Pierre F.
Une devinette. Je reviens de Nouvelle-Zélande, d'Australie, de Thaïlande, de Calcutta, du Viet Nam, de Chine et de Hong Kong... Selon vous, quel est le trait de civilisation qui unit ces lieux extrêmes-orientaux Saint-Armand, PQ? Pensez à un commerce...
Non, ce n'est pas MacDonald. Il n'y a pas de MacDonald à Canton. Vous brûleriez plus avec Benetton, le Croteau italien des yuppies. Benetton qui fait les secrétaires de la même couleur et de la même longueur à Canton comme à Calcutta comme à Chicoutimi. Mais il n'y a pas de Benetton à St-Armand, fait que ce n'est pas la bonne réponse à ma devinette...
La bonne réponse la voici. Le trait de civilisation qui unit les hommes au-dessus des races, des religions, des régimes politiques et de l'équateur: c'est le club vidéo mon vieux. Au plus profond de la brousse, au plus noir de la misère noire, au plus loin du minimum vital, là où il n'y a ni pain ni lumière, il y a quand même, il y a toujours, un club vidéo. Et quelques films de cul et quelque films de Rambo, levain d'une culture enfin universelle qui fait de l'homme des antipodes un aussi joyeux tôton que l'homme de St-Armand, mon voisin, mon frère.
A quelques petites différences près, bien sûr. Une meilleure alimentation fait le tôton de nos contrées plus fort et plus épais...
On s'allume plus l'esprit à l'âpre combat de la survie qu'aux radotages sur le lac Meech. Et c'est ce qui m'a le plus frappé quand je suis rentré: combien nos intellectuels étaient gras et cultivés. Avec plus rien de ce qu'on appelle l'intelligence de la rue. Encore moins de la ruelle. Tout dans le discours. Sans une crisse d'étincelle. Le grand confort. Le grand con fort.
Mais vous allez dire que je vous reviens de mauvaise humeur. Ce qui ne m'étonnera pas: vous dites n'importe quoi. Depuis que je suis rentré vous m'avez déjà agoni de tant de questions idiotes. Tiens, ne m'avez-vous pas dit: «Comme ça, tu n'as pas aimé Bangkok?»
Alors que tout au contraire j'ai adoré détester Bangkok. Cette grosse erreur de béton en forme de piste de moto-cross, avec ses marchés flottant sur des rivières d'étrons, et ses temples magnifiques pleins de bouseuses boudinées venues admirer les bouddhas boudeurs...
Vous m'avez dit aussi: «Alors comme ça, tu n'as pas aimé les Chinois?»
J'adore les Chinois. Ce sont eux qui ne nous aiment pas. Ils n'ont pas le droit. Mais même quand il ne leur sera plus défendu de nous aimer, ils ne nous aimeront pas plus. Ils méprisent les occidentaux en même temps qu'ils les vénèrent obséquieusement...
Ce n'est pas clair? Rien n'est jamais clair. Sauf dans les guides touristiques en couleur.
Vous m'avez dit encore: «On a bien vu que tu t'ennuyais de Saint-Armand, de tes chats et de ta fiancée...»
Vous n'avez rien vu du tout. Je m'ennuyais quand j'en avais envie. Pour mon plaisir. Et pour faire des chutes romantiques à mes chroniques...
Bien sûr que j'ai fait un beau voyage. Sauf que j'ai bien dû perdre une semaine dans les aéroports. A attendre devant des comptoirs, des guichets et des carroussels à valises. Douanes, immigration, contrôles, fouilles et questions idiotes...
- Ouvrez ça...
J'ouvre la boîte du bicycle. Le douanier regarde dedans...
- Qu'est-ce que c'est?
- Vous avez trois chances. Un vélo. Un piano en pièces détachées. Un camion de pompier à pédales...
- Vous vous foutez de moi?
- Non, pourquoi?
Il n'y a pas de temps plus irrémédiablement perdu que celui que l'on perd dans les aéroports. Les 75 minutes de vol entre Bangkok et Saïgon, prennent la journée. Un million de formulaires, de contrôles...
- Qu'est-ce que c'est que ça?
- Un couteau suisse...
- Pourquoi faire?
- Bien des choses. Peler une pomme. Couper un morceau de fromage. Ouvrir une bouteille de vin avec le tire-bouchon. Et vous voyez la petite scie, ici? Quand je m'ennuie dans l'avion, je me bricole des armoires de cuisine...
- Vous vous foutez de moi?
- Quelle idée!
Avions pleins tout le temps, boîtes à sardines volantes... Il n'y a pas de bonnes compagnies aériennes. Il y en a seulement quelques-unes pires que les autres. Comme North West, à éviter absolument...
Oui, j'ai fait un beau voyage. Sauf le voyage lui-même, évidemment.
Des gens intéressants? Plein. Partout. De tout... Entre la Nouvelle-Zélande et l'Australie un jeune Suisse-Allemand qui faisait le tour du monde (du monde «civilisé» m'a-t-il souligné) à la recherche d'une terre à cultiver! «Parce que la Suisse c'est tellement petit»... Ce qu'il avait vu de mieux jusqu'ici? Je vous le donne en mille: Winnipeg! «Parce que c'est tellement grand!»... Et pendant une heure, cet Helvète ébloui m'a parlé de Winnipeg comme on parle de Venise ou de Florence. C'est bien pour dire que le lieu importe peu quand le rêve est possible...
De tout... Entre Calcutta et Bangkok un Indien qui m'a dit: «Je parie que vous ne savez pas que Calcutta a le plus beau terrain de golf d'Asie». Je lui ai donné dix roupies: «Vous avez gagné, je ne le savais pas».
Gens du voyage... j'ai rencontré les plus exaspérants mais aussi les plus magnifiques chez les bénévoles de Mère Teresa à Calcutta. J'ai en tête quatre infirmières anglaises de Saint-Helens près de Liverpool, straights comme des parapluies, qui tous les deux ans viennent donner cinq semaines de travail à mère Teresa... Je partageais leur petit déjeûner et l'édition indienne du Times dont elles m'abandonnaient les pages sportives... De temps en temps, en découvrant dans les colonnes de résultats que les North Stars du Minnesota avaient battu les Canucks de Vancouver 3 à 2, je laissais échapper un soupir de contentement: «Ah ben mon vieux»... Celle qui avait des lunettes me demandait alors avec un rien de condescendance:
- Good news?
- Indeed! répondais-je, plus british qu'un vrai.
Gens du voyage... Les Canadiens ont généralement une feuille d'érable grande comme ça, cousue sur leur sac à dos. Patriotisme auquel se mêle une part de calcul: ils sont persuadés que le monde entier les trouve sympathiques. En effet. Et légèrement morons. Mais inoffensifs. Et si faciles à éviter...
Et la bouffe! Odorantes et fondantes bouffes de rues de Thaïlande, du Viet Nam, de Hong Kong. Même à Calcutta, purées qui ont l'air dégueulasses comme ça, qu'on goûte du bout du dents avant d'en reprendre trois fois...
Mais ce n'est pas la bouffe que j'ai préférée. J'ai préféré écrire si vous voulez tout savoir...
Le merveilleux, le magique, l'exotique de ce voyage-là, c'était de n'avoir rien d'autre à faire que de vous écrire.
Parce que je vous aime. Même quand vous me posez des questions idiotes...
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