2 mai 1992

Le truc d'Isabelle

Pierre F.

Ceux qui disent me «lire tous les jours» ajoutent souvent: «Sauf quand vous parlez de bicyclette». C'est ainsi que je fais parfois semblant de parler de bicyclette pour éloigner les téteux, et dès qu'ils ont le dos tourné, je parle contre eux...

Sans rire, je cause rarement vélo pour vrai, je veux dire technique, mécanique... Lundi tiens, je vous en ferai une comme cela, pleine de broches, de manettes et de dérailleurs, vous voilà avertis : lundi. Mais aujourd'hui on garde le pied léger sur la pédale, aujourd'hui on respire par le nez. Vous pourriez me suivre même sans vélo. En fait, «le truc d'Isabelle» s'adresse tout spécialement aux gens qui n'ont pas de vélo et qui voudraient s'en procurer un pour pas cher...

Cela s'appelle «le truc d'Isabelle», du nom de celle qui l'a inventé. Je me dépêche d'ajouter qu'elle n'a pas fait exprès de l'inventer. Comme souvent les grandes inventions, celle-ci doit plus au hasard qu'au génie...

Isabelle Houde, donc, est une jeune fille très comme il faut d'Outremont. Elle est courrier à bicyclette...

Elle venait d'aller porter une enveloppe dans le coin d'Amherst et Maisonneuve. Elle ressort : merde, pu de vélo ! Les débris de la chaîne (très imprudent ça, une chaîne) gisaient lamentablement au pied du poteau où elle l'avait attaché.

Isabelle fit ce que tous font à ce moment-là: elle rêva qu'on lui livrait son voleur poings et pieds liés et qu'elle lui introduisait sa pompe dans une narine pour lui insuffler quelques scrupules. Je dis dans une narine, mais ça dépend des jeunes filles...

Ensuite Isabelle prit la direction de la station de métro la plus proche. Que voulez-vous qu'elle fît d'autre ? Elle marchait, ulcérée et ruminant sa colère, quand soudain, levant les yeux, que vit-elle de l'autre côté de la rue, retenu à un parcomètre par un cadenas en «U» ?

Non !

Si.

Son vélo. Aucun doute c'était bien lui, un Vélo-Sport...

Isabelle a aussitôt appelé 911 et un policier est arrivé. De la manière dont je vous dis ça, on jurerait qu'il est arrivé tout suite après avoir raccroché. Pas du tout. Il a fini son beigne et il s'est pointé deux heures plus tard.

- Vous êtes sûre que c'est votre vélo, mademoiselle ?
- Absolument, a répondu Isabelle. Je le reconnais aux poignées un peu déchirées, et à la broche tordue ici...

Le policier a demandé du renfort au central et quelques instants plus tard arrivait, dans un grand bruit de sirènes qui ameuta le quartier, une voiture de pompiers avec cinq pompiers dedans. C'était des grands et forts pompiers mais équipés d'une toute petite paire de pinces, et ils avaient beau suer et cracher dans leurs mains, le cadenas résistait. Dans l'assemblée des badauds qui s'étaient agglutinés autour du parcomètre, un civil proposa ses services et des pinces plus puissantes. Il échouera lui aussi, tout comme un autre volontaire qui était allé chercher d'autres outils plus sophistiqués encore. Le temps passait, la foule ricanait. C'était 5-0 pour le cadenas quand surgit un employé de la ville armé d'une torche. Le vélo fut enfin libéré. La foule se dispersa et les pompiers penauds, réintégrèrent leur caserne.

Isabelle enfourcha sa monture. Tiens, comme s'est curieux, pensa-t-elle en constatant que ses pieds ne rejoignaient plus les pédales, comme c'est curieux, le voleur a pris le temps de remonter la selle... Mais le guidon aussi avait quelque chose de différent, l'angle, et l'emplacement des manettes. Il y avait aussi ce bruit que faisait le pédalier et qu'il ne faisait pas avant... Trois rues plus loin Isabelle se rendait à l'évidence : ce vélo n'était pas le sien. Même marque, même couleur, mais pas le sien.

Elle l'a rendu.

Mais ça c'est son problème. Nulle part dans le code criminel il n'est précisé qu'on doive rappporter à la police un vélo que la police vient de vous aider à voler.

Voilà, il ne vous reste plus qu'à faire le tour des parcomètres du centre-ville et d'en choisir un qui retient le vélo qui vous convient.

Ensuite vous appelez 911.

J'insiste, vous ne dites à personne que c'est moi qui vous ai donné le truc...

Quelques paradis
Dans son édition du mois de mai, la revue américaine Bicycling, la bible des cyclistes, a choisi les dix «world's best cities for cycling». Montréal n'y est pas et je crois que c'est une injustice, anyway...

«Le paradis pour cyclistes urbains», selon Bicycling, se trouverait à Groningen en Hollande. Une petite ville de 200 000 habitants qui a interdit la circulation automobile, tout simplement ! À Groningen on marche, on pédale où on prend l'autobus et on laisse son char au parking...

Le deuxième paradis est involontaire et chinois : Tien-Tsin, une ville de l'importance de New York. Un choix nono. Comme dans le reste de la Chine, on pédale par obligation économique à Tien-Tsin, sûrement pas par conviction écologique...

Vient ensuite Copenhague qui a aussi interdit son centre- ville aux autos. En outre, la capitale danoise met gratuitement 3000 vélos blancs à la disposition des habitants de la ville. On emprunte ces vélos dans des racks disséminés un peu partout. Le bonheur ! Même plus besoin d'appeler la police pour en voler un...

Quatrième paradis, Harare mon vieux. Je ne vous demanderai pas où c'est, je sais que vous l'ignorez autant que moi avant que je regarde dans le Laroussse. C'est la capitale du Zimbabwe, anciennement la Rhodésie... Paraît-il une lumineuse exception en cette Afrique pas très portée sur la pédale...

Suivent Seattle la capitale américaine du vélo. Amsterdam bien sûr. Bogota (oh yeah ? j'ai pas vu ça moi). Delft encore en Hollande. Ouagadougou autre exception africaine. Padoue. Et Perth en Australie... Les pires : Mexico, Bucarest, Bruxelles, Milan...

Mes villes à moi ? Celles que j'ai pédalées avec le plus de plaisir ? Péking, Rome, New York, Paris (le dimanche matin), Montréal bien sûr, San Francisco, Chicago, Saïgon la nuit. Et les pires, celles où j'ai renoncé à sortir mon vélo même si je l'avais apporté : Mexico, Bangkok (l'enfer !), Los Angeles, Hong Kong, Tokyo.

La plus belle région pour rouler : les Pyrénées orientales, l'Italie du nord, et le Vermont. Le Vermont oui, avant la Toscane, avant les châteaux de la Loire, avant le pays Basque, avant le grand Canyon et même avant l'Irlande...

«À faire ainsi la réclame de ta région, ne crains-tu pas d'être envahi ?» me demande-t-on parfois. Aucun danger mon ami. S'il y a quelque chose que l'homme et sa fiancée ne sont pas foutus de reconnaître quand on leur met le nez dessus, c'est bien le paradis.


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