3 novembre 1990

Le polo

Pierre F.

Je suis arrivé à Dunham au soleil presque couchant. C'était sûrement la dernière belle journée de l'année pour le vélo. Lumière pointuse sur les collines nues. Vent cru dans les vergers. Froid sur la peau, chaud dessous. Je regrettais d'être parti si tard. J'ai appelé ma fiancée à la maison : «Viens me chercher, je suis à Dunham...»

En l'attendant j'ai poussé une pointe sur le chemin du Collège vers un des plus beaux spots de la région, un endroit de paix et de grande beauté d'où je pourrais revenir en me laissant glisser, les derniers feux du soleil dans la face... Deux kilomètres de pente douce et voilà, nous y sommes, c'est bien le spot dont je vous parlais il y a un instant : le domaine du Campanile. Il appartient au ministre André Bourbeau... Ministre de quoi ? Je ne le savais pas plus que les gens du coin. Ce n'est pas très important. On dit «le spot du ministre» et on se comprend.

Un domaine qui s'étend sur 500 acres de chaque côté de la route de terre. D'un côté les gentilhommières des maîtres (ils sont deux), de l'autre les dépendances dont un pavillon occupé par le palefrenier. Un parcours d'équitation, des écuries, des granges. Des clôtures de perche. La ligne sombre de la forêt au bout de prairies où vont, à pas précieux, des chevaux hautains... Pour les couleurs, des gris, des gris-vert, des bleu-gris, des tabac, des grège et des ciels en camaïeu brossés par des grands arbres... Pays de rêve, monde de délicates harmonies. Bien sûr, aussi, un monde de fric, mais pas celui qui écoeure, celui qui fait envie. De cette richesse d'autant plus riche qu'elle n'en a pas l'air...

Un employé ramassait les feuilles. Je lui racontai n'importe quoi, que je m'intéressais aux chevaux, que j'aimerais rencontrer le maître...

- Revenez plus tard, me dit-il, il y a une pratique de polo ce soir, le ministre n'y sera pas, mais vous trouverez à qui parler chevaux...
- De polo ? On joue au polo dehors ? La nuit ?
- Non, non. Dans le stade, ici...
- Le stade ?

Il me désignait un bâtiment que j'avais pris pour une grange. J'allai voir. C'était grand comme un terrain de soccer couvert, avec des lumières. Le sol dur, était martelé par des millions de sabots...

Je suis resté là à rêver un peu. Puis je suis parti en me laissant glisser vers Dunham. Il faisait presque noir. Vers l'ouest, le soleil était posé sur la ligne d'horizon comme une pomme rouge sur le bord d'une fenêtre.

Je pensais au polo. Est-ce bien ce jeu auquel jouent les princes en se cassant parfois le bras ? Je pensais au ministre. Ministre de quoi déjà ?...

Ma fiancée m'attendait chez le dépanneur...

- Où t'étais ?

- Je suis monté au spot de Bourbeau. C'est beau ! Ça n'a pas de sens ce que ça peut être beau. On l'achète-tu ?... Au fait, il est ministre de quoi celui-là ? Sais-tu ?

Elle savait. Elle l'avait vu à la télé dans un débat avec Claire Lamarche.

- C'est le ministre du BS...
- Fin ?
- Non. Chiant. Grand seigneur...
- Du BS, dis-tu ? C'est flyé pareil, fiancée, tu ne trouves pas ? Un grand seigneur comme ministre des pauvres...
- Qu'est-ce tu veux dire ?
- Fuck, c'est clair !
- Non ! Je ne vois pas le rapport. Veux-tu dire qu'un ministre responsable de l'assistance sociale devrait nécessairement habiter un deux et demi avec des coquerelles dans le quartier centre-sud ?

Je l'aurais bien battue, mais c'est elle qui conduisait. Je suis revenu à la charge, comme on dit, au souper...

- Moi par exemple, me verrais-tu comme ministre des sports ?
- Pourquoi pas...
- Comme ministre de la culture ?
- Tu ferais aussi bien que madame chose...
- Comme ministre des finances ?
- Ah non ! Pousse-pas !
- Pourquoi ?
- C'est trop loin de toi...
- C'est ce que je veux dire pour Bourbeau. C'est une question de distance. C'est peut-être simpliste, démago, cliché, nono tout ce que tu voudras, mais un bonhomme qui se fait construire un terrain de polo couvert à sa porte ne devrait jamais être nommé ministre des pauvres. Ca marche pas, tu comprends. Ce n'est pas une question de morale publique, c'est une question d'incompatibilité originelle, adhérente...
- Dis, si jamais on l'achète le domaine du ministre, qu'est-ce que tu vas faire avec son stade de polo ?
- Un salon de quilles, sacramante.

Histoires bêtes
J'étais assis à la table de la cuisine, je regardais dehors sans regarder... Une Rabbit grise a ralenti devant l'entrée, la portière côté passager s'est ouverte, un chien est sorti. C'est-à-dire non, à la façon dont il a rebondi, j'ai compris qu'on l'avait poussé. La Rabbit est partie. Le chien est resté tout seul au milieu du chemin...

- Salaud! j'ai crié en me précipitant. J'ai sauté dans ma voiture. Miami Vice à Saint-Armand mon vieux... Sauf que je n'ai jamais revu la Rabbit grise. Et même, l'eussé-je rejointe...

Quand je suis revenu, le jeune chien abandonné jouait déjà avec Lassie, la chienne de la voisine. Allons, il n'était pas si mal tombé...

La pratique est courante. A la fermeture du chalet, les citadins encombrés abandonnent sur un chemin le bébé chien qu'ils avaient donné aux enfants au début de l'été... C'est con, mais bon, calme-toi me disais-je, ce n'est quand même pas Calcutta. Il y a des choses plus grave que ça dans la vie. Il y a, à Montréal, des milliers de gens sans travail, sans rien à manger, des enfants maltraités...

Je sais bien tout ça. Je sais bien. Ça m'empêche pas d'haïr les chiens sales aussi.

La chasse au chevreuil est commencée depuis ce matin. Les «sportifs» ont débarqué à l'aube. Ça pétarade partout dans le bois et les premières victimes sont déjà passées, tout éjarrées sur le toit des 4x4.

On me trouvera bien délicat, mais c'est ce que je supporte le moins de la chasse : «la bête sur le toit». On devrait l'interdire au même titre que la grossière indécence sur la voie publique. Je ne vois pas grande différence, quant à moi, entre l'obsédé qui montre sa queue aux petites filles dans le métro et l'épais qui montre son trophée sanguignolent aux populations admiratives...

Chasseurs ne mettez pas vos couilles sur le toit, elles vont prendre froid.


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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