Pierre F.
Me semble que j'oublie quelque chose.
Voilà vingt fois que je vérifie mon billet, mon passeport, mes chèques de voyage. Tout y est. Me semble pourtant que j'oublie quelque chose. Mais quoi ?
J'oublie toujours un machin, une babiole. Mais parfois aussi quelque chose de plus important. Je vous ai déjà raconté, je crois, qu'il y a très longtemps, je suis parti en voyage de noces en oubliant d'emmener ma femme. J'étais terriblement confus et me suis bien promis que cela ne se reproduirait plus...
- Chérie ? Es-tu prête ?
- Oui. Toi ?
- Presque. Mais me semble que j'oublie quelque chose...
- Ben cherche. Moi je vais saluer la voisine, je reviens dans deux minutes...
En l'attendant, j'ai rerevérifié. Valises, papiers. Puis le soupçon m'a traversé que c'était peut-être quelque chose «à faire» que j'oubliais. Un rendez-vous important ? Un texte à remettre? Non, pourtant...
Et je ne vois rien non plus d'urgent ni d'essentiel à vous communiquer avant de partir, sur les grands problèmes de l'heure... C'est quoi déjà le grand problème de l'heure? Ah oui, les infirmières... Vous vous doutez bien qu'elles ont toute ma sympathie. Et cela même si je redoute un peu que leur grève ne donne au gouvernement une belle occasion de jouer de la matraque, ce qui émerveille toujours le tôton-moyen - mon frère, mon concitoyen - en lui donnant l'impression d'être bien gouverné...
A bien y penser, il y a un autre petit truc qui me fatigue dans cette grève, mais j'ose à peine vous en parler. Vous allez me trouver tellement accessoire! Tant pis, je vous le dis. Voilà, vous ne pouvez pas imaginer combien les infirmières me tombent sur les nerfs quand je les entends chanter au coin de la rue... Fuck le folklore, les filles! Vous faites tellement dur avec vos petites chansons quétaines. On se croirait dans un autobus de l'âge d'or qui revient d'un pèlerinage au Cap-de-la-Madeleine...
Ouf, j'ai finalement trouvé ce que j'ai failli oublier. Par hasard. Quand ma fiancée est revenue de chez la voisine. On chargeait les bagages dans l'auto quand elle a dit:
- Elle est drôle la voisine. Elle avait l'air choquée qu'on parte en vacances maintenant...
- Qu'est-ce que ça peut lui faire ?
- Tu ne devineras pas. Elle a pris son air - tu sais comment elle peut être straight des fois - et elle m'a dit, très pincée: «Comme ça vous ne serez même pas rentrés au pays pour VOTER ?»
Du coup, j'ai lâché la valise que j'avais à la main:
- C'est ça chérie !
- C'est ça quoi ?
- C'est ça que j'oubliais! Voter !
Pas si straight la voisine. Ce trouble, cette vague culpabilité avant le départ, c'était ma conscience qui me soufflait que mon devoir de citoyen ne serait pas fait... Mais maintenant que je savais, allais-je remettre mes vacances ? Grave question.
Là, dans le driveway, au milieu des valises, un terrible combat s'est engagé entre les deux hommes qui sont en moi. Je ne vous avais encore jamais dit qu'il y avait deux hommes en moi ? Ah mais si. Deux. Un petit et un grand. Le petit, débile léger, les bronches fragiles, victime dans sa jeunesse du décrochage d'un testicule (le gauche évidemment) qui lit le Monde Diplomatique et connaît bien l'oeuvre de Kierkegaard. Et l'autre, le grand, plus athlétique, qui a pédalé près de 5000 kilomètres cet été, à la vitesse moyenne de 32km/h ce qui est remarquable pour son âge...
Le petit est tout à fait du genre à dire que le suffrage universel est le fondement de la démocratie. Le grand, par contre, celui qui roule à 32km/h, est tout à fait du genre à répondre: Fondement, mon cul...
Mais le petit, celui qui a les bronches fragiles, ignorera l'interruption et ajoutera que, négliger d'exercer son droit de vote c'est ouvrir la porte au totalitarisme. Il dira aussi que, pas plus tard que cette semaine, en Afrique du Sud, des Noirs sont morts parce qu'ils revendiquaient un peu trop fort le droit de voter. Et c'en est d'autant plus indécent de ne pas prendre dix minutes, à Saint-Armand, pour exercer cette liberté au nom de laquelle on meurt ailleurs...
Quand le petit parle, ça donne de l'urticaire au grand qui se gratte comme un fou. Justement, va-t-il finir par éclater, justement, une liberté pour laquelle on meurt n'a forcément rien à voir avec la molle invitation de choisir, entre deux ou trois mongols, celui qui ira grossir les rangs d'une majorité somnolente ou d'une jappante minorité. Ce qui revient au même, de toute façon. Ce ne sont pas eux qui décident. Ce sont les grandes corporations et les petits technocrates, et ceux-là ont ne les élit pas... C'est juste pour dire que les libertés, c'est pas universel comme le suffrage. Y'a les libertés avec un grand «L» qui sont celles qu'on n'a pas encore, mais qu'on aura bientôt, après quelques autres morts. Et puis il y a les autres libertés, celles qu'on a depuis longtemps, qui lavent plus blanc, et celles-là on n'en profitent plus, d'ailleurs elles sont complètement perverties. Faut savoir que les libertés c'est comme les cerveaux, ça rétrécit au lavage. Que tout cela ne vous fasse surtout pas oublier qu'on est toujours dans le driveway, et que ce sont les deux hommes en moi qui se sont en train de se chicaner. Le petit qui a lu Kierkegaard. Et le grand qui pédale sur
- A quoi tu penses ?
- A Kierkegaard...
- Y'est-tu parent avec Hagar Dunord ?
(On a compris que ma fiancée, est surtout la fiancée du grand, celui qui a des cuisses de cycliste. Anyway)...
Fort heureusement, comme toujours depuis presque cinquante ans, le grand a tordu le cou du petit.
Couic.
Ce qui fait que j'ai pu partir en vacances le pied léger et l'âme en paix.
Je vous reviens vers la fin octobre. Mais ce n'est pas sûr. Est-on jamais sûr de rien ?
Voyez celui-là qui, cette semaine, est tombé du haut d'un immeuble du boulevard Saint-Laurent. Il admirait la ville, il s'est trop penché, boum. Le journaliste a joliment titré: Il tombe avant que le soleil se lève...
Je vous promets de faire attention. De ne pas trop admirer. Et de ne me pencher sur rien avant le lever du soleil. Et même après.
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