher lousse dans le champ...
À Beauceville, dans la côte de l'Hôpital, trois Français et un Russe ont rejoint Koberstein. Leur histoire a duré jusqu'à la mi-course. Derrière, le peloton explosait, perdait la moitié de ses joueurs. Les gars d'Evian, les Waddell, Davidson et Lukaszewicz travaillaient comme des forcenés... C'était beau à regarder aller. Mais justement, c'est ça le plus fou : il n'y avait personne qui les regardait aller ! C'est ça que j'aime dans le vélo ici. C'est lunaire. Tout le monde s'en fout. Il n'y pas presque personne aux arrivées. En plein milieu de nulle part, bang 150 gars déboulent, flyent, s'arrachent le coeur, pour personne, pour les vaches, pour les arbres, pour les nuages dans le ciel, pour rien, pour le plaisir de se défoncer. C'est pas juste beau. C'est émouvant. Je vous jure...
La course s'est décidée à la sortie de Saint-Joseph, dans la montée vers Saint-Odilon. Un tout petit Français, Jean-Christophe Currit, est parti tout seul. On a beaucoup vu les Français dans cette course, un peu les Russes, pas du tout les Américains ni les Australiens, mais les Français beaucoup. Courent bien. Disciplinés. Bien coachés aussi. On devine qu'ils ne sont pas venus en touristes. Mais on devine aussi qu'il s'attendaient à ce que ce soit plus facile... Ils jouaient des coudes à la fin en tête du peloton, un peu agacés de tant de résistance...
Battu au sprint par Sagard, le petit Currit a dit en serrant les dents : «Paraît que ça monte demain ? Ils ont intérêt à s'accrocher...» Il avait raison d'être un peu frustré. Sur 160 kilomètres il en a fait 120 en échappée...
Les grands battus de cette première journée : les équipiers d'Evian, les Waddell et compagnie qui ont raté toutes les échappées. Dur pour le moral, mais les dégâts sont légers : 25 secondes. C'est comme ça que ça s'est terminé : les sept échappés, puis un peloton de 37 coureurs à 24 secondes, puis des petits groupes, puis... puis le drame, des écarts épouvantables, des quinze, vingt minutes... Pour ceux là le Grand Prix de Beauce est déjà fini...
J'allais oublier de vous parler de Jacques Landry. Un autre qui a reçu son billet pour Barcelone avant les autres. Lui aussi, comme Sagard, nous a montré pourquoi hier. Parce qu'il a du talent. Et parce qu'il commence à courir intelligemment. Hier il ne s'est pas montré le bout du nez avant de sentir la bonne affaire. Il a pris le train qui chassait derrière le petit Français...
Ce même petit Français, Jean-Christophe Currit, qui va prendre sa revanche aujourd'hui dans la très très dure montée de l'Observatoire...
Combien on parie ?
page mise en archives par SVP

Consultez
notre ENCYCLOPÉDIE sportive