26 juillet 1990

La bête qui monte, qui monte

Pierre F.

Arundel, Laurentides

Claude habitait depuis trois ans dans la montagne, en arrière de Sainte-Adèle et de Mont-Rolland. Une maison de cent ans. Heureux, tu ne peux pas savoir comment. Le silence, la solitude. Et la lumière. Claude est peintre. Vital la lumière... Un matin, encore mal réveillé, Claude sortait chercher son courrier quand un 45 tonnes qui déboulait à 60 milles à l'heure l'a jetté dans le fossé. Littéralement dans le fossé. Pas blessé, rien. Juste le souffle du 45 tonnes, et l'effroi qui en résulta. Dans la boue jusqu'au genou Claude a brandi le poing : «Enc...!».

Une heure plus tard, un autre 45 tonnes. Puis un autre encore, plein de gravats et de terre comme les précédents. Dix 45 tonnes dans la matinée sur ce chemin où il ne passait jamais personne... Claude avait compris : le rouleau compresseur du développement l'avait rejoint. Adieu tranquillité...

- Mets ta pancarte ! a conseillé sa blonde, le trip est fini.

Claude a vendu. Les bulls ont éventré la montagne. Les sentiers ont été élargis, asphaltés. Le petit ruisseau envahi. Aujourd'hui le développement s'appelle «Les Boisés». Jean-Pierre Coallier y habite. C'est même dans la pub du promoteur : Oyez, oyez, Coallier est ici. Alors forcément c'est l'olympe.

Claude retourne parfois traîner sur ses anciennes terres... Le gars qui a acheté sa maison a coupé les arbres, et cimenté un enclos grillagé ou grogne un berger allemand... Alors Claude écrase un regret et revient bien vite à sa nouvelle demeure, son nouveau paradis, parce qu'il a trouvé un autre paradis presque aussitôt, la preuve qu'il en reste...

Claude est ce genre de chanceux, d'écoeurant dirais-je même, qui se promène sur une route pittoresque, bordée de prairies d'un côté, de grands pins rouges de l'autre, tout à coup surgit une maison sous des arbres magnifiques et Claude va cogner à la porte. Il n'y a pas de pancarte à vendre, rien. Mais Claude, fait quand même une offre. Raisonnable sans plus. Et elle est acceptée. Claude est ce genre d'écoeurant-là et c'est pourquoi je demande à Dieu, pourquoi lui et pas moi ? Hein, pourquoi ?

Le nouveau paradis de Claude se cache là où les Laurentides commencent à avoir vraiment de l'allure : à Saint-Jovite. Pas Saint-Jovite le village qui ne présente aucun intérêt, mais en descendant la 327, vers Arundel. A peu près à mi-chemin...

C'est sa blonde, Anne-Marie qui m'avait invité, mais c'est lui qui a peint sur la porte du garage, en italien : Benvenuto Foglia, sacramento. On a parlé de job, de la mer, de la vie, mais surtout de leur phobie des 45 tonnes. Ils se lèvent tous les matins en se demandant si le rouleau-compresseur est encore loin, en se demandant où est rendu la bête qui monte qui monte, dans le Nord...

Ils m'ont fait boire du jus de champignon, le combucha, bien connu des Chinois. Ce n'est pas aussi bon que du ginger ale, mais paraît que c'est souverain contre le cancer du genou, la varicelle et je ne sais plus quoi... Et ça donne une énergie du diable pour pédaler. Le jus de combucha est le stéroïde préféré des cyclistes chinois. De fait, en partant de chez Claude et Anne-Marie, j'ai flyé jusqu'à Arundel, zzzoum mon vieux, dans le sillage de mon vélo, une odeur de soufre et d'asphalte brûlée...

A Arundel j'ai traversé la rivière Rouge pour gagner Huberdeau où sans hésiter, comme jadis le curé Labelle (qui cependant n'était pas à vélo) sans hésiter disais-je, j'ai grimpé à la force du mollet jusqu'en haut du Calvaire. Vous ne connaissez pas le Calvaire d'Huberdeau ?

Au dépanneur on vendait des billets pour «réparer le chemin du Calvaire». C'est comme ça que j'ai su. J'ai grimpé. Et c'est vrai, le chemin a bien besoin d'être retapé. Mais quelle vue de là-haut, mon vieux... Sur la vallée de la Rouge, sur les montagnes et sur le calvaire lui-même, bien sûr. Spécial le calvaire. Imaginez des croix de trente pieds de haut dressées contre le ciel. Des croix absolument dément-ciel.

Après Huberdeau, il y a eu Brébeuf en remontant la Rouge... Ce ne sont plus les mêmes Laurentides ici. Des arbres qui vivent pour eux-mêmes. Du vent. Une forêt bleue à force d'être noire. Et dans la soudaine éclaircie d'une immense prairie, un troupeau de Charolais, gros boeufs laiteux posés sur le vert du pré comme des grosses mottes de beurre...

C'était juste avant le pont couvert. Et juste avant que toutes les couleurs meurent ensemble dans le soleil couchant.

Moi j'ai couché à Arundel, minuscule village anglophone, au bancal Maplewood Inn. J'ai soupé là aussi. Un rosbif comme je n'en ai pas mangé depuis cent ans. Du beurre. En fait, j'ai soupçonné qu'on l'avait prélevé directement sur un de ces Charolais que je venais de voir dans les champs...

Voilà, je voulais vous dire que je suis encore dans les Laurentides, mais que ça va mieux. Dieu merci, dans un autre monde que Saint-Sauveur...

Entre Saint-Sauveur et Arundel il y a eu Sainte-Marguerite où j'étais l'invité d'une jeune dame dentiste qui m'a proposé une courte randonnée autour des lacs Masson, Dupuis et Du Nord... autrement dit le tour de ville l'Estérel. La banlieue cousue d'or de Sainte-Marguerite...

Je ne parlerai pas de l'hôtel Estérel, ni de son propriétaire, M. Fridolin Simard, bâtisseur du Métropolitain, pionnier de l'Estérel et généreux donateur (il a entre autres donné son nom au boulevard qui passe devant son hôtel)...

Passé l'hôtel et le golf, nous voici chez les particuliers. Ici la villa de l'architecte Machin. Là un célèbre entrepreneur. Ici le propriétaire de plusieurs magasins Métro. Ce petit château qui vient de se vendre deux millions appartenait au patron des laiteries Chose. Ici un fabricant de stores. Là un marchand de voitures de Laval. Ici la famille du Bon Marché... Cout'donc, c'tu un parc industriel ce machin ? Ou une extension de la plaza Saint-Hubert ?

Si je vous disais que pas une de ces grosses cabanes m'a fait rêver. Pas une que je voudrais acquérir si j'avais deux millions à mettre sur une résidence secondaire... Elles ont toutes quelque chose de commun dans leur cadre de verdure bien peignée. C'est deux millions de marbre, de piscines intérieures et de Mercedes à la porte. Deux millions terriblement sonnants, guéling-guéling... Deux millions d'argent, de dollars, mais pas dix sous de patine, pas cinq sous d'amour sans lesquels la plus luxueuse des maisons restera toujours un tas de planches et de pierres.

Moi si j'avais deux millions à mettre sur une maison, je garderais celle que j'ai. Je ne ferais même pas réparer les marches bancales où, le matin, je m'assois pour prendre mon café.


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