Pierre F.
L'autre midi, à CKAC, deux juges de patinage artistique, l'une de Montréal l'autre de Toronto, parlaient des Duchesnay avec Chantal Jolis... Fans inconditionnelles, débordantes de reconnaissance pour ce que Paul et Isabelle ont apporté à la danse sur patins, indignées (surtout celle de Toronto) par les injustices dont les Duchesnay ont été victimes depuis leurs tout débuts, les deux juges n'en ont pas moins admis que cette fois-ci, elles non plus n'auraient pas donné la médaille d'or au couple franco-canadien.
Après le brouhaha très émotif des derniers jours, après la grosse peine d'amour du public, un sentiment plus éclairé commence à poindre: les Duchesnay n'ont pas été lésés. Manque d'entraînement ou autocensure, ils ont légèrement déçus. Et ce n'est pas vrai non plus qu'ils avaient l'establishment du patinage artistique contre eux. Le milieu est également partagé entre pro et anti-Duchesnay. Et on n'est pas nécessairement mesquin ou vieux croûton, parce qu'on est anti-Duchesnay.
Je ne suis ni anti, ni pro. Si vous voulez tout savoir, le patinage artistique me laisse de glace, je ne m'intéresse aux Duchesnay que dans la mesure où ils actualisent la valse hésitation du mouvement olympique, pogné entre son idéal sportif et la nécessité de vendre son show...
Sport ou spectacle ?
Les Duchesnay ont l'air d'avoir répondu à la question : sport et spectacle. Mais voyez le bordel que ce petit «et» cause dans le Landerneau olympique...
C'est peut-être que le mariage du sport et du spectacle n'est pas aussi naturel qu'il y paraît... Le sport suppose une compétition, un gagnant et des perdants dans une recherche d'efficacité, une combativité et une discipline souvent antinomiques à la créativité.
Le show, lui, suppose deux gagnants, l'artiste et le public. D'où une stratégie de séduction, d'où le plaisir avant la règle, d'où la chorégraphie avant l'effort. D'où une certaine confusion pour la note : c'est quoi on évalue ? Le plaisir du public ou l'exécution du programme ? Est-ce qu'ils sont géniaux ou seulement délinquants ? Je m'explique par une allégorie musicale. Supposez un concours de clairon. Les Duchesnay se présentent et jouent de la flûte. C'est beaucoup plus joli de la flûte, c'est sûr, mais on avait dit du clairon...
Je caricature, mais c'est un peu le problème que les Duchesnay posent au patinage artistique. Les anti-Duchesnay ne sont pas nécessairement des imbéciles qui n'aiment pas la flûte. C'est juste qu'on avait dit du clairon...
Au-delà des Duchesnay et du patinage artistique, tout le mouvement olympique vit actuellement cette problématique : sport ou spectacle ?
Au prix où sont vendus les droits de télévision, et au prix où les grands réseaux font payer ces droits aux annonceurs, il est inévitable que ces mêmes annonceurs réclament de plus en plus de joueurs de flûte, puisque c'est ce que le public veut voir et entendre...
Le public veut un show. Fuck le sport. De toute façon, la grande majorité des téléspectateurs ne savent pas de quoi il retourne. Comment le sauraient-ils ? On leur montre de la luge et du lancer du javelot une fois par quatre ans, et entre vous et moi, la luge, vraiment... Même le ski de fond. Extraordinaire le ski de fond. Superbes athlètes. Superbe décor. Mais comme show, admettez que ce n'est pas fort, ni très vibrant... Pareil pour le patinage de vitesse, pour l'escrime, pour la lutte, pour l'aviron. L'aviron ! Sûrement la plus belle illustration de cette opposition entre sport et spectacle. L'aviron c'est le plus «olympique» des sports, le plus pur, le plus dur, le plus vrai, mais aussi, hélas ! le plus mortellement plate pour le télespectateur. Alors qu'est-ce qu'on fait ? On raie l'aviron du programme olympique ? Ou on demande aux Duchesnay d'aller revamper la discipline en faisant un peu de ballet aquatique devant les bateaux ?
À l'opposé, il y a ces nouvelles disciplines éminemment spectaculaires que les commanditaires s'arrachent. Le ski acrobatique par exemple qui sera au programme des prochains jeux d'hiver. Whaô, double saut périlleux arrière ! En skis ! As-tu vu comme il monte haut ? Désolé, ce n'est pas du sport. C'est du cirque. Un double saut périlleux arrière ça se fait en maillot, nu pied, sur un tapis de sol. Et ça s'appelle de la gymnastique. Et c'est une des plus vieilles disciplines olympiques et une des plus universelles.
Cela dit, dans les cirques et même ailleurs il y a des tas de gens qui font des doubles sauts périlleux arrière sur le dos d'un cheval, sur des tessons de bouteilles, en vélo sur un fil, et c'est très aérien, très audacieux, très athlétique, mais si on en fait à chaque fois une discipline olympique on n'en finira plus. Je ne sais pas si vous avez déjà vu les acrobaties dont sont capables les amateurs de BMX ? Fabuleux. Et je ne vois pas pourquoi ils ne seraient pas, eux aussi, admis aux Jeux Olympiques, comme les acrobates à ski. Et demain arriveront les gens du rouli-roulant qui feront aussi le double saut périlleux arrière ou quelque autre incroyable stepette et qui diront : «Pourquoi pas nous...»
Je n'ose pas parler du ballet à ski, je vais dire des bêtises. Même en démonstration, c'est quoi l'idée de danser avec des skis ? C'est où le sport ? Ça prolonge quel mouvement naturel ? Ça propose quelle esthétique ?
Au lieu d'épurer, on surcharge. Pour mieux vendre le show olympique, on en remet. Pour multiplier les profits on multiplie les heures de diffusion. Plus de 250 finales seront présentées aux prochains Jeux d'été à Barcelone. On dilue, on dédouble, on débite comme de la saucisse, on déconne absolument. Il est désormais trop banal de simplement courir, sauter, lancer, nager, lutter, lever des poids, pédaler, skier, patiner, jouer au ballon. Les médailles des jeux modernes se gagnent maintenant en raquette aquatique, il s'agit de courir sous l'eau en raquettes, tout en jouant de la flûte, une main attachée dans le dos...
Je m'étais promis de ne pas dire un mot de la couverture radio-canadienne des Jeux. Mais j'peux-tu en dire un pareil ? C'est à propos de Ron Fournier, je viens juste de me rappeler où je l'ai déjà vu : un jour dans un mariage juif où j'étais invité on a servi un énorme brochet farci. C'est là que je l'ai vu. Le brochet. La gueule du brochet. Je l'ai reconnu.
En tout cas, c'est par parce que la télévision est ouverte que les têtes qu'on voit dedans le sont aussi...
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