30 décembre 1989

Y'a eu...

Pierre F.

Y' a-t-il eu un printemps ? Je ne me souviens plus.

Y'a eu dans le courant de l'année, 1789221 bulletins de météo.

Mais s'il faut commencer par le début, alors il faut d'abord parler de catastrophes écologiques. Y'a d'abord eu l'Exxon Valdez en Alaska. Et puis y'a eu Gala à la Place des Arts.

Mais avant encore, y'avait eu Royal Orr, dit «feu follet» (Dixit le Petit Robert: C'est un vrai feu follet, il est agile, rapide et insaisissable).

Y'a eu bien sûr beaucoup d'histoires de culs. Y'a eu Pierre Lacroix. Y'a eu les curés de Terre-Neuve. Y'a eu Jean-Guy Tremblay.

Y'a eu nos 43000 pestivals d'été habituels. Y'a eu la place Tienanmen. Y'a eu Luc de la Rochellière, dit «le songé», et y'a eu aussi la maladie de Lyme pour achever de nous gâcher l'été.

Y'a eu la commission Dubin. Y'a eu la taxe progressive, y'a eu les élections. Mais y'a pas eu le Libre-Échange. Si important l'année d'avant -on était un mauvais citoyen quand on ne s'y intéressait pas - cette année presque rien. Ca nous a bien reposé.

Y'a pu eu non plus d'ayatollah Khomeiny. Y'a pu eu de Ferdinand Marcos. Ni de Hiro Hito. Ça ne peut pas toujours être des mauvaises nouvelles.

Y'a eu plusieurs fois toute la bêtise du monde dans des messages publicitaires de moins de 30 secondes. Y'a eu des rires gras, y'a eu l'amandine odeur du stupre, y'a eu un peu de sperme sur plusieurs tartines. Y'a eu plein de médailles d'or décernées à la banalité.

Y'a eu quelques rabbins frénétiques qui ont essayé d'avoir ma peau.

C'est un peu pour ça que j'ai tant roulé à vélo.

Mon plus beau tour de vélo de l'année je l'ai fait dans les montagnes sous Perpignan, du côté de Las Illas qui est encore en France, mais à dix minutes de l'Espagne par des raccourcis de contrebandiers. «Après la montée, tu trouveras un chemin de terre entre deux sapins. Tu contournes le ravin qui marque la frontière et t'es en Espagne...»

Mais le versant français est plus beau. Des minuscules routes forestières ramènent à la vallée de la Tech en se tortillant sous des hautes futaies de châtaigniers...

A Las Illas même - quelques maisons - il y a deux modestes auberges. Et dans l'une d'elle Pépita, une bavarde Catalane toujours flanquée d'un énorme dogue allemand.

Ce jour-là il a neigé quelques flocons. Pépita faisait cuire la paëlla sur un poêle dehors. Elle est arrivée toute excitée dans le salon: «Venez voir, venez voir, c'est Noël, il neige sur ma paëlla».

Cette année, j'ai eu Noël deux fois.

Y'a eu Jésus de Montréal. Y'a eu Jean Leloup. Y'a eu un super bel automne. Y'a eu Paul McCartney. Y'a eu les Stones.

Mais y'a pu eu Simenon, ni Dali, ni Bette Davis. Y'a pu eu Simpson non plus. Cela ne peut pas toujours être des bonnes nouvelles.

Y'a eu la Pologne, la Hongrie, la Tchécolosvaquie, la Roumanie, l'Allemagne de l'Est, la Bulgarie... Mais y'a pas eu la Corée du Nord, ni l'Albanie ni les Nordiques.

Y'a eu de grands bouleversements historiques. Y'a eu aussi un milliard de petites histoires de rien du tout. Et si je ne vous les raconte pas, qui le fera?

C'était à Mirabel, dans la foule encombrée et impatiente d'un embarquement. Une trentaine de chasseurs français attendaient d'enregistrer leurs bagages. Ils étaient regroupés autour d'une surréaliste montagne de panaches de caribous partiellement emballés avec du papier brun, toutes cornes enchevêtrées. A chaque panache était attachée une étiquette portant le nom du chasseur vainqueur.

Je me suis approché mine de rien pour lire les étiquettes. J'ai retenu le premier nom que j'ai lu, de la première étiquette tournée sur le dessus: Jean-Claude Guidonis.

Je suis allé dans une cabine téléphonique juste à côté. J'ai dit c'est pour un message très urgent et très important mademoiselle. On l'a appelé presqu'aussitôt dans les haut-parleurs: «On demande le passager Jean-Claude Guidonis au comptoir d'Air-France. M. Jean-Claude Guidonis...»

Et quand je l'ai eu au bout du fil je lui ai tout simplement dit qu'il était un sale con.

Et j'ai même eu le temps d'ajouter avant qu'il ne raccroche: «Vous êtes aussi un plouc merdique, un salopard dérisoire, et un touriste névropathe.»

Et même après qu'il eût raccroché, j'ai continué encore un peu, pour mon seul plaisir.

Un panaris. Une vomissure. Un babouin. Un chromosome en trop. Un cancer de la rate. Un Prussien. Un pot de vaseline resté ouvert sur la table de nuit d'une pute. Un haltérophile bulgare. Un désastre boréal. Une anecdote ridicule. Voilà.

Et dans l'avion j'ai bien dormi.

Y'a eu poly. Y'a eu le grand freak-out collectif. Et y'a eu la grande récupération. Non non pas les féministes. Je ne veux pas repartir là-dessus. J'entends la grande récupération humaniste. Le peuple solidaire dans l'épreuve, et gnagnagna, tous ces discours pompiers là. C'est le plus triste je crois.

Parce qu'après ça on croit que les choses vont changer. Mais les choses ne changent pas. Elles continuent.

Y'a eu. Y'aura.

Je me rappelle que c'était la veille qu'on change l'heure. Vers la fin de la journée. Je faisais brûler des feuilles mortes. La fumée se mêlait à la brume, si bien que les champs avaient disparu. Les choses et les bâtiments avaient pris un aspect fantomatique. Sans doute pour voir plus loin, les chats s'étaient juchés sur le tas de bois cordé. Le toit de la remise auquel est fixé mon panneau de basketball, se profilait comme un bateau dans les embrums.

Je me suis mis à jouer quand même. Avec une réussite extraordinaire, magique. Ca rentrait, même de très loin. Ca rentrait mais c'est à peine si je voyais le ballon entrer dans le cercle. J'entendais juste le froissement du filet, cafloutch...

Un vol d'outardes est passé. Plus tôt dans la journée, on avait entendu les criquets, leur dernier chant de la saison.

J'ai eu d'autres instants de grand bonheur dans l'année, mais je me souviens plus particulièrement de celui-là, probablement à cause de la brume.

Je ne crois pas que ce soit par hasard que Bonheur commence par un B comme Basketball. Et comme Brume.

Notez que je ne suis pas un expert en bonheur même si tous les ans, pour ma dernière chronique de l'année, j'essaie de deviner ce que c'est. Je ne me souviens plus de la forme ni de la couleur que je lui avais données l'an dernier, mais pour tout de suite, puisque vous le demandez, je vous dirais que le bonheur c'est sans aucun doute de jouer au basketball dans la brume.

Le bonheur c'est quelque chose qui fait floutch un peu plus loin, quand on y voit pas très bien.


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