Pierre F.
J'étais en Suisse. Puisque je vous le dis. J'étais à Lugano et à Zurich. Une semaine. Ça ne m'a pas coûté un sou. J'étais sponsorisé, comme disent les Français, par l'Office national suisse du tourisme. Sponsorisé aussi par Swissair. Et par l'Office de tourisme du Tessin. Et par le bureau de tourisme de Zurich. Et par Le Splendide Royal hôtel de Lugano. Et par le Dodler Grand hôtel de Zurich... J'ai l'impression d'être une pute de luxe dans un poste de police en train de donner le nom de ses clients les plus huppés...
On appelle cela des «voyages de presse». C'est de même que se remplissent les pages de tourisme des grands quotidiens du monde. Ce qui ne veut pas dire que les chroniqueurs de tourisme sont tous des putes. C'est l'industrie du tourisme en soi qui est un bordel, ou plus précisément qui vise à faire des plus beaux sites du monde autant de foutus bordels, mais c'est là un autre débat... Quand je vous dis que je viens de faire la pute pendant une semaine en Suisse, je veux dire que j'ai pris les sous, mais que je veux pas coucher avec le client. Ni avec Swissair. Ni avec les lacs du Tessin. Ni avec les coucous. Je n'en dirais pas forcément du mal, mais bon, j'étais en vacances, je n'ai pas pris de notes, j'ai crissé à la poubellle sans les ouvrir les deux tonnes de dépliants dont ils nous ont submergés, et ne le leur dites pas, mais j'ai finalement passé plus de temps en Italie, juste à côté, qu'en Suisse...
Oh qu'elle était pas contente la madame de Swissair qui nous accompagnait quand je l'ai domptée le premier jour : «Non madame Helga, pas question que je vous retrouve à huit heures 30 précises dans le lobby de l'hôtel demain matin, ni que j'embarque dans le minibus avec les autres à 9h23 pour aller visiter les very interesting cultural sites. Oubliez-moi. Demain matin je décrisse en vélo. On se revoit dans trois jours, bye.»
- Mais c'est pour que vous suiviez notre programme qu'on vous a invité gratuitement...
-Fallait pas m'inviter.
En fait ils ne m'ont pas invité. Enfin pas eux. Les Suisses de Toronto ne tripent pas fort sur le Québec, ils nous croient trop pauvres pour aller en vacances chez eux, ils n'ont peut-être pas tort. Anyway, je leur ai été imposé. Une drôle d'histoire. Le boss du bureau de tourisme du Tessin, le plus méridional des cantons suisses qui a frontière commune avec l'Italie et qui a aussi l'italien pour langue officielle, le grand boss du tourisme pour le Tessin donc, s'appelle Eugenio Foglia. On n'est pas parents ni rien. Mais chaque fois qu'un journaliste canadien passe par Lugano ou Locarno ou Bellinzona, Eugenio se fait demander s'il me connaît. Alors on a fini par s'écrire. Depuis deux ans, Eugénio m'a invité 112 fois et voilà, cette fois j'ai dit oui. J'ai prévenu aussi que j'apportais mon vélo. Et que je ne voulais rien savoir de la gang.
Et j'ai fait comme j'ai dit. Je partais le matin, je roulais toute la journée dans les montagnes autour de Lugano, je revenais le soir, je ne voyais personne. Après souper j'allais faire un tour au bord du lac. Et quand il faisait nuit, je rentrais par une petite rue où je savais trouver une enseigne lumineuse qui flashe dans la nuit en élégantes lettres vertes : «FOGLIA, vini fini.» C'est le frère d'Eugenio qui est marchand de vins à Lugano. Le monde est petit.
Puérile vanité de voir mon nom flasher dans la nuit tessinoise ? Tout au contraire, me trouver enfin des cousins fussent-ils boutiquiers...
Pourquoi pensez-vous que Réjean Tremblay est devenu célèbre ? Bien évidemment pour se distinguer des trois millions de Tremblay qui grouillent au Lac Saint-Jean et au Saguenay. Alors que moi, ici, pourquoi je me forcerais, hein ? De Foglia, il n'y en a qu'un...
Pouvez pas savoir comme m'ont fait du bien les deux colonnes de Foglia dans le livre de téléphone de Lugano. Surtout flanquées de ces prénoms qui chantent... Pas vu un seul Réjean Foglia. Ou Réal. Ou Gérard. Non, non, écoutez bien: Gianfranco Foglia, Generoso, Mariangela... Mais mon préféré c'est : Ostillo Foglia. Il me semble ça m'irait bien : Ostillo. Ça vient sûrement de stylo, écrire. Et de Ostie. Une ostie qui écrit. Quelle belle langue...
Qu'est-ce que je disais ? Ah oui, Eugenio. Mon homonyme. Petit. Vite. Fin forcément : il a plein de choses à vendre. Bref, on est très différents, moi je suis plutôt grand, un peu lent, et j'ai rien à vendre. Alors bon, si j'habitais là-bas je deviendrais vite son anonyme...
Et finalement, je sais plus. C'est sûr c'est pas facile d'être le seul Foglia ici. C'est un peu désertique des fois. Mais d'un autre côté, quand t'es tout seul c'est tellement plus facile d'être unique.
Savez-vous quel est le meilleur hôtel du monde ?
Pour la revue Condé Nast Traveler de New York, qui fait autorité dans l'industrie du voyage, le meilleur hôtel du monde en 1991, c'était le Dolder Grand Hôtel de Zurich. Bien avant le Ritz de Londres ou l'Oriental de Bangkok, ou le Bel Air de Los Angeles ou je ne sais quel autre meublé borgne.
Et où croyez-vous que j'ai couché mardi soir ? Eh oui madame, au Dodler de Zurich. 350$ la nuit. Non, pour le meilleur hôtel du monde c'est vraiment pas cher. Oui, pour moi ça reste, cependant, absolument indécent, mais bon...
Nous étions invités à dîner par le directeur de l'hôtel. Lors du coktail-champagne qui a précédé on est discrètement venu m'avertir que la cravate était obligatoire pour accéder à la salle à manger. Je me suis servilement plié en me disant que j'étais vraiment une vieille pute qui fait coucouche sur les beaux tapis.
Nous en étions au filet de veau aux morilles fraîches quand j'ai vu apparaître en haut des escaliers de la salle à dîner quatre petits nonos, veste de cuir, t-shirt, et même un avec une tuque fort insolite en ces lieux. Pas de doute c'était U2. Celui à la tuque, The Edge le guitariste. Le rasé c'est Adam Clayton, la basse. Bono suivait. Ils s'en venaient dîner...
-Hey, c'est U2 !
-Oui, nous accueillons un groupe rock ce soir, a concédé le directeur, un peu pincé. Comment les appelez-vous ?
-U2 monsieur le directeur. Ils sont aussi connus des jeunes du monde entier que les Beatles à leur époque... Pensez-vous que votre maître d'hôtel les laissera entrer sans cravate ?
-Je peux vous assurer que non. S'il les laisse entrer, c'est lui qui sort...
De fait, les quatre petites putes de luxe Irlandaises, penaudes, venaient de battre en retraite devant le maître d'hôtel.
Le repas s'est poursuivi, mortel et délicieux.
Une petite chanson apocryphe guilinguilait dans ma tête: Hey hey Neil Young, rock'n'roll has gone and died...
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