Pierre F.
Saint-Sauveur
Je n'étais pas à Saint-Jérôme que déjà je haïssais le Nord. Bumper à bumper, dans un trafic heavy, chromé, plein de yuppies en Range Rovers. J'haïs les yuppies en Range Rovers.
Mais bon je me suis parlé : «Cool la bête, capote pas déjà, t'en as pour toute la semaine dans les Laurentides...» Et puis il faisait beau. Et puis j'avais une auto neuve, louée. Une petite Toyota rouge avec mon vélo dans le coffre...
J'ai pédalé tout l'après midi et je me suis pointé à Saint-Sauveur à la nuit tombée, vers neuf heures... J'ai déjà écrit des horreurs sur Saint-Sauveur. Je crains d'avoir à en écrire d'autres, cette fois corroborées par quelques «locaux», dont le meilleur guide dont puisse rêver un journaliste : un barman. Les barmen savent les mêmes choses que les ethnologues mais ils les savent en couleurs...
J'arrive donc à Saint-Sauveur et j'ai très faim. Pas de problème. Il y a 63 restaurants à Saint-Sauveur. Me croirez-vous si je vous dis qu'ils étaient tous pleins ? La queue partout... Connaissez-vous Saint-Sauveur ? Deux rues, la Principale à peu près un mille de long, et la rue de la Gare... Me croirez-vous si je vous dis qu'on pouvait à peine marcher sur les trottoirs qui débordaient d'une foule verte et jaune-orange, fluorescente pour tout dire. «Les fluos» comme les appelle mon ami barman. Entre 50 000 et 100 000 fluos samedi soir à Saint-Sauveur.
Ne croyez pas les gens qui vous diront que Saint-Sauveur est à 60 kilomètres exactement de Montréal. Saint-Sauveur est une excroissance de Montréal, en forme de parc Belmont. Saint-Sauveur c'est Montréal, même le Bell l'admet puisque ce n'est plus une longue distance entre Saint-Sauveur et Montréal (alors que c'en est encore une entre Saint-Sauveur et Saint-Jérôme)...
100 000 fluos disions-nous. Qui ne retourneront pas tous coucher en ville ce soir, même si c'est à côté... Ça fait partie du trip de coucher dans le coin, au drabe Delta de Malenfant ou dans les motels de la 117... Moi j'ai trouvé à me loger au Petit Château, un bar au bout du village, qui loue des grands garde-robes pour la modique somme de 45$. Mais au moins le bar est sympathique. Pour alcolos locaux, décor country, âme rock'n'roll, straights s'abstenir...
Revenons aux fluos. Qui sont-ils ? Beaucoup de jeunes d'abord. Des gars tout seuls montés pour se pincer une fille. Des filles toutes seules avec la même idée. On les retrouve au Bourbon Street, aux Nuits Blanches, ou au nouveau Bentley's ouvert par trois jeunes Grecs qui ont copié le Thursday's...
Mais les fluos c'est d'abord le petit couple de Laval qui fera toutes les boutiques de la rue Principale avant d'aller faire la queue à la terrasse du Chalet Grec où l'on chantait quand je suis passé tantôt, «Ma chère Élise, c'est à ton tour». Quand je suis repassé, un peu plus tard, c'était le tour de mon cher Ronald...
Les fluos c'est aussi le couple un peu plus vieux, monté avec un couple d'amis pour aller voir la Cage aux folles au théâtre du coin. 40$ pour la bouffe - une fondue chinoise - et la pièce. Le vin est en supplément (et il est préférable d'en consommer pas mal pour rire pendant le show...).
Les fluos c'est bien évidemment le monde des condos alentour, francos et anglos à égalité, beaucoup de juifs installés là depuis le tout début, presque pas de néos ce n'est pas leur bag, sauf quelques Arabes dans l'immobilier...
Les fluos c'est encore les sniffeux de coke et leur cour. Suivez la ligne mes chéries... Les pushers font des bonnes affaires sans être trop dérangés pas la PP de St-Jérôme qui n'envoie qu'une patrouille à la fois. Ce n'est pas la Colombie, mais il y a beaucoup de fric en poudre à Saint-Sauveur, (comme dans toutes les Laurentides d'ailleurs). Du fric honnêtement converti dans des commerces au-dessus de tout soupçon.
Bref, les fluos c'est n'importe qui. Du petit frotteur au tout venant du touriste... Son seul vrai défaut au fluo c'est le nombre. 100 000 fluos c'est trop. Ce n'est plus les vacances, c'est la cohue, c'est cheap, c'est plouc, c'est la glue...
Tiens par exemple, je suis allé manger au Diablotin, dont le chef, Alain, a été couronné récemment le meilleur espoir de la cuisine canadienne. C'est pas rien quand même... J'ai pris les rognons. C'est simple des rognons, ils m'ont été servis racornis, sur un lit de riz jauni avec des petits légumes sans dessein... Je n'ai même pas gueulé. Avec la foule qu'il y avait, ils ne pouvaient pas suivre aux cuisines, c'est normal. Ni au service...
Si au moins ça les mettait riches. Mais non ! Saint-Sauveur est super endettée. Je ne parle pas des finances municipales, mais de celles du yuppy ordinaire. 180 000$ d'hypothèques sur sa cabane de 200 000$ qu'il essaie de vendre parce qu'il n'arrive plus... Faites le tour des agences immobilières de Saint-Sauveur pour voir combien il y en a comme celui-là. Demandez comment vont les affaires... Pas fort mon ami, pas fort.
Saint-Sauveur sert de mauvais exemple à toute la province et même aux promoteurs des autres régions. Dans mon coin, pour rassurer les écolos, les bâtisseurs de condos leur promettent : Saint-Sauveur non ! Knowlton oui ! Ce qu'ils ne savent pas ces petits rigolos, c'est que Saint-Sauveur a déjà été Knowlton. Mon ami barman s'en souvient. Il y a seulement dix ans, Saint-Sauveur c'était mignon tout plein...
L'unique centre d'achat «arty» avec ses pignons rouges faisait grosse impression sur la visite. On se vantait bien haut de ne pas laisser entrer les Macdo, Harvey's et autres Saint-Hubert qui se contentèrent de Piedmont...
Tu parles ! Il en est entré bien d'autres depuis ! Une fois le compresseur en marche, n'importe quoi, n'importe qui. D'autres centres d'achats. Des milliers de condos. Le reste a suivi. Des marchands toujours plus de marchands qui prônaient un développement toujours plus gros, pour attirer plus de monde, pour faire plus de sous...
L'intégrité des lieux, des gens, la qualité de la vie, la culture ? Pour l'amour du ciel de quoi parlez-vous ? Seriez-vous contre le progrès ?
Une mentalité de putes : plus le bordel sera grand plus on fera de passes... Samedi soir les putes étaient contentes, il y avait 100 000 fluos dans le bordel. Elles ne savaient plus où donner du cul...
N.B. : Mais supposons que vous soyez quand même obligé de passer la soirée à Saint-Sauveur... Un bar, très bonne musique, clientèle locale : le Bulldozer. Deux restos pas pires : La petite Sologne et Marie Philip. (Mais pour la gastronomie faudra aller à Morin Heights au Clos Joli ou à Sainte-Adèle, à L'eau à la bouche)...
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