Pierre F.
C'était du côté de Jeffersonville, j'écoutais distraitement le Montréal-Express à Radio-Canada, on y parlait vacances, TPS, faible taux d'occupation des hôtels, et quelqu'un a dit : «On trouve pourtant au Québec des chambres d'hôtel au prix raisonnable de 85$ la nuit...»
Je terminais justement une courte virée (auto-vélo) de deux jours au Vermont. J'ai mentalement fait mes comptes : une nuit dans un motel, le souper le premier soir, petit-déjeûner et dîner le lendemain, en tout, pour deux : 105$ US. Le motel était modeste. Le souper (dans un resto mexicain) correct. Le dîner le lendemain, une trouvaille (du lapin avec des nouilles, au café Leunig's à Burlington, 5,50$, si vous voulez tout savoir)... 105$, voilà ce que j'entends par raisonnable. Alors que 85$, juste pour dormir, j'appelle ça du gaspillage.
Non. Je ne suis pas en train de vous envoyer en vacances aux États-Unis. Si vous êtes du genre à trouver raisonnable une chambre à 85$ la nuit, USA ou ici, ça ne fera pas une grande différence...
Je suis en train de vous mettre en garde, pour la cent-millième fois depuis que je tiens cette chronique, contre les dangers du prêt-à-bronzer aux tarifs déments des dépliants touristiques. Je tiens pour un devoir civique de dénoncer cette arnaque du loisir populaire qu'on a le cynisme d'appeler «l'industrie touristique». Qui dit industrie dit rationalisation, standardisation. Et ici c'est votre bien le plus précieux - votre temps libre, déjà très cher payé - qu'on prétend rationnaliser et standardiser.
Rien de plus nono et de moins écologiquement économique que de payer une fortune pour dormir. Un lit c'est un lit. Une douche, une douche. Une salle de bain commune ? Pourquoi pas... L'idée n'est pas de «gratter». L'idée (la mienne en tout cas) c'est toujours la même : fucker le système. Ici, refuser de suivre l'itiniraire fléché de l'industrie... Le plus grand handicap des touristes c'est d'être des moutons. De ne pas savoir dire non. Sont gênés. Ont peur d'avoir l'air cheap. Pas moi. Que ce soit sur le bras de La Presse ou sur le mien : «85$ pour un lit ? Désolé. Bye»...
L'industrie touristique ne répond pas aux besoins, elle les crée, les invente. Fausses destinations, faux villages historiques, faux événements (dont un million de festi-veaux) et fixe les prix. On ne voyage plus. On s'engage dans des couloirs obligés au bout desquels, comme par hasard, on trouve des lits à 85$...
Ce n'est pas parce qu'une destination est très courue qu'il faut se dépêcher d'y courir aussi. Êtes-vous bien sûr de ne pouvoir vous passer d'une visite à la Maison d'Émilie ? Vous ne l'avez pas assez vue à la télé ? Qu'est-ce que vous croyez ? Que c'est de l'Histoire ? De l'art ? C'est juste une fiction en planches...
Notez que la fuite dans l'exotisme n'est pas plus intelligente. Ce n'est pas parce qu'une destination est très courue qu'il faut systématiquement l'éviter. Ainsi, il n'y a pas mille manières d'aller à la mer, surtout quand on est pressé. Le Maine bien sûr. Et c'est vrai, je l'ai vu, on peut parfaitement trouver son bonheur à deux milles d'Old Orchard...
Il n'y a pas de trucs, pas de livres, pas de recettes pour apprendre à voyager. Chacun sa manière. J'allais dire chacun pour soi. Mais quand reviennent les grandes migrations estivales et que déferlent les hordes pacifiques vers les mêmes boutiques de souvenirs, on voit bien qu'on est loin du «chacun pour soi». On est en plein guet-apens pour tous.
Voilà. À la veille des vacances, je voulais seulement rappeler que deux grands maux menacent le touriste : la naïveté et la barbarie. La naïveté c'est quand il paie un prix exorbitant, dans un manoir quelconque, pour un coucher de soleil sur le fleuve qui n'appartient à personne (le coucher de soleil et le fleuve n'appartiennent à personne. Le manoir jusqu'à tout récemment appartenait à Raymond Malenfant)...
La barbarie, c'est quand il a payé ce coucher de soleil sur le fleuve le même prix qu'une tondeuse à gazon et qu'il en fait le même usage : de vroumvroumantes vibrations.
À propos de vacances. Cette chronique n'en reprendra pas avant l'automne comme d'habitude.
Cet été j'improvise. Ici. Là. En vélo. À pied. Des gens. Des lieux. Des choses. Je ne sais pas vraiment. Tout ce que je sais c'est que je ne veux pas d'un cadre (comme l'an dernier) dans lequel j'étoufferais deux jours plus tard. Fuck les cadres. Les petits et les grands. Pas de cadre. Lousse.
Youppi mon vieux. Je ne suis plus un criminel. Il y a vingt ans j'avais été condamné à 25$ d'amende pour une niaiserie (non c'était pas pour vol à l'étalage). Ça ressortait de temps en temps quand les flics pitonnaient : «T'as un dossier toi ?» Jusqu'au jour où ça m'a vraiment dérangé. La GRC m'a refusé un certificat de bonne conduite pour un visa spécial...
J'ai demandé mon pardon. C'était à l'automne 89. J'ai répondu aux questions d'un million de formulaires. Quatre mois plus tard, le 29 janvier 90, la Commission nationale des libérations conditionnelles (division de la clémence et des pardons, oh que j'aime cette appellation) accusait réception de ma demande.
La même division des pardons m'avisait huit mois plus tard, qu'une enquête débutait dans mon quartier pour déterminer si je méritais le pardon imploré.
Le 17 juin 91, soit après une enquête de dix mois, le gouverneur en conseil m'avait réhabilité.
Et voilà mon vieux, je ne suis plus un criminel.
Désormais j'exige que vous m'appeliez monsieur.
Pour revenir aux vacances, une minute de pure poésie. Ça vient d'un petit livre qui ne quitte plus mon chevet. Sous le titre astucieux de Je te prête ma plume, une certaine Joanne Massicotte vient de publier un recueil de souhaits personnalisés (sic), pour fêtes, anniversaires et occasions spéciales. C'est aux éditions «être avec toi» (resic)...
Voici donc sa suggestion de souhait pour l'être cher qui part en voyage...
Mets un petit peu de moi dans tes bagages pour ne pas m'oublier. N'aie pas d'hésitation, même si moi je reste à la maison. Il faut bien que quelqu'un reste pour s'ennuyer de toi... Les parfums de l'exotisme te sont offerts par la vie, laisse-toi imbiber de leurs odeurs alléchantes. Accorde-toi sans remords les plaisirs de l'existence et vole sur les ailes des vacances... Depuis que j'en lis une petite shot tous les soirs, paraît que je fais houhou dans mon sommeil. Ça réveille ma fiancée, mais elle est pas capable de dire si c'est houhou comme un hibou qui rit ou comme un coyote qui pleure.
Anyway.
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